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De l’autre côté

D. Afanasenko. ©d.afanasenko, Author provided

J’aime les voyages et les explorateurs. Aussi est-ce d’abord la couverture figurant une vieille carte des États baltes qui a attiré mon attention sur ce petit opuscule aux faux airs de désuétude. Avant même la lecture, se dessinait toute une expédition dans l’espace et dans le temps d’un monde – l’extrémité de l’Europe – déjà reconfiguré depuis longtemps. Que peut-on bien aller faire à Tartu ? Cette ville existe-t-elle même encore, tant sont fluents et les frontières et les noms et tant est prompt l’imaginaire à s’inventer des chimères cartographiquement ?

« Voyage à Tartu et retour », editeur, Clémence Hiver. Author provided

L’auteur, Olga Sedakova, peu connue des non-initiés et moins encore de ce côté-ci de ce que l’on appelait alors le « rideau de fer », est pourtant une grande dame, une intellectuelle et une poétesse issue de la génération de l’immédiat après-guerre. Née à Moscou en une époque où il ne faisait pas bon être original, elle a fait circuler ses premiers textes sous le manteau avant de pouvoir, Perestroïka aidant, publier au grand jour. Son premier recueil de poésies paraît à Paris en 1986. Depuis, de nombreux prix et distinctions internationaux lui ont été remis. Ajoutons qu’elle a traduit et traduit toujours intensément depuis l’allemand, l’anglais et le français vers le russe et qu’elle est, de formation, ethnographe et philologue – d’où les essais qui, dans ce volume, suivent le récit proprement dit du Voyage à Tartu.

Un mot sur ces essais. Je crains que le premier, « Poésie et anthropologie », n’intéresse pas grand monde. Ni la poésie ni les humanités ne sont plus à la mode aujourd’hui et les gens qui persistent à croire en l’essentialité de leur discours sur l’homme deviennent portion congrue, à l’échelle de la France (considérons par exemple la répartition des budgets de la recherche) comme à celle du reste du monde (si l’on en croit l’évolution des récentes directives gouvernementales au Japon). Mais, pour Olga Sedakova, c’est moins l’actualisation du thème que l’association des deux notions, « poésie » et « anthropologie », qui relève de la performance : « Le fait que la poésie ne devienne que rarement l’objet d’un intérêt anthropologique est peut-être en rapport avec son aspiration manifeste – et souvent provocatrice – à fuir hors de l’humain. » (p. 75)

Telle est la thèse centrale de cet essai, appuyée d’abord sur une critique panoramique des exégèses traditionnelles de la poésie de « type anthropologique » (analyse des mythologies personnelles de l’auteur, pseudo-archéologie de pseudo-restes de pseudo-pensées prélogiques témoignant d’un stade antérieur de la culture, poésie lue comme une herméneutique de notre monde social, etc.). Ensuite, intervient le récit d’une expérience personnelle ou plutôt de l’expérience d’un proche de l’écrivain que, d’une certaine manière, la poésie a poussé au-delà de lui-même. Il est question de contestation et d’emprisonnement, de mise à la question par la torture et de renonciation.

Mais, alors même que le dissident avait résolu de parler, d’« avouer », d’avouer n’importe quoi mais de céder pour que cessent ses souffrances, à cet instant même, lui revint à l’esprit et en intégralité un poème de Mandelstam qui n’avait, a priori, rien à voir avec la situation : « De la flûte grecque, le thêta et le iota… ». Et finalement, il n’a rien avoué et les autorités ont même renoncé à l’interroger tant paraissait surhumaine sa détermination à persister dans son être. En effet, le poème a agi comme un pharmakon en faisant vivre au prisonnier une expérience, qu’il décrit comme mystique, de communion et de transcendance, qui lui a fait retrouver sa détermination première. Olga Sedakova nous montre que, dans une situation où l’individu expérimente les limites de sa condition mortelle, c’est l’expérience vécue de la forme poétique qui lui permet de surpasser la réalité et de se dépasser lui-même. Par la forme poétique pensée comme une force permettant d’excéder la mesure de l’humain, expérience vécue de l’homo impossibilis, voilà en quoi nous touchons à l’anthropologie, en quoi il est possible de faire, paradoxalement, lien : « Voici – parmi d’autres, bien sûr – ce que l’on peut donc considérer comme le thème anthropologique de la poésie : l’accomplissement de l’être même de l’homme à la limite de sa “mesure”. ».

Paradoxalement, dis-je, car c’est lorsque, par l’art, nous sortons de nous-mêmes, lorsque nous ne sommes plus vraiment humains, que nous touchons à la dimension fondamentalement anthropologique et de l’art en question et de notre être. Une conception analogue de la langue et de la littérature sous-tend la pratique de la traduction chez Sedakova. Car là est l’intérêt de ses démonstrations : elle parle d’expérience, à chaque fois. Traduire veut dire chercher des mots et inventer des usages, faire preuve d’audace, dépasser le déjà-là verbal, défamiliariser pour pouvoir à la fois s’incorporer l’exotique de l’ouvrage et de la langue étrangers et faire progresser la langue cible vers l’expression de l’inouï, de nouvelles idées. Telle est l’histoire du slave, rappelle-t-elle, avec orgueil et humilité.

Une rue de Tartu en décembre. Cremona Daniel/Flickr, CC BY

Alors Tartu ? Car en parlant de ces essais, j’ai commencé par le milieu. « Voyage à Tartu et retour » représente pourtant la première section du livre et, de loin, la plus longue. À sa lecture, nous comprenons vite qu’il s’agit d’un récit reprenant un vécu, le témoignage à la fois absurde et poignant d’une époque qui n’existe plus. Poignant car il est question d’enterrement, de temps qui passe, de fin d’un monde intellectuel également. Nous sommes peu à connaître encore le nom de Youri Lotman. Je fais partie de cette génération qui a vu le structuralisme comme la sémiotique passer de mode, qui a vu également les humanités se mourir et la littérature devenir une industrie. Désormais nous croyons dans les sciences cognitives.

Tombe de Yuri Lotman à Tartu. Alma Pater/Wikimedia, CC BY-SA

Linguiste, philologue, anthropologue, sémioticien, souvent associé au courant dit du formalisme russe, Youri Lotman fut pourtant un personnage important, bien que découvert en France tardivement – Histoire oblige – et même si déjà passé de mode. Lotman enseignait à Tartu lorsque l’Estonie redevient indépendante en 1991. Il y est resté. Et lorsqu’il meurt deux ans plus tard, ses collègues et amis, de l’autre côté de la toute jeune frontière, ont le plus grand mal à la traverser pour venir assister aux nationales obsèques. C’est ce voyage, transformé par et pour les circonstances, en véritable épopée – transformation facilitée par la bureaucratie russe héritière de la soviétique héritière de la tsariste, etc. – que nous conte la narratrice également protagoniste, sur un ton mi-kafkaïen mi-balzacien tout à fait jouissif, serti d’allusions d’une rare érudition. Nous regretterions même que le trajet n’ait pas duré davantage : nous étions dans ces wagons en si bonne compagnie et si bien installés.

Les gens qui ont voyagé, même récemment, dans ces pays reconnaîtront bien des choses (les trains sont restés, comme le froid sibérien, les mêmes), et les Français pourront, accessoirement, se rassurer : finalement notre administration n’est peut-être pas si mal. À lire cette femme, nous revoyons, en silhouettes, les villages de Gogol, la folie de Dostoïevski, les steppes désertes, l’horreur du siècle dernier aussi, et la beauté d’une langue que nous ne connaissons pas, le russe, que nous ne connaîtrons jamais, sa parole à elle, Sedakova, qui persiste à porter la poésie et la beauté en héritage, depuis l’époque ancienne du vieux slavon jusqu’à la nôtre, dans la douleur comme dans la joie. Car, au fond, quel est le rythme du temps, à quelle vitesse va l’Histoire, dans quel sens, et quoi change vraiment ? Rien certainement. Si peu, en surface. Mais l’écriture persiste à porter témoignage, sédimentée, sédimentant, pour tenter un peu mieux de faire communauté malgré l’espace, malgré le temps et les langues différant.

Olga Sedakova, « Voyage à Tartu et retour, suivi de Poésie et Anthropologie et de Quelques remarques sur l’art de la traduction ». Traduits du russe et annotés par Philippe Arjakovsky. Sauve, Clémence Hiver éditeur, 2008, 116 pages.

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