Débat : Le service national universel, un échec pédagogique programmé ?

Les colonies de vacances restent des expériences ponctuelles. Pour trouver plus de continuité, il faut aller chez les scouts ou dans les mouvements de jeunesse. Shutterstock

Annoncé en juin 2018, le projet de service national universel (SNU) se construit à grands pas. Le secrétaire d’État en charge du dossier, Gabriel Attal, multiplie les annonces et les réunions en région. Si le dispositif se construit avec des volontaires en 2019, l’idée est de le généraliser à toute une classe d’âge et de le rendre obligatoire.

Pour répondre aux finalités définies – construire « un moment de cohésion, de mixité, de cohésion sociale et territoriale, autour des valeurs de la République » – le gouvernement a fait le choix d’utiliser deux outils : le déplacement et l’internat pendant 15 jours. Les jeunes y suivront-ils des activités d’intérêt général, de développement personnel, s’y formeront-ils à un sport de combat ou à des pratiques militaires ? Le contenu de ce service est encore très flou.

En revanche, la forme pédagogique adoptée est connue, n’en déplaise au secrétaire d’État, vantant « une hybridation pédagogique inédite » dans une interview à Valeurs actuelles. Le modèle présenté sur le site Internet du gouvernement ou dans les fiches de postes des « tuteurs » correspond en fait en tous points à celui des colonies de vacances.

Le groupe au centre

Construit à partir des années 30 avec des finalités sanitaires, le modèle des colonies de vacances se structure à partir des années 50 autour de trois notions fortes : l’éducation, les besoins des enfants et le groupe. Pour faire court, les adultes savent ce qui est bon pour les enfants et mettent en place une organisation pour apprendre et faire vivre les bonnes valeurs choisies par l’organisateur qui est soit une association, soit un comité d’entreprise, soit une collectivité.

Les enfants sont regroupés par tranches d’âges puis répartis en petite unité ou groupe de vie avec un animateur référent. La journée est découpée pour permettre le respect du rythme et des besoins de l’enfant, l’ensemble de la structure est pensé par l’adulte, pour l’enfant, mais aussi pour l’adulte et ses visées éducatives.

Progressivement, le modèle s’assouplit pour permettre une adaptation à quelques enfants en situation particulière. Le groupe reste central, il est important que tout le monde fasse la même chose au même moment. Tout devient éducatif, même jouer ou dormir, mais jamais au point que l’adulte n’y trouve plus son confort.

Ce modèle pédagogique a l’incroyable capacité de s’adapter à tout sans jamais vraiment changer : il reprend les activités à la carte ou les activités « fun » lorsque le modèle « Club Med » est à la mode (dans les années 70) ou encore il intègre les mini-motos lorsqu’il faudra agir sur les rodéos en banlieue (les années 80). Surtout les colonies séparent les publics : aux enfants favorisées les séjours aux Baléares, aux enfants en situation de handicap les vacances adaptées, aux enfants de quartiers les opérations « Ville Vie Vacances ».

Une parenthèse enchantée ?

Cette forme pédagogique appuyée par la notion de projet permet à l’organisateur de décider de tout, des finalités jusqu’à la réalisation concrète, sans jamais avoir à rencontrer les personnes concernées : objectifs, activités, découpage horaire, encadrants, etc.

Le service national universel reprend cette forme, en y ajoutant une pointe d’imagerie militaire avec le drapeau, l’uniforme et la Marseillaise, et une once de scolaire avec les modules de formation plaqués et décidés par le haut. Il reprend même pour cette phase de préfiguration le cadre juridique des colos (les accueils collectifs de mineurs), les contrats d’engagement éducatif et les lieux d’accueil. Le SNU serait en fait une colo d’état qui deviendra obligatoire…

Mais en quoi cela poserait-il problème ? La réponse est simple : les colos ne permettent pas de construire mixités, cohésion, valorisation des territoires ou orientation professionnelle, c’est-à-dire les finalités définies pour le SNU. Les jeunes ressortiront du SNU, à coup sûr, avec des rencontres, peut-être des amitiés ou des amours. Mais, en aucun cas, cela permettra d’aller au-delà et d’imaginer que la cohésion de la nation serait renforcée.

Depuis l’évaluation du dispositif GénérationCampsColos (De la séparation aux rencontres en camps et colos :) mis en place au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, on sait que les colonies de vacances ne construisent pas de mixités. Tant historiquement qu’économiquement, les colonies sont segmentées pour répondre aux besoins spécifiques de groupes d’enfants hétérogènes regroupés entre eux.

Les colos produisent des expériences de vie commune que chaque jeune ne vivrait pas avec ces parents ou sa famille. Ces expériences ne sont profitables que si elles s’inscrivent dans une continuité, dans un rapport aux adultes encadrants dépassant le strict cadre des dix à quinze jours de colo. À défaut, la colo est vécue soit comme une parenthèse enchantée soit comme un moment de souffrance. Pour trouver de la continuité, il faut aller chez les scouts ou dans les mouvements de jeunesse.

Norme et singularités

Qui est parti en colo sait que les amitiés de colo sont éphémères… Les travaux sur les dynamiques de groupe démontrent que la cohésion de groupe ne dure que le temps de la colo. Les promesses et les engagements y restent. Dès le retour à la vie ordinaire, à la maison, les enfants et les jeunes reprennent habitudes, activités et écoles.

À la colo, et si elle existe, la cohésion se fait autour d’activités communes et d’une obligation de faire ensemble dans un temps court. Pour prétendre au même effet à l’échelle d’une nation, il faudrait un temps si long qu’il est impossible à mettre en œuvre… sauf à l’école si elle était réellement mixte et universelle.

À ces éléments, il faut ajouter que le modèle pédagogique des colonies de vacances ne permet pas d’intégrer les singularités. Sa manière de construire de la norme va vite poser des questions et des débats interminables au sein des équipes d’encadrements. Comment construire une pédagogie de la mixité lorsque les unités/chambrées ne sont pas mixtes ? Un adolescent en situation de handicap peut-il être accueilli avec une autre personne, un frère, une sœur ?

Comment un jeune qui ne rentre pas dans le cadre sera-t-il géré ? Sera-t-il exclu comme en colo ? Mais être exclu d’un « séjour » obligatoire quel sens cela prend-il ? Et si, comme, pour bon nombre d’adolescents, l’impossibilité d’entrer dans le cadre était liée à une situation extérieure ou familiale complexe, quelle gestion envisager ? Autant de situations complexes et humaines que le modèle de la colonie ne prend pas en compte.

En utilisant le modèle pédagogique des colonies de vacances, le service national universel ne sera jamais universel. Si les mixités sont vraiment l’enjeu du SNU, alors nous devons encore proposer et construire un dispositif ouvert, accueillant, respectueux des personnes et démocratiques et appuyé sur des pédagogies faites pour construire de la rencontre entre des groupes d’enfants issus de milieux, de cultures, de territoires différents.