Débat : Les colos, marché à investir ou systèmes à repenser collectivement ?

Départ en colonie de vacances. mes-vacances-scolaires.fr

La dynamique dans laquelle se trouvent les colonies de vacances n’est pas bonne. Les chiffres publiés indiquent que la baisse de fréquentation se poursuit, que de moins en moins d’enfants partent en colos (environ -43 000 départs en 2016 et 2017 va dans le même sens). Cela dure depuis des dizaines d’années et les mesures qui permettraient de faire évoluer la politique, la pédagogie et le modèle des colos ne sont jamais prises.

Les ministres qui se sont succédé lors des dernières années (V. Fourneyron, et surtout P. Kanner) avaient la possibilité de changer les choses, de mettre autour de la table différents acteurs et construire ainsi les « colos de demain ». Qu’ont entrepris ces ministres, appuyés par une administration, la DJEPVA (Direction de la Jeunesse, de l’Éducation populaire et de la Vie associative) : des campagnes de pub et du saupoudrage d’argent public. Les effets sont nuls et les chiffres parlent.

Dans cet article nous présenterons rapidement les colos d’aujourd’hui. Ensuite les perspectives du choix tacite réalisé par les ministres et la DJEPVA, et qui a conduit au basculement du champ vers une logique de marché, seront envisagées. Cette logique a continué d’engendrer la désaffection des colos et met en péril une histoire vieille de plus d’un siècle : celle d’un outil de politique publique qui permet aux enfants, jeunes et adultes de vivre en collectivité, de se rencontrer, de construire des mixités. Bref de faire société.

Nous nous ferons enfin l’écho d’organisateurs, de fédérations, d’animateurs, de directeurs, de parents et de jeunes qui attendent que les politiques agissent autrement que pour faire des colos uniquement un objet marketing. Ces différents acteurs du champ de l’animation ne font pas qu’attendre, et nous souhaitons à l’avenant nous motiver à faire ensemble, à construire les ruptures et d’autres modèles. Les colos ont un avenir.

Une fontaine de jouvence pour les colos ?

Au cours de leur histoire, les colos ont connu des finalités multiples et ont toujours constitué un outil de politiques publiques, locales ou nationales. Elles ont représenté des lieux de (bonne) santé, d’éducation, des espaces d’expérimentation pédagogique, d’engagement et de militantisme. Elles ont permis à des millions d’enfants de partir ensemble en vacances, de découvrir la mer, la montagne, la neige mais surtout de nouveaux copains, la campagne, les grands jeux et les relations amoureuses.

On peut évidemment et simplement regarder les colos par cet œil nostalgique, mais aussi constater objectivement que les colos sont mal en point sur beaucoup de plans. En effet, de manière générale, les colos sont chères, ne font pas ou très peu de mixité, séparent les personnes selon des déterminants sociaux, et utilisent un modèle de pédagogie inchangé depuis les années 50 (pédagogie du choix, du projet, autorité détenue exclusivement par l’adulte, grâce à l’idée de cadre et d’éducation).

La finalité éducative est largement interrogée, au regard des évolutions plongeant les colos vers les logiques marchandes : méthodologie de projet, thèmes et activités en vitrine, démarche qualité, certification et marketing.

Devant ce spectacle, les ministres, la DJEPVA et les acteurs importants des colos sont-ils des acteurs lucides ou plutôt des spectateurs impuissants ?

Entre cogestion et renoncement politique, ces derniers semblent avoir fait le choix du commerce plutôt que celui de la pédagogie et du sens. Pourtant, des acteurs des colos essaient de secouer le champ et ses représentations. En qualité de députés, Régis Juanico et Michel Ménard travaillent cette question depuis dix ans, mais butent régulièrement sur des ministres de la Jeunesse davantage attachés aux sports et à l’olympisme salvateur.

En 2016, des chercheurs auxquels nous nous sommes associés ont d’ailleurs remis un rapport au ministère (« Des séparations aux rencontres »). Suite à nos investigations, nous avions alors mis en avant le travail sur les mixités comme objet permettant de (re)penser les colos, de (re)construire le modèle des colos.

Avant de décliner des propositions pour dynamiser autrement le champ des colos, observons d’abord comment celui-ci est construit, en concentrant notre regard sur les organisateurs et les parents.

Manger les autres sans être mangé…

Attention colos !

Les organisateurs de colos apparaissent sous diverses formes : les gros organisateurs souvent adossés à des fédérations d’éducation populaire, à d’importants Comités d’Entreprise ou à l’Union nationale des associations de tourisme (Vacances pour tous, UCPA, PEP, etc.) ; ensuite les associations actives toute l’année et inscrites sur des territoires (scoutisme, Mouvement rural de jeunesse chrétienne) ; encore, les tout-petits organisateurs souvent associatifs, auxquels nous rapprochons des mairies, des petits CE ; enfin quelques sociétés privées, d’envergures diverses, ici distinguées des autres.

Les gros organisateurs ont fait le choix depuis de nombreuses années de vendre des séjours. Ils utilisent, malgré leur statut associatif, massivement les outils du commerce et du marketing. Ces acteurs sont regroupés dans des associations ou fédérations qui siègent dans toutes les instances de cogestion avec la DJEPVA, dans un monde clos dont les petites associations ou les acteurs nouveaux sont exclus.

Ce système permet de maintenir les choses en place, de se garantir des marchés fermés ou réglementés (comme le BAFA et le BAFD). Les gros sont toujours plus gros, comme l’illustrent les récentes acquisitions de l’UCPA, et les faibles, peu aidés, sont encore affaiblis et se font racheter par les plus gros. Ils n’ont pas la possibilité de peser sur les décisions prises au ministère.

Chers parents…

Jolie colo… Bibliothèque rouge et or

Parents et enfants sont avant tout considérés comme des clients. Afin d’attirer le client et de rassurer le parent, les associations ont investi dans les outils publicitaires : catalogue, site Internet, vente en ligne, plate-forme de blog, labellisation et démarche qualité, au risque de se fragiliser économiquement. Mais les colos sont-elles vraiment un produit comme les autres ?

Quand on permet à son enfant de partir en séjour, on peut ressentir le besoin d’être un peu rassuré sur ce qu’il va y faire, sur les personnes qu’il va rencontrer et sur le lieu de vie. Mais comment peut-on l’être lorsque les inscriptions ont lieu auprès des mairies, CE ou organisateurs, alors que l’équipe d’organisation n’a aucun ancrage sur le territoire, avec des lits vendus dans toute la France, et des règlements intérieurs fermés aux contacts avec les parents.

Qui accepterait de confier son enfant avec une telle mise à distance ? Une campagne de communication ornée d’un slogan « en colo, j’ai confiance ! » peut-elle répondre à cela ? Un label apposé aux colos dans le vent, soumises à des critères précis et variés (et choisis) peut-être ? Humour…

Nombre d’organisateurs orientent leur offre pour capter le plus possible les enfants dont les parents ont un fort pouvoir d’achat. L’offre de colo est segmentée : à chaque public son séjour, lequel s’annonce par des activités et une destination. Il existe globalement des colos de riches (que les riches apprécient), de pauvres (que les pauvres rejettent), de filles, de garçons, de ruraux et d’urbains.

À cette stratégie commerciale s’ajoute le ciblage des publics qui reçoivent des aides ou qui deviennent objets de politiques publiques, et le développement de séjours spécifiques aux publics soumis à des distinctions critériées : enfants en situation de handicap (vacances adaptées), hospitalisés (séjours sanitaires), issus d’un quartier politique de la ville (séjours VVV), etc.

Les colos sont construites pour séparer les publics, pour vendre les colos comme des voitures ou des boîtes de choucroute. Malgré les apparences, les discours et les pubs, il faut constater que les ministres, la DJEPVA et les gros organisateurs ne s’opposent pas à la construction d’une société séparée, non-mixte, marchande et tournée vers l’idée de politiques publiques, facilitant ainsi l’entre-soi pour les riches. Leurs actes ne vont pas à l’encontre de ce modèle de société, même si leur image est pourtant travaillée dans ce sens.

Les petits organisateurs et la question du « faire autrement »…

La Maison de Courcelles.

Dans ce contexte, les organisateurs implantés localement et aux valeurs fortes et identifiées (scoutisme et le MRJC) se développent, et on voit également apparaître de petits opérateurs. Ces apparitions pourraient être vues comme le souffle d’une dynamique émergente dans le marché des colos mais celles-ci, relatives à de petites associations, se créent plutôt en rupture avec la dynamique marchande installée par les grands opérateurs et le ministère.

Ces associations imaginent et construisent des colos différentes : 400 coups, la Maison de Courcelles, Cités d’enfants, Vacances sauvages, Bidouillerie, Evasoleil, La Bêta-Pi, etc. Souvent en rupture ou en désaccord avec les fédérations ou les grands organisateurs, leurs colos sont guidées par les idées d’émancipation, de loisirs, de liberté, de décision de l’enfant, par la construction pédagogique, par la recherche empirique ou l’accueil des publics qui ne trouvent pas de place ailleurs.

Elles viennent perturber un système à bout de souffle et peut-être en fin de course, qui peine à évoluer autrement qu’en suivant la marche en avant du libéralisme marchand. Les acteurs du champ qui essaient de changer les choses et non de satisfaire à la logique de marché restent minoritaires, sont parfois isolés et rarement aux postes décisionnels. Si ces petits opérateurs ne sont ni la panacée, ni l’unique moyen de sortir les colos de ce marasme, ils ont des choses à dire et méritent nous semble-t-il d’être entendus.

Une fontaine de Trévi pour les colos ? !

La DJEPVA et son ministre de tutelle (P. Kanner à l’époque) ont fait un choix politique fort : celui de privilégier et servir les organisateurs commerçants devant les organisateurs penseurs de la mixité et tisseurs de liens. Pouvons-nous nous satisfaire d’un tel choix ? Nous pensons que (re)construire une société qui prend soin des êtres humains passe par la rencontre.

La colo permet d’élargir ces rencontres, avec le seul et simple objectif de passer de bons moments (des vacances) à faire ensemble. Dans cette logique de marché – certains diraient réalité de marché – les répercussions ont évidemment des traces visibles sur des acteurs qui se placent dans une opposition modérée et passive… Ainsi, la question nombre de militants de divers horizons se posent cette question :

« Au titre de collectifs constitués d’êtres humains, dans quelle mesure peut-on accepter de laisser de côté et travestir les principes qui guident notre action, uniquement pour la survie de l’entité en question ? »

Aussi, les colos sont un moyen de permettre à bon nombre de jeunes de s’engager et travailler au service des enfants, dans un contexte où expérimenter la mixité et construire l’égalité sont les reflets d’enjeux marqués. Où et comment mettre ces deux questions fondamentales au travail si les lieux dédiés à cela se rétrécissent ou disparaissent ?

La colo laboratoire d’expérimentation pédagogique doit pouvoir continuer, et si l’état (ou les collectivités) ne participe pas au financement des recherches portant sur la mixité, les acteurs du marché ne le feront pas non plus puisque la non-mixité leur garantit un chiffre d’affaires. Nous oserons ici un parallèle et une mise en système avec le marché de la formation à l’animation volontaire, en évoquant l’engouement pour les formations en demi-pension voire en externat. Cela est principalement lié au coût de la formation.

Si, pour des questions de rentabilité économico-centrée pour l’organisme de formation et au vu de la demande, la mise en place de ces formations semble nécessaire, une réflexion doit néanmoins être menée. Pour un directeur dont un groupe d’enfants partirait en camping, une formation des animateurs en internat – avec pourquoi pas quelques nuits sous tente – semble mieux adaptée et plus raisonnable. Évidemment, l’animateur ne travaillera pas seul mais en équipe… Oui, le directeur pourra accompagner la formation de ses animateurs… Cette illustration interroge la place de chacun dans ce système libéral et ouvre sur l’interdépendance des espaces dans le champ de l’animation.

Propositions de mise « en marche »

Vive la colo ! Alain Wacquier-Fotolia.com

Noyée dans le ministère de l’Éducation nationale, la DJEPVA, reste investie du pilotage des colos. Les mêmes personnes que sous Hollande sont toujours aux commandes : conseillers ministériels, délégué interministériel et directeur. Ainsi, la politique reste la même, le budget reste le même et la DJEPVA reste sourde, sélective ou peu réactive devant les interpellations des acteurs qui sont en désaccord avec la libéralisation du marché.

Son fonctionnement autarcique et le refus de constater que le marché n’invite pas à construire du commun nous questionnent pour l’avenir. Cela est d’autant plus prégnant que ses alliés les plus puissants sont toujours et plus encore ménagés, avec un jeu de réciprocité comme cela pourrait apparaître dans quelconque bureaucratie à but marchand, et dans la limite des réalités stratégiques.

Alors, soit nous attendons passivement que cela change et comptons sur le(s) ministre(s), soit les organisateurs, militants, associations ou fédérations en désaccord avec la libéralisation prennent davantage ou autrement leur destin en main pour peser sur les décisions à venir. Reconnaissons une responsabilité partagée et n’attendons pas d’un nouveau dispositif servi sur un plateau par des administratifs qu’il construise les colos et séjours de demain. Il nous apparaît fondamental de travailler collectivement sur :

  • une colo avant tout pour les enfants, outil de politique publique et d’expérimentation/d’entraînement pédagogique, lieu de vie et de recherche-action, et espace de création.

  • le fédéralisme pour qu’il redevienne source de sens, de débat et de réflexions pédagogiques plus indépendantes, qui impulsent et qui ne font pas seulement figure d’adaptation aux évolutions de la société, pour qu’il permette aux jeunes et aux associations de prendre une position importante dans les évolutions sociétales.

  • la cogestion du champ pour réunir l’ensemble des acteurs, en invitant notamment les collectivités au pilotage des politiques publiques sur les colos.

  • l’accompagnement et le financement des nouveaux acteurs des colos.

  • le modèle économique des acteurs des colos : les fusions/acquisitions par les plus gros sont des options qui sont marquées et sont signe de sens…

  • le fonds géré par la Caisse des Dépôts, qui ne répond pas aux demandes des associations propriétaires de patrimoine immobilier.

Un grand nombre d’animateurs, de directeurs, militants partagent notre rapport aux signaux que nous identifions depuis plus de deux ans. Seul un travail collectif permettra d’infléchir les actions des politiques publiques menées depuis plusieurs années. Alors que différents acteurs du champ imaginent des solutions isolées et contextualisées, comment pouvons-nous agir ensemble pour échapper, et faire échapper les enfants, à un modèle de colos dont le sens passe au second plan ?