Débat : Quand la Chine nous aide à penser l’identité européenne

Comment changer de regard sur l'Europe? Pixabay

« Je regrette l’Europe aux anciens parapets. » Arthur Rimbaud, « Le Bateau ivre »

« Faire l’Europe » ? Elle existe déjà. Ce qu’il faut, c’est construire notre regard. Umberto Eco disait que « la langue de l’Europe, c’est la traduction » et il est vrai que l’Europe géographique, avec 35 langues officielles, enrichies de 225 langues secondaires a toujours été pour les eurosceptiques un mythe, pour les Européens convaincus un rêve.

C’est dans cette faille que s’inscrit le Brexit. Boris Johnson, dans le Telegraph du 15 mai 2016, déclarait de manière ultra-provocatrice :

« L’Union européenne poursuit un but similaire à celui d’Hitler en tentant de créer un puissant super-Etat ! […] Si les bureaucrates de Bruxelles utilisent des méthodes différentes de celles du dictateur nazi, ils partagent le même but d’unifier l’Europe sous une seule “autorité”. »

et, plus loin :

« Napoléon, Hitler, plusieurs personnes ont déjà tenté cela et cela s’est terminé tragiquement. L’Union européenne est une tentative d’y parvenir par des méthodes différentes. Mais fondamentalement ce qui manque est l’éternel problème, il n’existe pas de loyauté à l’idée d’Europe. Il n’y a pas d’autorité unique que tout le monde respecte et comprenne. C’est ce qui cause cet énorme vide démocratique. »

L’idée européenne est née de la tragédie des guerres. Victor Hugo, dans son discours lyrique du Congrès de la Paix du 21 août 1849 s’exclamait :

« Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains, à vous aussi ! Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu’elle serait impossible et qu’elle paraîtrait absurde aujourd’hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie. Un jour viendra où la France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées. – Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d’un grand Sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le parlement est à l’Angleterre, ce que la Diète est à l’Allemagne, ce que l’Assemblée législative est à la France ! »

Un héritage culturel commun

Les deux guerres mondiales contribueront à relancer l’idée européenne. Stefan Zweig fait l’apologie d’une Europe cultivée, humaniste et pacifiste à laquelle il donne les traits d’Érasme. À Vienne, en 1926, se tient une grande conférence dans le prolongement de la publication en 1923 de l’ouvrage Paneuropa par le comte Richard Coudenhove-Kalergi. Elle réunit plus 2000 délégués de 24 nations dont Adenauer. Y est développée la vision d’une Europe de 300 millions d’âmes dont seraient exclus la Russie, trop orientale, et… la Grande Bretagne tournée vers son Empire.

Le temps a passé. Crise de l’euro, tragédie des migrants. Les uns s’attristent d’une Europe en crise, les autres déplorent et quelquefois se réjouissent qu’elle n’existe déjà plus.

Sortons de ce discours du « rêve » européen, d’une démarche utopiste synonyme d’efforts pour atteindre à un but ou d’amères déceptions de ne pas y parvenir, et adoptons une approche clinique. L’Europe, tout simplement, existe. L’identité européenne est beaucoup plus puissante que n’importe quelle identité nationale. De quoi s’agit-il ?

Lors d’une conférence donnée à l’université de Zurich le 15 novembre 1922, Paul Valéry décrit l’Europe comme la résultante de l’héritage culturel grec, du droit romain et de l’unité chrétienne.

« Partout où les noms de César, de Gaius, de Trajan et de Virgile, partout où les noms de Moïse et de Saint Paul, partout où les noms d’Aristote, de Platon et d’Euclide ont eu une signification et une autorité simultanées, là est l’Europe. Toute race et toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée et soumise, quant à l’esprit, à la discipline des Grecs, est absolument européenne. […] On en trouve qui n’ont reçu qu’une ou deux de ces empreintes. Il y a donc quelque trait bien distinct de la race, de la langue même et de la nationalité, qui unit et assimile les pays de l’Occident et du centre de l’Europe. Le nombre des notions et des manières de penser qui leur sont communes, est bien plus grand que le nombre des notions que nous avons de communes avec un Arabe ou un Chinois… »

La Chine comme miroir

La Chine, justement, tel un miroir, permet de comprendre l’Europe. C’est l’expérience de François Jullien décrite par Paul Ricœur :

« Sa thèse que je ne discute pas, mais que je prends comme hypothèse de travail, est que le chinois est l’autre absolu du grec – que la connaissance de l’intérieur du chinois équivaut à une déconstruction par le dehors, par l’extérieur, du penser et du parler grec. »

Écoutons à présent François Jullien :

« […] En organisant un vis-à-vis entre les pensées chinoise et européenne, je les conduis à se réfléchir l’une dans l’autre, l’une par l’autre. C’est-à-dire à sonder dans l’autre ses propres partis-pris théoriques, les choix enfouis à partir desquels elle a pensé, bref à remonter dans son impensé. Chacune ainsi se “dé-construit” à travers l’autre. J’appelle “impensé” ce à partir de quoi on pense et que, par là-même, on ne pense pas : à quoi sa pensée est adossée. »

Les concepts, non pas de la culture chinoise qui est diverse, mais de la « langue-pensée » chinoise au sens où l’entend Jullien font apparaître une vision du monde totalement différente de celle issue de la Grèce des Européens. À commencer par la dé-construction de l’ontologie : « Car vous savez ce fait majeur que la langue chinoise ne dit pas l’« Être » au sens absolu du « je suis », to be or not to be, mais seulement la prédication. »

Ce n’est pas que l’individu n’existe pas en Chine mais comme le rappelle Yuzhi Ouyang dans sa thèse « La culture traditionnelle chinoise et la culture occidentale contemporaine » :

« La Chine […] méprise l’individu, l’individualisme est une donnée fondamentale dans la culture occidentale, une composante tellement cardinale dans le système de valeurs occidentales que parfois les Occidentaux en oublient l’importance » […] Chez les Grecs jusqu’aux stoïciens, la vie avait en effet pour but le perfectionnement de l’individu. Mais le salut, le but de la foi chrétienne, est lui aussi l’individu. Je peux dire que, dans la culture occidentale, dès son origine, c’est l’individu qui prime. Par contre, dans la culture chinoise, dès son origine, c’est au contraire le collectif qui est valorisé. »

De même, le concept d’amour entre les hommes est à mettre en abîme avec celui de ren que décrit Ouyang : « Le ren incite à agir tout en restant sensible aux relations entre les personnes. Par conséquent, le ren a conduit les Chinois à se positionner toujours dans les relations, dont Confucius a défini les cinq principales : père/fils ; souverain/ministres ; époux/épouse ; frère aîné/frère cadet ; ami/ami. Quand il y a conflit entre la collectivité et l’individualité, l’individualité se soumet toujours à la collectivité. »

François Jullien développe sa pensée selon trois notions clés :

  • Le concept grec de beau, qui ne se retrouve pas en Chine. Il n’y a pas de nu dans l’art chinois, il n’y a pas non plus d’incarnation de l’Être, ousia ou parousia. « […] En Chine, le corps est plutôt un sac, quasiment informe, de souffle-énergie dont il convient de suivre le plus minutieusement la circulation (ainsi dans l’acuponcture) ».

  • La pensée chinoise privilégie l’ouïe à la vue. « Pour dire “intelligent”, on dit “entendant-voyant” (cong-ming), l’ouïe avant la vue. Car la vue va chercher dans le monde ce qui est “jeté” devant elle et lui fait obstacle : son “ob-jet” ; mais l’ouïe recueille comme un cornet – c’est pourquoi il faut prêter l’oreille aux transformations silencieuses qui font discrètement leur chemin, continûment et globalement, sans alerter. »

  • « Le stratège chinois opérera par transformation silencieuse, ce pourquoi il “n’agit pas”, mais fait (laisse) mûrir la situation : quand celle-ci est parvenue à maturation, il n’y a qu’à récolter (li en chinois), sans qu’il y ait à proprement parler de “visé” (skopos dit le grec) fixant méthodiquement à l’avance des “buts” à atteindre (telos), en les détachant de la processualité des choses, et quitte à vouloir forcer tragiquement le destin ».

Comme le souligne Claude Hagège, la Chine joue le rôle d’un grand opérateur théorique : « Il fallait se mettre en position d’étudier la pensée grecque à partir d’une autre pensée, la chinoise ».

Le détour chinois nous permet donc de voir les peuples d’Europe qui se sentent si différents les uns des autres… alors qu’ils sont unis par une métaphysique, une sensibilité, des valeurs et un rapport au monde qui opèrent comme un ciment bien plus fort que les forces centripètes auxquelles l’attention s’attache à vouloir conférer une importance qui, comme l’aurait dit Rabelais, rapportée à l’essentiel relèvent de guerres picrocholines.

Construire une Europe de la culture et des valeurs

D’où vient donc la difficulté de créer les circonstances d’une Europe juridique et institutionnelle ? Peut-être d’un problème de méthode. On se souvient de la fameuse phrase apocryphe de Jean Monnet, père fondateur de l’Union européenne : « Si c’était à refaire, je commencerais par la culture » (en réalité un effet rhétorique d’un discours de Mme Hélène Ahrweiler indiquant ce qu’aurait pu s’écrier Jean Monnet et non pas ce qu’il avait réellement dit). Ce qui est intéressant c’est le succès de cette « citation » qui ne s’est jamais démenti car elle touche évidemment une corde sensible.

L’Europe s’est construite sur l’économie et le politique, beaucoup moins sur la culture et les valeurs. Le modèle conscient ou inconscient de ses promoteurs a toujours été calqué sur celui des États-Unis, les États-Unis d’Europe comme pendant des États-Unis d’Amérique, comme l’exposait Victor Hugo en 1849 :

« Un jour viendra où l’on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd’hui un instrument de torture, en s’étonnant que cela ait pu être ! Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d’Amérique, les États-Unis d’Europe, placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts, améliorant la création sous le regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu ! »

Or, s’il relève de l’habitude de réunir l’Europe et les États-Unis au sein du concept plus large d’Occident (voir par exemple Samuel P. Huntington, une différence essentielle subsiste.

Huntington, en effet, définit la civilisation en accordant une prévalence à la notion de religion. Il cite Christopher Dawson (« Les grandes religions sont les fondements des grandes civilisations ») et estime que « Parmi les cinq « religions du monde » selon Weber, quatre – le christianisme, l’islam, l’hindouisme et le confucianisme sont associées à de grandes civilisations » tout en s’expliquant sur l’exclusion de ces catégories des religions bouddhiste et juive. Or l’Europe n’est pas chrétienne. Comme l’écrit l’auteur Israélien Yuval Noah Harari, elle a inventé une nouvelle religion, celle de l’Homme.

« En Europe, à l’aube des Temps modernes, on pensait que les meurtriers violaient et déstabilisaient l’ordre cosmique. Le rétablissement de l’équilibre passait par la torture et l’exécution publique du criminel en sorte que tout le monde pût voir l’ordre rétabli. Les exécutions macabres étaient un passe-temps favori des Londoniens et des Parisiens à l’époque de Shakespeare et de Molière. Dans l’Europe d’aujourd’hui, le meurtre est perçu comme une violation de la nature sacrée de l’humanité. Pour rétablir l’ordre, les Européens ne torturent ni n’exécutent plus les criminels. Ils punissent le meurtrier de la façon, à leurs yeux, la plus « humaine » possible, sauvegardant ainsi, voire reconstituant sa sainteté humaine. »

Les États-Unis sont plus éloignés de la notion de laïcité. Bien que le premier amendement de la constitution inspiré par Thomas Jefferson garantisse la séparation de l’Église et de l’État et que John Quincy Adams déclarât dix ans plus tard que le gouvernement des États-Unis n’était pas fondé sur la religion chrétienne, on imagine mal figurer sur nos euros « In God we trust » ou nos responsables politiques terminer leurs discours par « God bless Europe ».

L’apport essentiel de l’Europe, à partir des Lumières, a consisté à installer l’Homme plutôt que Dieu au centre de l’univers.

Certes, cet humanisme est issu de la religion chrétienne elle-même. L’appréhension du père, du fils et du Saint-Esprit dans une vision dynamique et non statique est vertigineuse de modernité : Dieu s’incarne en Homme pour devenir Esprit. Il se défait de sa déité, devient mortel pour devenir intemporel. Génie du christianisme, vision sublime qui préfigure celle de faire de l’Homme la valeur suprême de nos sociétés.

C’est ce pas supplémentaire qu’a franchi l’Europe. Elle a su se dégager de la religion en la sublimant. N’en déplaise aux eurosceptiques, l’Europe a une âme et cette âme c’est son humanisme.

Vents contraires

Hélas, des vents contraires se sont levés. À l’est et au centre ont émergé des démocraties il-libérales (Hongrie, Pologne, Slovaquie, etc.) auxquelles Alain Finkielkraut a consacré une émission. Les invités y expliquent qu’il s’agit de nations sans état qui se sont construites sur une identité culturelle et qui non seulement s’opposent au libéralisme politique mais aussi au libéralisme sociétal (mariage gay, avortement et multiculturalisme). Ces pays se vivent – plus dans un conflit de paradigmes que civilisationnel – comme les derniers défenseurs d’une Europe conservatrice (famille, nation, valeurs chrétiennes). Elles s’opposent à la religion humanitaire qui est la nôtre et qui les inquiète. Ainsi, le rejet par ces pays de quotas de migrants que souhaite leur imposer Bruxelles s’explique non par un nationalisme buté mais par des raisons symboliques : le refus d’un avenir multiculturel qui aurait échoué et qui aboutirait à une remise en cause de leur identité. C’est sur fond d’un recul de l’état de droit et d’une résurgence de l’antisémitisme qu’un divorce est en train d’être consommé à l’intérieur de l’Europe.

Découvrons-nous en Europe à travers les Lumières qui nous rassemblent et depuis peu nous divisent ! Tentons, Européens, le pari d’emprunter aux Chinois leur approche de la stratégie, celle « des transformations silencieuses ». Peut-être faut-il renoncer à l’idée de construction européenne et s’orienter vers celle de reconnaissance de l’identité européenne, renoncer à donner une forme à l’Europe pour en révéler les contours véritables. L’avantage serait de s’unir autour de ce qui existe plutôt que d’imaginer ce qui n’existe pas ou d’en dénoncer le caractère utopiste.

Les intérêts économiques peuvent diverger, les approches politiques aussi, le socle de valeurs communes est lui beaucoup plus stable. Plutôt que de rêver à l’Europe des mille normes, dessillons nos yeux et voyons apparaître belle et triomphante, mais surtout bien réelle, l’Europe de l’humanisme, celle du droit et de la culture. Comme une apparition inouïe.