Débattre, c’est combattre

Entrée sur le ring. Eric Feferberg/AFP

Débattre c’est se battre avec des mots, des arguments, du discours. Le débat se présente donc comme la forme la plus agonistique de la communication politique. Dans le débat télévisé, chaque candidat a une opportunité exceptionnelle de présenter à des millions de téléspectateurs et d’électeurs potentiels son offre électorale particulière. L’offre est constituée par un programme et des traits personnels qui sont profondément interconnectés.

L’exposition de cette offre passe par l’affirmation de prises de position qui vont s’opposer plus ou moins intensément avec celles de son concurrent dans la situation du débat contradictoire. Cette intensité varie selon qu’une stratégie de confrontation est adoptée où les enjeux stratégiques sont identiques ou bien une stratégie de saillance qui repose sur des enjeux stratégiques bien distincts.

Propositions, attaques et défenses

Le débat de l’entre-deux tours qui s’est tenu le 24 novembre sur TF1 et France 2 a opposé deux candidats à l’élection primaire de la droite et du centre qui partageaient largement un « programme commun de la droite » et un certain nombre d’enjeux saillants. L’analyse fonctionnelle des débats télévisés développée par W. L. Benoit depuis les années 2000 distingue différents types d’énoncés produits dans un débat : les propositions concernant le programme élaboré et la personnalité qui les avance sont nécessairement positives dans la mesure où leur objectif est d’induire une évaluation favorable à l’émetteur.

Dans le débat du 24 novembre, le modèle de propositions est constitué par le catalogue des décisions prises par chacun des deux candidats en cas d’élection entre mai et août 2017. Si les attaques visent à disqualifier le concurrent et ses projets, les défenses sont destinées à contrer les critiques adressées au candidat. La stratégie défensive présente l’inconvénient de sembler légitimer la critique en lui reconnaissant une valeur argumentative à contester. La défense est certes indispensable dans la conduite d’un débat authentique à la recherche du meilleur argument, pour parler comme Jurgen Habermas, mais elle peut être perçue comme un aveu de faiblesse dans la guerre de position que se livrent les protagonistes du dialogue compétitif.

Les deux candidats en concurrence sont confrontés à des problèmes stratégiques en miroir concernant l’accent qu’ils doivent placer sur les trois types d’énoncés. À partir de sa nouvelle situation d’outsider qui « veut continuer le combat », Alain Juppé doit, s’il veut « renverser la table », nécessairement passer à l’offensive sur le programme de son concurrent sans recourir aux attaques personnelles disqualifiantes envers quelqu’un pour qui il exprime des sentiments sans équivoque : « François, j’ai toujours eu pour toi de l’amitié et de l’estime », dit-il dans son introduction.

Comme son concurrent, Alain Juppé a largement nourri son discours de propositions soit en termes généraux d’objectifs (redresser l’économie française, « réarmer l’État », libérer les entreprises…) soit en précisant des mesures concrètes (abroger la réforme du tiers payant généralisé…).

Attaques implicites et attaques frontales

À y regarder de plus près, on se rend compte que les propositions doivent être considérées comme des attaques implicites car elles représentent des orientations préférables de politique publique. Si Alain Juppé préconise la réduction de 250 000 emplois publics c’est parce qu’elle est plus « crédible et réaliste » que la réduction du double préconisée par François Fillon dont la faisabilité est révoquée en doute. « La force de la France c’est sa diversité », dit Alain Juppé, en contrepoint de l’opposition affichée de Fillon au multiculturalisme.

Toute proposition est choisie de préférence à une autre. Simplement la face polémique de la proposition est évacuée. Cela met en lumière l’intertextualité du discours politique : tout texte est un intertexte comme l’affirment les sémioticiens. Ainsi Alain Juppé veut agir par ordonnances et non grâce au référendum, ou bien recommande de ne pas toucher au régime des remboursements de l’assurance-maladie (sous-entendu par opposition à mon concurrent). Hormis les attaques implicites, il y a les attaques directement comparatives, où l’invitation à la comparaison est suggérée : des réformes qui ne sont « pas la pénitence mais l’espérance » sont préconisées par Juppé dans sa conclusion.

Alain Juppé, l’outsider. Eric Feferberg/POOL/AFP

Il y a enfin les attaques frontales qui constituent des critiques ouvertes. « Il faut consolider la protection sociale française » : cette proposition est présentée par Alain Juppé comme un point de divergence explicite avec François Fillon qui critique le modèle social français. L’augmentation du temps de travail qui reviendrait pour les fonctionnaires à « travailler plus pour gagner moins » (reprise subvertie du slogan de Nicolas Sarkozy en 2007), la réduction des emplois publics, l’augmentation de deux points de la TVA, le rejet de l’adoption simple au motif de sa révocabilité sont autant d’attaques ouvertes de la part de Juppé.

Se déclarant victime d’une « campagne ignominieuse », ce dernier reproche directement à François Fillon de ne pas avoir dénoncé ces messages disqualifiants. Au total, on dénombre une quinzaine d’attaques frontales ou comparatives d’Alain Juppé qui se déclare surpris par la virulence des réactions de Fillon face à ses déclarations dès son introduction.

La plupart de ces attaques ont été testées depuis les résultats-surprises du premier tour, certaines d’entre elles n’ont pas été reprises comme la mise en cause de l’équipe Sarkozy-Fillon susceptible de réactiver l’antisarkozysme. Il en va de même pour l’accusation de candidature traditionnaliste voire rétrograde que représenterait Fillon soutenu par le Sens Commun, mouvement émanant de la Manif pour Tous.

La plupart de ces attaques ont été portées dans la deuxième partie du débat où étaient abordées les questions soulevées par le profil de la France à construire.

La tisane contre le conservateur moyenâgeux

Hormis l’énoncé des propositions rappelant les objectifs généraux (redresser la France…) ou les mesures plus particulières (réduire les emplois publics…), la défense était rendue indispensable chez François Fillon face à ces attaques multiples ou bien face aux questions critiques des journalistes.

François Fillon, le favori. Eric Feferberg/POOL/AFP

Elle a pris cinq formes : l’ignorance pure et simple de l’attaque, l’autodérision pour ridiculiser la caricature du projet (la tisane – Alain Juppé – contre le conservateur moyenâgeux, François Fillon), le rejet des accusations de conservatisme supposé (soutien de l’extrême droite, complaisance pro-Poutine), la réfutation par reprise du principe central qui inspire la proposition attaquée (le redressement de la France implique l’augmentation du temps de travail, par exemple) ou bien la contre-attaque (« Alain Juppé ne veut pas changer les choses »).

Certaines attaques d’Alain Juppé ont été atténuées comme celle relative à la « brutalité sociale » du programme de François Fillon qui se retrouve convertie en attaque implicite dans la conclusion : « Il faut un président solide qui fasse des réformes courageuses, rapides et sans brutalité… » Chez Alain Juppé, c’est la réfutation qui est principalement actualisée : « Je n’ai pas cédé à la pression de la rue en 1995 », « Je n’ai fait aucun procès à François Fillon sur l’IVG »).

Efficacité de la communication

En termes d’efficacité rhétorique, les attaques frontales sont incontestablement plus spectaculaires car elles tendent la discussion qui prend un tour plus agonistique concentrée autour de temps forts. C’est sans doute pourquoi elles retiennent davantage l’attention des commentateurs et génère plus de retombées médiatiques.

D’une manière générale, on sait que les messages négatifs sont plus facilement mémorisés que les messages positifs. Toutefois, la crainte de sombrer dans l’invective personnelle a poussé Alain Juppé à modérer ces attaques en les « déclassifiant » sous la forme implicite. C’est ce qu’il fait en conclusion lorsqu’il recommande des réformes « sans brutalité sociale », alors qu’au lendemain du premier tour de la primaire, il dénonçait le programme économique et social de François Fillon comme révélant de « la brutalité sociale ».

Mais les attaques implicites sont stratégiquement utiles en ce qu’elles permettent de faire coup double : affirmer une préférence de politique publique tout en contestant le bien-fondé de la prise de position du concurrent. Leur efficacité est cependant conditionnée par l’état des connaissances des programmes en compétition. Elle repose donc largement sur la compétence politique du récepteur dont on sait qu’elle est très inégalement répartie dans la société.

Mission impossible pour Alain Juppé

Les fortes audiences télévisées du débat indiquent que plus de 8 millions de Français (4,5 millions sur France 2 et 3,9 millions sur TF1) ont regardé cette émission. Cette importante participation spontanée laisse présager une forte participation électorale pour le deuxième tour de la primaire.

À qui va profiter ce débat s’il devait être efficace ? Les études empiriques, essentiellement américaines, montrent que les débats renforcent les préférences électorales davantage qu’ils ne changent les évaluations des candidats ou l’orientation du vote. Une analyse comparant 111 études réalisées avance qu’« il n’y a pas d’évidence empirique pour conclure que les messages négatifs permettent d’atteindre les résultats électoraux recherchés par les agresseurs ».

Si tel était bien le cas, malgré la volatilité avérée de l’électorat dans la configuration des primaires, c’était mission impossible pour Alain Juppé de redresser sa situation électorale très défavorable à l’issue du premier tour de la primaire de la droite et du centre.

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