Demain, une vieillesse branchée

« Waiting for their turn ». Jack Kurzenknabe/Flickr

On s’était dit, rendez-vous dans dix ans… 2026, nous y voilà !

Ma dépendance, ma maladie d’Alzheimer, est maintenant telle que j’ai dû quitter mon appartement relié en permanence au Centre d’accueil des résidents de ma commune pour être pris en charge dans son accueil permanent, au centre-ville. Pourtant, j’ai pu rester longtemps chez moi, connecté par des applications soignantes qui surveillaient en permanence mon état de santé et ma sécurité.

Mais aujourd’hui, ce n’est plus possible, je dois être pris en charge dans un milieu médicalisé.

Réveil en douceur

Je viens de me réveiller avec la douce voix de ma fille, reliée par mon terminal patient qui fait aussi téléphone. À peine sorti de mon sommeil, une petite sonnerie m’avertit que ma table de nuit, en fait une petite armoire à pharmacie intelligente (Les armoires à pharmacie sécurisées ne distribuent que le médicament prescrit et à l’utilisateur dûment nommé), me propose, via un tiroir qui vient de s’ouvrir, mon premier médicament, à prendre tout de suite, à jeun.

Mes paramètres médicaux ont déjà fait l’objet d’une analyse par le centre médical cybernétique qui a analysé mes « rejets » de la nuit, grâce à ma couche connectée, et adapté mon traitement en conséquence. Cet unique médicament, en fait une espèce de soupe à la vanille – j’adore la vanille – a été fabriqué pour moi par le centre pharmaceutique automatisé du laboratoire régional du CHU voisin et livré tôt ce matin.

Kampanstu m’accompagne

Mon petit humanoïde, que j’ai baptisé « Kanpanstu » – car il me demande toujours mon avis – attend que je lui fasse un signe pour venir me dire bonjour et me proposer son aide pour gagner la salle de bain. Il est capable de mettre en place l’exosquelette qui me permettra, sans effort, de me déplacer. Il me mettra à disposition tout ce dont j’ai besoin pour ma toilette tout en me permettant d’écouter les dernières nouvelles du jour. Si je veux, je peux aussi lui demander le programme des animations prévues aujourd’hui. Mais je me sens un peu désorienté.

On ne parle plus de maladie d’Alzheimer mais de désorientation chronique. C’est pourquoi nous sommes appelés des résidants et non des résidents. Il paraît que cette terminologie nous implique davantage, c’est ce que nous a expliqué la directrice adjointe, responsable « du bonheur des accueillis », à notre arrivée (Thèse professionnelle de Claire Maurel-Thaut, MBA directeur(trice) de structures de santé, Institut Léonard de Vinci).

Ma visioconférence, mon terminal patient

Bon, un petit effort ! Encouragé par mon petit robot qui me propose de choisir entre rejoindre les autres à la salle à manger ou déguster mon croissant dans ma chambre, je décide de rester là car j’ai une visioconférence avec mon petit-fils juste avant qu’il ne parte travailler. Je ne veux certainement pas la rater car c’est bientôt son anniversaire et je pourrai demander à « Kanpanstu » de lui faire un virement sécurisé. Le responsable sécurité du groupement hospitalier dans lequel se trouve l’établissement, vérifie régulièrement la sécurité informatique de toutes les connexions.

Il est temps, maintenant, de faire quelques exercices et mon terminal patient qui me sert aussi de télévision, me propose de mettre un gant de jeu très amusant qui va indiquer au centre médical centralisé un certain nombre de données sur mes fonctions de mobilité. C’est génial car, il me suffit de tourner la main et j’ai l’impression d’être un champion de golf ! (Thèse professionnelle de Sophie de Beaudéan, MBA spécialisé, Institut Léonard de Vinci.)

Prévention en direct

Il doit y avoir un problème car le responsable médical vient de me demander s’il pouvait passer me voir. En effet, ils ont détecté un dysfonctionnement. Je vais devoir passer un certain temps dans le bassin et me faire masser par un kinésithérapeute. Il n’y a pas encore de robot kiné, et c’est tant mieux !

En revenant de ma séance pas trop désagréable, je croise la directrice du Centre. On ne la voit pas souvent car elle dirige une dizaine de structures. Mais elle me connaît car cela fait quelques années que je suis suivi par cet ensemble, y compris lorsque j’étais à mon domicile.

Elle est toute fière de m’expliquer qu’une nouvelle unité va ouvrir prochainement pour les vrais centenaires. J’y serai bientôt admis. Elle m’explique que la zone géographique va bientôt en comprendre plus de 1000 et que son responsable marketing lui a indiqué qu’il convenait de prendre de l’avance sur la concurrence. Il paraît que ce sont les big data qui ont donné cette estimation (Source Insee). Elle m’explique aussi que ces mêmes datas ont prévu une épidémie de grippe pour demain et qu’il me faut éviter de sortir…

De toute façon, mes vêtements, bardés de nanotechnologies auraient déclenché une alarme si j’avais franchi le seuil de l’établissement sans en avoir averti la responsable « bonheur ».

« Social affair ». Jack Kurzenknabe/Flickr

Avec les autres

Il est temps maintenant de rejoindre mes amis en salle à manger pour le repas de midi. Depuis quelque temps, le restaurant est ouvert sur la ville et c’est plutôt sympa de croiser des jeunes et des moins jeunes. Mais je ne peux pas prendre n’importe quelle nourriture, un bracelet m’indique les couleurs autorisées à cause de mon diabète et de différentes maladies chroniques que j’ai accumulées au fil des ans. Quand j’avance ma main pour prendre un plat, mon bracelet m’indique son degré de dangerosité pour moi de vert à rouge, avec une légère vibration électrique.

La diététicienne et le chef cuisinier arrivent néanmoins à faire des miracles et, même si j’ai du mal à manger quelquefois des insectes, c’est uniquement parce que je sais ce que c’est. Tout est, évidemment, hyper conditionné, hygiénique, chaud et, même, bon…

Vient ensuite l’heure de la sieste. Je regagne ma chambre qui s’est mise au diapason en ayant changé la couleur de ses murs, dans un parme apaisant, avec une musique adéquate. J’opte pour une petite lecture de son courrier électronique lue à haute voix par « Kanpanstu » qui me raconte ensuite une jolie histoire inventée par mes arrières petits enfants.

« Exchanging faded memories ». Jack Kurzenknabe/Flickr

Jardin et jeux vidéo

L’après-midi est consacrée à des animations organisées par « miss bonheur », toutes très interactives. Elles vont permettre de juger aussi de ma dépendance, de ma désorientation. La psychologue vient d’ailleurs me voir pour compléter le diagnostic, mais elle n’a pas l’air trop inquiète. J’ai d’ailleurs la possibilité de sortir dans le jardin, tout en étant accompagné de mon petit robot qui préviendra le Centre en cas de chute.

Un peu après le goûter, je peux jouer avec mes vieux amis à un jeu en ligne que j’adore et qui me fait oublier mon grand âge. C’est vraiment passionnant et je suis très fort, enfin, généralement. Il s’appelle « 50-80, les années heureuses » et il faut, tout en répondant à des questions de tous ordres sur ces années-là, rejouer une sorte de guerre froide avec tout un tas de matériel de guerre et d’espionnage.

Ce soir, je me sens quand même un peu fatigué. De plus une de nos résidantes que j’aimais bien, vient de bénéficier d’une aide au départ médicalisée. On sait bien que c’est inéluctable, mais nos retrouvailles dans l’espace de recueillement polyvalent sont toujours un moment d’émotion mais aussi de tristesse. Miss « Bonheur des résidents » nous concocte toujours, après, une séance de musique des années 60, pour nous remonter le moral.

« Kanpanstu » me raccompagne dans ma chambre, nous discutons un peu. Il me remémore les bons moments de la journée puis, comme il sent que je vais m’endormir, il se met à fredonner quelques chansons douces…

Demain, sera un autre jour…

« Pondering ». Jack Kurzenknabe/Flickr

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