Des crèmes qui nourrissent… Un concept à boire et à manger

Madame Blanche, publicité pour une crème de beauté datant de 1940. Moestika. R. Ogawa & Co.: Semarang, Malang./ Wikimedia

Les crèmes nourrissantes sont toujours présentées comme les cosmétiques de choix pour les peaux sèches, autrement dit en cas de déficit en lipides cutanés. Or l’adjectif « nourrissant » a de quoi intriguer. Chacun y voit ce qu’il veut bien y voir. Mais l’emploi d’un terme plus adapté au domaine nutritionnel qu’au domaine cosmétique n’est sans doute pas anodin. Baptiser les cosmétiques d’aliments destinés à la peau est une volonté que certains ne manquent pas d’afficher. Et si aujourd’hui, les fruits et légumes ont été incorporés dans les recettes cosmétiques, ils ont été propulsés sur le devant de la scène à la fin du XXe siècle. Petit retour sur l’histoire d’une appellation qui en trouble plus d’un…

Des cosmétiques beaux et bons

G. Clarks, .

En 1912, Le nouveau bréviaire de la beauté de Geoffroy Henri Gaillard, signé sous le pseudonyme G. Clarks, est sans surprise un ouvrage à la gloire des cosmétiques de la société du même nom. Clarks dispose d’un laboratoire et d’un magasin à Paris, et conçoit, fabrique et vend des produits de beauté, crèmes, sels, lotions, parfums… Les noms évocateurs de « crème aux œufs » et « crème spéciale suprême de Clarks » excitent les papilles de la consommatrice avant de venir au secours de sa peau « assoiffée ». Ces crèmes sont décrites comme « une préparation idéale tout spécialement destinée à nourrir les peaux imparfaitement propres à sucer et pomper dans le sang leur substance alimentaire » et comme un « aliment merveilleux des cellules. » Un beau programme !

René Cerbelaud et les mérites de la « skin food »

Le cosmétique-aliment est donc déjà tendance. En 1933, le pharmacien René Cerbelaud enfonce le clou. Dans le tome II de son Formulaire de Parfumerie, il donne la formule de la crème de lanovaseline américaine dite « skin food américain ». Elle se compose, comme son nom l’indique, de lanoline (20 g) et de vaseline blanche (57 g), mais aussi de paraffine (3 g), d’eau distillée de fleur d’oranger (20 g) et de parfum (0,6 g). En fait, ce n’est qu’une pommade, dont la formulation s’appuie majoritairement sur des substances lipophiles. Reste que baptisée « skin food », elle acquiert immédiatement ses lettres de noblesse. Le terme « aliment » est lâché. On cherche à nourrir la peau de l’extérieur et non plus de l’intérieur…

Quand Arthur Burrows met les pieds dans le plat

En 1937, dans la très sérieuse revue médicale The Lancet, Arthur Burrows, un tantinet irrité, s’interroge sur la notion de crèmes nourrissantes alors très en vogue. Ce dermatologue qui s’intéresse de près aux cosmétiques et à leur contenu – il classe, en particulier, les ingrédients en différentes catégories selon leur toxicité systémique, leur effet irritant ou allergisant – n’arrive pas à trouver de réponse satisfaisante. Pour lui, les crèmes nourrissantes sont des crèmes qui « font se sentir belles » ! Rien de bien scientifique en somme. Le terme très employé dans le domaine esthétique laisse donc le domaine médical plus que perplexe, voire parfois franchement agacé.

Du cosmétologue au nutritionniste

À l’époque, les crèmes nutritives ou nourrissantes sont définies par certains comme des « mixtures grasses auxquelles on incorpore des hormones, du cholestérol, des lécithines. » Et les hormones, bien que considérées à la fin des années 1930 comme des ingrédients « mal connus sécrétés par certaines glandes », sont la base de ce type de cosmétiques. On est, alors, encore assez peu regardant en ce qui concerne le profil toxicologique des produits mis sur le marché. Il n’est qu’à lire les propos de Marceline Sébalt.

On peut la considérer comme l’une des premières esthéticiennes. Mais elle se pique également d’être hygiéniste. Marceline Sébalt définit ainsi avec précision ce qu’est une hormone : « substance produite dans un organe et transportée par la circulation sanguine dans un autre organe dont elle excite le fonctionnement. » Tout en ajoutant : « Les hormones s’utilisent dans certaines préparations cosmétiques, tolérées par le corps médical. » Bien sûr, l’esthéticienne entend faire des émules. Et elle se targue donc d’avoir « un travail passionnant, une profession rémunératrice » ! Entre l’hygiéniste et la nutritionniste, la limite est alors floue. Et Marceline Sébalt touche au lyrisme lorsqu’elle dispense ses conseils-beauté : « Si cette noble beauté est à tendance sèche, nourrissons-là […] ».

Rene Maurice Gattefossé. Wikimedia

Autres discours, mais même ton avec Marcelle Auclair et son ouvrage, La beauté de A à Z, paru en 1949. Elle fait sienne la théorie de René-Maurice Gattefossé, l’inventeur de l’aromathérapie pour qui « Hormones, vitamines, huiles essentielles s’absorbent plus facilement par la peau que par voie digestive : elles ne subissent pas, dans ce cas, l’attaque des sucs stomacaux ou intestinaux et agissent directement sur les centres à reconstituer. »

René-Maurice Gattefossé croit en une « alimentation par la peau » plus qu’à une « alimentation de la peau ». Les cosmétiques de la marque Skinfood reprendront ce concept en 1957 et seront présentés comme de « délicieux produits cosmétiques faits à base de bons aliments ». Le concept est simple : « les aliments qui sont bons pour votre santé, sont également bons pour votre peau ».

La beauté dans le potager

Le concept est toujours bien vivant et le programme nutrition santé initié en 2001 n’a sans doute fait que le renforcer. Avec pour ambition d’améliorer l’état de santé des Français en changeant leurs habitudes alimentaires et en réhabilitant les produits naturels, ce programme a inventé un slogan – « cinq fruits et légumes par jour » – qui met à l’honneur des produits simples, mais parfois délaissés. Fruits et légumes sont dès lors promus au rang de thérapeutes. Avec, de nouvelles stars : des fruits exotiques, qui à l’instar des baies de goji sont réputés pour leurs « remarquables » propriétés antioxydantes et font l’objet de nombreuses publications. On ne s’étonnera donc pas de les voir valorisés tant dans le domaine agroalimentaire que cosmétique…

Corps gras, extraits de fruits, minéraux… les ingrédients qui ont été ou sont désormais inclus dans la composition des crèmes nourrissantes (ou nutritives ou riches ou relipidantes) sont nombreux. Crèmes de jour, crèmes de nuit… ces crèmes désaltéreront, sans nul doute, les peaux les plus assoiffées !

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