Des drones armés au Pakistan, l’autre prolifération

Le Pakistan s'est doté de sa propre armada de drones. ISPR

Début septembre, le Pakistan a fait son entrée dans un club très fermé. Il est en effet devenu le quatrième pays sur la planète – après les États-Unis, le Royaume-Uni et Israël – à utiliser des drones armés pour éliminer une cible. Un événement qui vient contredire l’idée que l’utilisation de ce type d’armes – et ce type d’exécutions – se répandrait très lentement à travers le monde.

En tant que spécialiste du terrorisme et de la violence, je considère qu’il ne s’agit pas d’une simple inflexion tactique de la part du Pakistan, mais bien d’un véritable tournant. Et il est grand temps, pour Washington, de se demander si son propre usage des drones armés ne risque pas d’avoir des conséquences imprévisibles, voire mortifères.

La pacification du Waziristan

Contrairement aux États-Unis et au Royaume-Uni, l’armée pakistanaise a fait usage de drone armé sur son propre territoire. Ces frappes s’inscrivent dans la lutte de longue haleine menée par le pouvoir d’Islamabad pour tenter de pacifier le Waziristan.

Une région stratégique pour Islamabad… et pour les talibans. Reuters

Depuis le mois d’août, l’armée pakistanaise est engagée dans une difficile campagne visant à expulser les insurgés nichés dans la vallée de Shawal, un corridor stratégique permettant d’acheminer des armes et des troupes en Afghanistan. Malgré un important soutien aérien, les forces gouvernementales piétinent au coeur de cette vallée montagneuse du fait de la résistance farouche des tribus liées aux talibans.

L’usage des drones vise des « cibles de haute valeur », explique le directeur de la communication des armées, Asim Saleem Bajwa. Ces frappes prennent place dans une campagne plus globale destinée à briser la résistance des insurgés et à nettoyer la région.

L’opinion pakistanaise indifférente

Depuis des années, les États-Unis exercent une pression intense sur le gouvernement pakistanais pour qu’il lance des opérations dans les zones tribales afin de stopper le flux des combattants vers l’Afghanistan. Mais les Pakistanais ont payé un lourd tribut dans cette lutte : plus de 3000 soldats ont été tués dans ces opérations dans le seul Waziristan. Un ratio très élevé. Dans ces conditions, l’usage des drones armés pourrait permettre de répondre aux attentes de l’allié américain tout en limitant les pertes humaines et un coût financier élevé liés à ces opérations terrestres.

Mais le recours aux drones armés risque aussi d’alarmer les voisins d’Islamabad, l’Inde et l’Afghanistan en tête, et de les inciter à accélérer leur propre effort visant à se doter de ce type d’arme. En définitive, l’impact de ces frappes pourrait bien être plus important à l’extérieur de ses frontières qu’au Pakistan lui-même.

Tout d’abord, il apparaît que la guerre des drones est en train de prendre de l’ampleur de manière inattendue. Qui, en effet, aurait pu prévoir que le Pakistan serait le premier pays en dehors de l’Occident à utiliser des drones pour éliminer une cible alors qu’une grande partie de son opinion publique est vent debout contre les frappes américaines ?

De même, la faible réaction de la population pakistanaise vis-à-vis de cet événement inédit est pour le moins surprenante. In fine, elle suggère que la polémique agitant le Pakistan depuis des mois résulte moins du recours à ce type d’arme que des violations répétées de la souveraineté nationale par les Américains. Du coup, le Pakistan, mais aussi d’autres États, pourraient bien considérer que ces attaques ciblées sont une option efficace, et finalement consensuelle, dans les guerres de type contre-insurrectionnel ou dans les conflits civils.

L’erreur d’analyse d’Obama

Cette frappe menée par les Pakistanais résulte du précédent créé par les États-Unis. Une réalité qui devrait conduire Washington à décréter une pause dans cette campagne de raids ciblés. Comme je l’indiquais récemment dans un article, cette pratique permissive promue par les administrations de Bush et d’Obama était fondée sur l’idée que les États-Unis étaient les seuls à disposer du savoir-faire technologique et des infrastructures leur permettant de conduire de telles opérations. Or il apparaît clairement que le gouvernement d’Obama a sous-estimé la probabilité que d’autres États suivent son exemple. La frappe menée par les Pakistanais – qui a pris par surprise la plupart des experts – met en lumière cette erreur d’analyse. Elle démontre qu’Islamabad peut très bien se passer de la technologie américaine.

Car l’appareil utilisé au cours de ce raid est un drone fait maison, le « Burraq », destiné au départ à des missions de surveillance et reconverti en drone équipé de missiles, piloté à distance. Bien moins perfectionné que ses cousins américains, les Predator et Reaper, le Burraq est tout de même assez sophistiqué pour viser des cibles avec un niveau élevé de précision.

L’exemple pakistanais pourrait inciter d’autres États possédant des drones moins perfectionnés – tels l’Inde, la Russie et l’Iran – à réfléchir à la possibilité de les reconvertir pour mener à leur tour des frappes. En tout état de cause, cela démontre que les drones d’observation peuvent avoir un usage dual – lequel était jusqu’à présent sous-estimé par les experts.

Le rôle actif de la Chine

Cet événement montre aussi que la prolifération des drones armés emprunte des voies complexes et insoupçonnées jusqu’à présent. Des États puissants, telle la Chine, jouent à cet égard un rôle crucial en fournissant la technologie et la formation nécessaires à des pays exclus des listes des exportations américaines, tels le Nigeria et l’Inde. De nombreux experts pensent que la Chine a apporté une aide directe au Pakistan, ou à tout le moins qu’Islamabad s’est fortement appuyé sur la technologie chinoise.

Le marché chinois est en plein boum. Et ses principaux acteurs n’ont aucun état d’âme à vendre leur savoir-faire en terme de drones armés à des pays qui violent allègrement les droits de l’Homme. Si Pékin continue activement dans cette direction, d’autres pays vont rapidement rejoindre le Pakistan dans ce club des pays pratiquant les assassinats ciblés, à l’image de ce que les États-Unis font depuis plus d’une décennie.

Il est donc urgent que Washington remette en cause sa politique très permissive en la matière et pose des limites plus robustes à ce type de pratique. Les États-Unis devraient ainsi s’engager sans tarder dans des négociations conduisant à l’adoption d’une Convention internationale destinée à réguler la vente et le recours aux drones – et cela afin de prévenir la multiplication sur toute la planète des assassinats ciblés.

Dans le cas contraire, le club que le Pakistan vient tout juste d’intégrer sera bientôt bondé avec l’entrée en son sein de pays ennemis ou de faux amis utilisant des drones armés d’une manière que les Américains réprouvent. Les États-Unis devraient empêcher l’émergence d’un monde où les drones armés se multiplient de façon anarchique. Même s’ils doivent faire machine arrière ou limiter leurs propres pratiques, cela vaut toujours mieux que d’assister passivement à une évolution qui, par ailleurs, conduira inéluctablement à la perte de l’avance technologique dont disposent aujourd’hui les États-Unis en matière de drone.

La version originale a initialement été publiée sur le site The Conversation US.