Tous hacktivistes

Des États et des hommes… et une triple révolution technologique, territoriale, sociétale

Change, chance. Wiertz Sébastien/flickr, CC BY-NC-ND

Des états et des hommes face à une triple révolution :

1. Une révolution technologique !

Quand on parle d’invention, d’innovation, les débats sont toujours passionnés. Est-ce une véritable innovation ? Est-ce véritablement l’amélioration d’une invention significative d’une invention précédente ? Comment distingue-t-on ce qui est significatif de ce qui ne l’est pas ? Au moins, pour Internet nous gagnons du temps : nul débat ! C’est une invention qui a été adoptée par le marché, c’est une innovation… C’est une révolution technologique majeure, qui, si elle n’a pas supprimé le temps a supprimé l’espace entre – bientôt – 4 milliards d’hommes ! Qui dit mieux ?

2. Une révolution territoriale !_

Internet a affranchi les frontières d’hier auxquelles les hommes et les états étaient habitués et aboli les distances. Gouvernants comme gouvernés se sont retrouvés foulant les terres d’un monde dédoublé. Ce monde dédoublé pourrait être défini comme un « monde augmenté ». Un monde constitué d’un monde connu doublé d’un monde plus « inconnu » : un monde sans plus de visas ni passeports. Ces deux mondes qui cohabitent ayant pour destinée, in fine, à ne faire plus qu’un..

3. Une révolution sociétale !

Avec Internet, la notion de classe sociale peut s’estomper. Je ne nie pas que si nous nous penchions de façons précises sur la facilité d’accès comme sur l’usage de certains outils, il est vraisemblable que nous retrouvions des inégalités et des disparités, tant dans la facilité d’accès que dans l’usage de certains outils par des populations plus spécifiques. Une étude publiée le jeudi 9 avril 2015 par le Pew Research Center tendrait à le confirmer. Il a ainsi mis en évidence le rôle du revenu et du sexe des adolescents dans leur sélection de réseaux sociaux. Cependant, de façon absolue, à la différence de notre monde physique, le brassage social sur Internet n’apparaît-il pas plus probable, plus vraisemblable, plus réaliste que dans le monde réel ? L’interaction entre personnes qui usuellement ne se fréquenteraient jamais se trouve facilitée au détour d’un forum virtuel, d’un réseau social, d’une application, etc.

Selon le célèbre adage venant d’un dessin de presse de Peter Steiner paru dans le New Yorker du 5 juillet 1993 :

« Sur Internet personne ne sait que tu es un chien. »

Internet sera ce que nous en ferons !

Internet n’échappe pas aux problématiques usuelles qu’ont eu à affronter les inventions ! Internet, sera-ce que nous en ferons… ce que Simone de Beauvoir (1947) ne contredirait pas :

« Combien de fois l’homme s’est exclamé en contemplant le résultat inattendu de son action : “Je n’avais pas voulu cela !” Nobel croyait travailler pour la science : il travaillait pour la guerre. Épicure n’avait pas prévu ce que l’on appela plus tard l’épicurisme ; ni Nietzche le nietzscheisme ; ni le Christ l’inquisition. Tout ce qui sort des mains de l’homme est aussitôt emporté par le flux et le reflux de l’histoire, modelé à neuf par chaque nouvelle minute, et suscite autour de soi mille remous imprévus. »

« Rome ne s’est pas faite en un jour », l’Internet non plus. La destinée incertaine d’une invention n’a pas pris une ride ! D’éminents pionniers, en partant d’une même utopie originelle, tenaient ces dernières années des discours très dissonants, voire irréconciliables, dessinant des voies futures – pour l’Internet de demain – très contradictoires :

D’un côté un Tim Berners Lee qui a donné au monde le World Wild Web au Monde rappelait sa vision lors de la vingt-cinquième conférence WWW2016 : « L’architecture de l’Internet doit être repensée pour renforcer le droit des internautes sur leurs données personnelles ! Lorsque vous mettez une partie de ces données dans l’infonuagique, vous devez vous battre pour revendiquer vos droits sur ces données ! ».

En face, un Vint Cerf, Chercheur et co-inventeur avec Robert Elliot Kahn du protocole TCP/IP avait lui assené lors d’une Keynote organisée par la Federal Trade Commission en 2013 que la vie privée était un non-sens.

Lorsque Vint Cerf déclare : « La vie privée peut être considérée comme une anomalie ». il m’est difficile de trouver à ses propos une autre interprétation.

Un droit fondamental humain considéré comme « une anomalie » par l’un des pères fondateurs d’Internet peut avoir de quoi surprendre. Ah, pardon, j’oubliais : peut-être est-il utile de préciser que Vint Cerf est depuis 2005 chief Internet evangelist pour Google. Google n’étant pas en ce qui concerne le respect des données des utilisateurs le meilleur élève que l’on puisse trouver.

Ceci étant dit, les deux hommes ont, comme vous le constatez, une vision pour l’avenir d’Internet diamétralement opposée.

Street sign, possible opportunity. VisualHunt

« Il faut oser d’abord, doser ensuite » (Karin Viard)

De façon extrêmement caricaturale, le pouvoir, qu’il émane d’un état, ou d’une Entreprise-Nation (GAFAM) rêve majoritairement d’un meilleur des mondes augmenté servant leurs intérêts, et parfois même avec un certain cynisme. Les Hacktivistes rêvent eux d’un monde augmenté meilleur au service du collectif. La bonne nouvelle, c’est que voilà deux approches qui, bien que radicalement opposées, peuvent néanmoins permettre un guidage de la trajectoire d’Internet « au moins mal » pour notre humanité.

Qui plus est, je fonde mes espoirs sur la caricature que je fais des GAFAM ! Il serait intellectuellement malhonnête de généraliser, les hommes sont bien plus complexes : Avec une intelligence artificielle qui se développe à grande vitesse, certains, et non des moindres dans le secteur : Pierre Omidyar et Reid Hoffman ont pris conscience de l’impérieuse nécessité de veiller à l’intérêt du public. Tout le monde comprendra qu’un Internet qui nous enferme et nous conforte dans nos idées (en fonction de nos recherches) à grand renfort d’algorithmes n’est pas un Internet qui nous ouvre sur le monde.

Les fondateurs de LinkedIn et eBay ont ainsi fait don de 10 millions de dollars chacun. Ce sont au total 27 millions de dollars qui ont été réunis pour financer un fonds de recherche consacré à la recherche académique sur l’intelligence artificielle afin de la doter d’une gouvernance ! Ce fonds de recherche s’appuie sur des institutions renommées comme le MIT Media Lab et le Berkman Center for Internet & Society de l’Université de Harvard. Ce fonds dispose désormais de moyens et s’attaque à un challenge ambitieux. Joi Ito, directeur du MIT Media Lab n’en minimise pas les enjeux :

« Le principal challenge est de savoir comment on peut s’assurer que les machines que nous “entraînons” ne perpétuent pas ou n’amplifient pas les mêmes erreurs humaines qui frappent la société ? Comment la société va co-évoluer avec cette technologie, et connecter l’Informatique avec les sciences sociales pour développer des machines intelligentes, qui ne seront pas seulement “smart”, mais aussi socialement responsables ? »

En France, depuis 2016, la loi a confié à la CNIL la mission de conduire une réflexion sur les enjeux éthiques soulevés par l’évolution des technologies numériques.

En 2017, dans la même dynamique qu’outre-Atlantique elle a décidé de se focaliser sur les algorithmes et l’intelligence artificielle. Le fruit de ce travail issu d’un débat public ouvert et décentralisé animé par la CNIL de janvier à octobre 2017 a été publié le 15 décembre 2017. Je vous en souhaite une agréable lecture : « Comment permettre à l’Homme de garder la main ? Rapport sur les enjeux éthiques des algorithmes et de l’intelligence artificielle ! ».

Nous ne sommes pas à la fin d’Internet, nous en sommes au tout début, confrontés à des imprévus, à nos tâtonnements et à nos choix d’humain… face à cette triple révolution, comment pourrait-il en être autrement ? Internet sera ce que nous en ferons. Aucun acteur n’a foncièrement tort, aucun acteur n’a toujours raison. Pour dessiner son avenir, la confrontation des idées – dès lors qu’elles sont argumentées et s’appuient sur des faits – fait partie intégrante des solutions.

À suivre