Des transformations du travail aux mutations du management : le paradoxe du 51ᵉ état américain

Dans un espace de co-working… Ian May/Flickr, CC BY-NC-SA

Cet article est publié dans le cadre de la Conférence FNEGE-PWC « Les organisations demain : transformation du monde ancien ou irruption du monde nouveau » dont The Conversation France est partenaire.


« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à paraître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Cette citation célèbre tirée des cahiers de prison d’Antonio Gramsci semble parfaitement à propos pour décrire les transformations du travail.

Pour certains, nous serions entrés dans une société post-salariale, faite désormais de freelancers, d’indépendants et d’entrepreneurs. Le contrat de travail serait devenu un luxe, une exception, sur fond de précarité inéluctable. Depuis le début des années 2000, il y a bien sûr un fond de vérité dans ce discours souvent construit à partir d’une réalité américaine.

Les transformations du travail : de quoi parle-t-on ?

Pour le cas de la France, il est cependant utile de rappeler que les salariés n’ont jamais été aussi nombreux. 90 % de la population active possède aujourd’hui un contrat de travail, avec cependant une tendance très nette vers le contrat à durée déterminée (CDD), qui concerne aujourd’hui quasiment un jeune sur deux. Les contrats à durée limitée sont ainsi passés de 6 % en 1982 à 15 % de l’effectif salarié total en 2016.

Comme le rappelle une étude récente de France Stratégie, le nombre d’indépendants a diminué de 883 000 personnes entre 1982 et 2016. La tendance correspond surtout aux agriculteurs et certaines professions libérales. En l’espace de trente ans, la part des « indépendants traditionnels » est ainsi descendue à 13 % de l’emploi total. En parallèle, le nombre de freelancers et de néo-artisans connaît une augmentation significative sur la période récente (+4 % entre 2005 et 2014). Six fois sur dix, il s’agit d’entrepreneurs individuels.

Cette transformation récente masque elle aussi des réalités très diverses. Le consultant indépendant spécialisé n’est pas le livreur de Deliveroo. Chacun s’efforce d’équilibrer à sa façon ses aspirations à la liberté et ses besoins de sécurité. Avec un taux de chômage à 23,3 % chez les plus jeunes, l’équation est devenue difficile à résoudre.

Comment alors caractériser cette situation plus complexe qu’il n’y paraît ? Je pense que l’on peut pointer deux tendances centrales dans les transformations du travail : l’entrepreneuriat collaboratif et la pluriactivité. Elles sont indissociables l’une de l’autre.

La première tendance, l’entrepreneuriat collaboratif, est liée à l’individualisation du travail. L’horizontalité, le don, le contre-don, l’entre-aide, la rencontre, la solidarité, le nomadisme collectif, la construction et l’entretien de communautés, sont plus que jamais présents. Dans une société faite de plus en plus de salariés précaires, d’indépendants, de salariés intra-preneurs et autonomes, le travail s’individualise et se liquéfie.

Plus que jamais, les acteurs de cette économie que l’on dit « collaborative » sont à la recherche de nouveaux collectifs auxquels ils pourront se connecter. Les pratiques de l’entrepreneuriat collaboratif, les nouveaux lieux d’entrepreneuriat et d’innovation, les mythes de l’entrepreneuriat collaboratif et les plateformes numériques vont permettre de se retrouver et de construire des équilibres fragiles entre sécurité et liberté. C’est dans un faire et un entreprendre ensemble que se reconstituent des liens sociaux affaiblis par un monde du travail de plus en plus précaire et individuel. La communauté est au cœur de toutes les démarches. Le management devrait l’être sans doute davantage…

La seconde tendance est la pluriactivité. Afin de construire une sécurité, d’augmenter son niveau de revenu, de préparer l’avenir ou de survire difficilement dans le présent, on ne met plus tous « ses œufs dans le même panier ». Les pluriactifs (également appelés « slashers ») sont de trois types : salariés multiples, salariés complétant leur revenu par une activité d’entrepreneur ou encore freelancers multiples. Une étude du McKinsey Global Institute de 2016 montre ainsi que 56 % des entrepreneurs européens et américains sont des pluriactifs.

Le développement de l’entrepreneuriat collaboratif et la généralisation de la pluriactivité correspondent à un éclatement radical des cadres spatiaux et temporels traditionnels du travail. Dans tous les cas, le travailleur est de plus en plus isolé, exposé à un stress parfois élevé, et la flexibilité des uns reste la précarité et la pauvreté des autres.

Le stade le plus avancé et le plus clair de ces évolutions est incarné par les États-Unis. Avec un tiers d’actifs freelancers, la société américaine est plus que jamais composée d’acteurs « seuls ensemble ». A l’individualisation du travail doit correspondre des mécanismes (le plus souvent marchands) qui vont permettre de faire fonctionner tant les processus organisationnels, les projets d’innovation et d’entrepreneuriat que la vie de la cité. Les plateformes globales, souvent américaines, revendiquent parfois ce rôle.

Des transformations du travail aux mutations du management

Qu’en est-il des transformations du management ? Sont-elles tirées elles aussi par la réalité américaine et les mythes californiens ? Il serait tentant d’associer à la fin du travail la fin simple et brutale du management. Si le management correspond à l’ensemble des pratiques et des techniques qui est mobilisé afin d’animer et de guider une activité collective, le « nouveau monde » remet en cause cette perspective. Que gère et qui gère le travailleur indépendant, l’entrepreneur solitaire de l’espace de coworking, le manager-intrapreneur, les salariés réassemblés en permanence au fil de projets ? S’il est de moins en moins question de structures, d’organigrammes voire de techniques, il y a bien toujours des pratiques de management. Elles empruntent plus que jamais à l’entrepreneuriat collaboratif, et pour l’heure, ses sources californiennes.

Nous sommes tous les citoyens de ce 51e état américain qui n’est autre que le reste du monde. Nous en sommes conscients et nous aimons cela. Mais le capitalisme a développé des formes de travail collectif qui sont assez éloignées des mythes californiens. Les coopératives sont l’une de ces formes d’activité collective déjà anciennes. Elles sont nées en Europe au XIXe siècle, dans un contexte de crise du rapport au travail. Les coopératives d’activité et d’emploi (CAE) telles que Coopaname sont les héritières de cette forme juridique. Le « salarié-entrepreneur » peut y « être autonome sans être indépendant ». Il peut également « changer de statut pour rejoindre un projet collectif ».

Les coopératives sont également un des principes mis en avant par l’Organisation internationale du travail dans sa fameuse déclaration de mai 1944. Déclaration faite à Philadelphie, une des villes symboliques du « nouveau monde ». Il incombe aujourd’hui aux transformations du management de savoir saisir les opportunités de ces « anciennes » transformations du travail. Au-delà du droit et du politique, il revient aussi à chacun de s’interroger sur le type de travail et de management qu’il souhaite pour lui et ses proches et par addition, le type de société qui en découlera dans 10 ans.

Dans le clair-obscur, les monstres sont peut-être déjà là, mais il ne tient qu’à nous de les remplacer par des anges. Des anges libres et solidaires qui peuvent aussi venir de l’ancien monde. Dans tous les cas, je continue à rêver d’un 51e état qui soit le plus libre et le plus responsable de tous.

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