Dessiner une autre carte culturelle de l’Europe : entretien avec Agnieszka Żuk, 4ᵉ partie

Jardin d'hiver, Daniel Rycharski.

Agnieszka Żuk, professeure agrégée de polonais et traductrice littéraire, a conçu et coordonné cette année aux éditions Noir sur Blanc Hourras et désarrois. Scènes d’une guerre culturelle en Pologne. Ce volume rassemble dix-sept textes d’auteurs polonais et un d’une auteure ukrainienne, qui abordent différents aspects de la culture polonaise contemporaine. Rassemblés et, dans leur grande majorité, écrits à destination du public francophone, ces textes (dont les auteurs comptent des figures intellectuelles importantes de la Pologne contemporaine) brossent un tableau vivant de la culture polonaise contemporaine et des tensions qui la parcourent et la font vivre. Les quatre entretiens que nous publions cette semaine proposent un aperçu de la démarche et du contenu de cet ouvrage.


Dimitri Garncarzyk : Si les contributions ont été rédigées en polonais (ou, dans un cas, en ukrainien) et traduites en français, la plupart (dix-huit sur quatorze) été commandées exprès pour cet ouvrage à destination du public francophone : votre but est vraiment de donner à lire aux francophones un regard polonais sur la Pologne, et de leur donner accès à une vie culturelle mal connue. Comment avez-vous envisagé ce projet ?

Agnieszka Żuk : J’ai commencé à réfléchir sur ce livre il y a un an et demi, en me disant que la Pologne traversait une période de changements profonds, une période charnière. J’ai voulu saisir ce moment. Pour concevoir Hourras et désarrois, je me suis appuyée sur mes lectures mais pas uniquement.

Je suis toujours de près ce qu’on publie en Pologne et les débats qui traversent la scène intellectuelle polonaise. Ces dernières années ont été très riches en excellents ouvrages apportant un nouvel éclairage sur l’histoire et sur la culture polonaises par exemple La révolution occultée d’Andrzej Leder, la Spectrologie polonaise (Duchologia polska) d’Olga Drenda, Le Corps fantôme du roi de Jan Sowa, La carte mouvante (Poruszona mapa) de Przemysław Czapliński ou d’autres. Il y a également la très inspirante revue culturelle Dwutygodnik.

Ensuite, j’ai beaucoup discuté avec des gens en Pologne. J’ai demandé à différentes personnes à quoi ils associaient la Pologne actuelle ou quels étaient selon eux les sujets à creuser pour la raconter. J’ai noté toutes les suggestions qui étaient très diverses et inspirantes, une personne m’a dit par exemple qu’il fallait parler du corps à travers l’évolution des soins depuis la Transformation en 1989 ou à travers l’image qu’on veut donner de soi. Il a donc fallu déterminer les sujets dominants, cruciaux pour raconter la Pologne actuelle et ses clivages mais aussi trouver l’approche pour les raconter.


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Je savais par exemple que je voulais parler de la place de la Shoah dans la culture polonaise et de ses répercussions sur cette culture. Un jour, bien avant que je commence à travailler sur Hourras et désarrois, Iwona Kurz m’a dit, lors d’une conversation au sujet d’un livre sur la Shoah : « mais l’Holocauste, c’est quelque chose qui est dans l’air qu’on respire en Pologne, ça ne peut pas se comprendre ailleurs ». Cette phrase m’avait frappé et connaissant son travail de grande qualité et ses centres d’intérêt, je lui ai proposé plus tard d’écrire un texte qui prendrait pour point de départ cette idée. Une autre fois encore, alors que je cherchais un angle d’approche pour parler de la province, c’est l’auteur Stach Szablowski qui m’a proposé plusieurs sujets parmi lesquels le travail de Daniel Rycharski. Mais il y a également d’autres sujets dont j’aurais voulu parler et qui me semblent très prometteurs. Malheureusement, je n’ai pas trouvé d’auteur qui travaillerait là-dessus ou qui était prêt à relever le défi (il fallait faire relativement vite) : c’est la viande ( !) et l’héritage sarmate dans l’Église catholique polonaise.

D. G. : L’Europe du centre-est retient aujourd’hui beaucoup l’attention des commentateurs et des intellectuels d’Europe de l’ouest, notamment à cause des positions du groupe de Visegrád et de l’inquiétude que génère l’illibéralisme revendiqué de Viktor Orban ou les réformes du PiS. Cependant, si cet espace est un objet de discours, il est encore rarement vu à l’Ouest comme un producteur de discours. Quand on s’intéresse à la vie des idées en Pologne, des noms comme ceux de Jan Sowa ou Przemysław Czapliński, par exemple, sont bien connus. Comment expliquez-vous cette marginalisation des intellectuels d’Europe médiane dans la conversation culturelle de l’Europe au sens large ? Et puisque votre ouvrage est, justement, une tentative de désenclavement, quelles autres solutions imaginez-vous à ce problème ?

A. Ż. : Il est possible que le travail des intellectuels du Centre-est soit peu connu à cause de sa forte dépendance au contexte. Mais, comme je ne veux pas que tout le monde acquiesce, je dirais plutôt que c’est parce qu’on écoute rarement les périphéries et cela ne serait pas complètement faux non plus. Depuis quand est-on producteur de discours lorsqu’on est originaire d’une « contrée déserte […] formant tout au mieux un paysage de bois boueux : une barque, une souche, une hache enfoncée dans la souche, et c’est à peu près tout jusqu’à l’océan Pacifique, jusqu’au Kamtchatka » ? Voici comment Ziemowit Szczerek, qui cite (en en ajoutant un peu) George Barr MacCutcheon, décrit l’Europe du Centre-est avant l’adhésion des pays qui en font partie à l’Union européenne.

D. G. : Dans l’état actuel des frontières de l’Union, la Pologne est, de fait, un confin oriental de notre bloc. Le beau texte d’Oksana Zaboujko montre à quel point, pour les Ukrainiens de sa génération, la Pologne a pu être un relai vers l’Ouest – ce qui donnait tout son sens au concept culturel d’Europe centrale, la Pologne jouant, à la rencontre de deux régions culturelles, le rôle d’interface plus que de limite. Mais, dit O. Zaboujko, c’est un rôle que la Pologne, en de détournant de l’Ukraine, joue de moins en moins volontiers.

Cette notion des « confins » (kresy) est très important en Pologne : immortalisé, notamment, par Adam Mickiewicz dans Pan Tadeusz (le poème national de la Pologne), il évoque l’époque de la République nobiliaire et de la grande Lituanie (c’est-à-dire, sur une carte de l’Europe d’aujourd’hui, une bonne partie de la Lettonie, de la Lituanie, du Belarus et de l’Ukraine actuels). Ce fantôme de l’hégémonie régionale de la République des Deux Nations constitue, comme plusieurs auteurs de votre volume y insistent, la mémoire coloniale de la Pologne d’aujourd’hui. Pensez-vous que l’approche post-coloniale puisse être un fonds théorique commun entre intellectuels de l’Est et de l’Ouest qui permette de faire entendre plus facilement les problématiques spécifiques de certains pans de la mémoire polonaise contemporaine (du fantasme néo-romantique de l’ancienne Pologne à la mémoire de la guerre polono-ukrainienne de 1918-1919) ?


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A. Ż. : Grâce à l’approche postcoloniale, certaines problématiques ont pu être arrachées au passé et étudiées dans une toute nouvelle perspective, par exemple l’histoire de la Première République de Pologne (milieu 16e-1795) et son héritage ou les relations socio-économiques et culturelles aux Confins orientaux. Il faut dire que ce n’est que très récemment, seulement dans les années 2000, que le postcolonialisme s’est fait sa place dans le discours universitaire et médiatique en Pologne.

Que l’on applique l’approche postcoloniale à la Pologne, notamment à l’histoire des anciens confins orientaux, ne fait pas consensus. Si on ne peut certes pas parler du colonialisme polonais au même titre qu’on parle du colonialisme français, les études postcoloniales ont fourni des outils et un langage pour analyser diverses relations de dépendance, par exemple celle entre les nobles et les serfs et à travers elle les relations polono-ukrainiennes actuelles ou récentes. Si rien ne justifie le massacre des Polonais perpétré par les nationalistes ukrainiens en Volhynie en 1943 (environ 60 000 Polonais y ont été assassinés), on peut mieux comprendre le niveau d’hostilité envers les Polonais.

Les « reportages gonzo » de Ziemowit Szczerek témoignent le mieux de la popularité du post-colonialisme en Pologne et de la façon dont la littérature peut se l’approprier. Dans « Le Mordor viendra et vous mangera », l’écrivain débusque les reliques de la mentalité coloniale polonaise dans la perception de l’Ukraine ; dans le document-fiction sur les chemins de fer polonais « Quel souvenir garderons-nous des chemins de fer polonais, si la Pologne est attaquée par des orques et assassinée », publié dans Hourras et désarrois, il joue avec les clichés à la fois sur l’Occident et sur l’Est. Et puisque le propre du reportage gonzo est l’outrance, Szczerek y orientalise la Pologne à souhait (et à travers elle aussi toute l’Europe centrale et orientale) pour en faire une contrée barbare et sauvage, tout comme ses habitants. Il nous donne ainsi à voir une certaine image dela région, fondée sur ce que les gens croient ou de ce dont ils ont peur.

Jan Sowa, à qui j’ai transmis la question, dit « qu’en apparence la théorie post-coloniale pourrait servir de plate-forme de dialogue entre les intellectuels de l’Est et de l’Ouest, toutefois l’application et la réception de ces études en Pologne ont presque totalement été interceptées par une approche conservatrice dont Ewa Thompson et Dariusz Skórczewski sont les principaux représentants. Cette approche est donc dans une grande mesure utilisée par le courant conservateur pour exprimer une fois de plus la souffrance du peuple polonais colonisé d’abord par la Russie, l’Allemagne et l’Autriche, ensuite par l’Union Soviétique et aujourd’hui par l’Union européenne, cette dernière étant perçue et présentée dans ce contexte comme une nouvelle incarnation de l’empire allemand. Comme dit Klaudia Snochowska-Gonzales, la théorie post-coloniale constitue pour nous un nouveau langage pour gérer nos traumatismes collectifs. En réalité, cet emploi ne surprend qu’à moitié car il s’appuie sur des erreurs inscrites dans la théorie post-coloniale dès le début et que Gayatri Spivak qualifie d’essentialisme stratégique ».


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D. G. : Le recueil se termine sur un beau texte de Maciej Jakubowiak qui brosse un portrait d’abord sarcastique, puis songeur et enfin tendre, du « Janusz » (personnage stéréotypique, sorte de Bidochon polonais). Janusz est une caricature : ventre à bière, grosse moustache, c’est un râleur perpétuel qui adore le barbecue. Mais comme toutes les caricatures, il incarne un fond de vérité (il y a un peu de Janusz dans tous les Polonais, même les plus cosmopolites), et c’est aussi, malgré sa polonité, un personnage avec lequel il est facile d’avoir une certaine empathie, tant il est proche, par exemple, de certaines caricatures que les Français aiment faire d’eux-mêmes (amateurs de camping, conservateurs mais en révolte perpétuelle contre leur gouvernement, mais bonne pâte au fond). J’ai l’impression que ce texte clôt le livre sur un appel non seulement à entendre les voix intellectuelles et militantes de la Pologne contemporaine, mais aussi à éprouver une forme de sympathie pour le bruit de fond qu’est le ronchonnement de Janusz, et que M. Jakubowiak envisage là (sous le slogan « Philatélistes de tous les pays, unissez-vous ! ») un cosmopolitisme non pas élitaire, mais populaire.

A. Ż. : J’ai posé la question à Maciej Jakubowiak, et voici sa réponse : « Je ne dirais pas qu’il s’agisse de cosmopolitisme. Après tout, collectionner des timbres ou regarder la télévision n’est pas une polis. J’ai plutôt voulu rappeler qu’il n’y a pas que le langage de nationalités qui définit si puissamment nos identités aujourd’hui (et probablement pas qu’en Pologne). Lorsque nous nous cantonnons aux frontières étanches de la nationalité (ou de nos opinions politiques), nous perdons la possibilité de communiquer avec l’autre, de négocier nos positions et nos intérêts (sans parler du fait que le modèle de l’État-nation est totalement inopérant dans la situation de la crise climatique globale). Nous le voyons parfaitement en Pologne aujourd’hui où une politique identitaire de ce type produit des scissions dans la société sans espoir que les groupes antagonistes trouvent un moyen pour communiquer. Certes, il est aujourd’hui difficile de passer outre la nation mais cela vaut sûrement la peine de rappeler que celle-ci n’est qu’une sorte d’abstraction, un stéréotype trop étroit face à la diversité foisonnante de la vie. »