Le président de la République, René Coty, accueille le 23 décembre 1958 le président du Conseil, Charles de Gaulle, marquant le début de la Vᵉ république. AFP

Discordance des temps : le résistible déclin du régime de la Vᵉ République

Il y a comme du tango dans l’air politique du moment. La mort de Jacques Chirac, drapée dans l’éloge national, éclaire d’une lumière étrange une scène politique qui paraît avoir perdu son âme. Le temps de l’émotion passée, on devra se rappeler que c’est sous les deux mandatures chiraquiennes que se sont noués les ingrédients de la crise et que le scandale est arrivé. Notre époque subit directement les répliques de ce qui apparaît avec le recul comme les prémices d’un déclin crépusculaire du régime de la Ve République.

D’un ordre institutionnel incertain à un désordre politique

Deux ans après l’élection présidentielle de 1995, Jacques Chirac provoque une dissolution de l’Assemblée. La fracture sociale, non traitée, a dégénéré en facture politique. D’autant plus lourde que le Front national s’en empare avidement et s’incruste dans les profondeurs du pays. La gauche, devenue plurielle pour l’occasion, l’emporte en profitant de triangulaires droite/gauche/FN dans 70 circonscriptions. Pour la troisième fois en 11 ans, les institutions se mettent à bégayer lorsque s’ouvre une nouvelle cohabitation. Radicalement différente des deux précédentes qui, par leur durée et leur positionnement, n’avaient qu’un caractère de transition.

Jacques Chirac dissout l’Assemblée nationale en 1997.

Cette rupture précoce entre majorité parlementaire et majorité présidentielle aurait dû obliger à s’interroger sur la nature profonde des institutions de la Ve République : confirmerait-on ce retour au fonctionnement parlementaire conforme au projet initial de la Constitution ? Ou se contenterait-on de construire un trompe-l’œil en attendant le retour à la prééminence présidentielle ?

La seconde solution l’a emporté à l’unanimité d’un commun refus : Chirac endossera le costume espéré provisoire d’un président arbitre. Roi Lear malgré lui, il participa à la manœuvre de conservation en cédant sur la réduction à cinq ans du mandat présidentiel. Le « quinquennat sec », correspondant à l’alignement des mandats voulu également par Jospin, confirmait le primat présidentiel sans répondre à la question de l’équilibre des pouvoirs. Au contraire, ce seul raccourcissement de la mandature effaçait l’idée d’un Président en situation d’arbitre au-dessus de la mêlée. L’heure avait sonné d’une métamorphose, Chirac et Jospin se contentèrent d’une anamorphose.

Tragique inversion

À l’initiative de Jospin, on allait se donner les moyens de rendre très difficile tout retour à cette cohabitation vouée aux gémonies.

En 2002 venaient à échéance les deux mandats, législatif et présidentiel, en mars pour le Parlement, en avril pour le Président. Jospin obtient de faire adopter une loi inversant le calendrier électoral. Avec trois objectifs : d’abord lier mécaniquement le résultat des législatives à celui de la présidentielle, les Français ne pouvant à un mois de distance se déjuger de leur verdict présidentiel, comme Mitterrand en avait fait la démonstration. Ensuite, moins avouable, tenter d’échapper au verdict des citoyens sur le bilan gouvernemental. Enfin, subséquemment, profiter de l’affaiblissement d’un Président sortant dévalué politiquement et considéré comme usé.

Cette fuite devant le rythme électoral préétabli était aussi douteuse que dangereuse. Elle formait ce que nous avons qualifié à l’époque de « gymnopolitique » : par un double salto arrière, on inversait les positions des deux acteurs en présence, en demandant au peuple de sanctionner un Président pour la politique qu’il n’avait pas faite tout en le remplaçant par le premier ministre qui l’avait conduite. On pouvait se douter de la perplexité des citoyens devant cet attelage baroque et ces jeux politiciens. Le risque était lourd de désaffection des électeurs, frustrés de leur jugement politique, et des graves conséquences susceptibles d’en résulter.

Le résultat dépassa les désespérances : 28,40 % d’abstentionnistes le 21 avril 2002. Ce triste record s’accompagnait d’une déconfiture du candidat socialiste éliminé du second tour au profit de Jean‑Marie Le Pen drainant plus de 4,8 millions de voix ! La diabolique machinerie se retournait contre son auteur qui avait trop ignoré la logique majoritaire écrasante du scrutin présidentiel : la gauche plurielle ne pouvait qu’exploser, ses composantes n’ayant pas d’autre choix que de se compter pour tenter de peser sur le vainqueur lors des législatives.

Trompe-l’œil majoritaire

Et voici Jacques Chirac transformé en rempart contre l’extrême droite, adoubé par les républicains de tous bords. Lui qui avait fait un petit moins de 20 % des suffrages au premier tour, l’emporte avec plus de 82 % ! Le péril extrémiste a fait voler en éclat la ligne de démarcation entre la droite et la gauche, la discipline républicaine a été plus forte et le front du refus a durablement brouillé les cartes.

Cette sortie des clous partisans n’est que la première d’une longue série : d’élections nationales en scrutin local, voici les électeurs contraints désormais de voter non pour le candidat de leur choix mais contre un autre.

La mécanique du rejet l’emporte toujours plus sur celle de l’adhésion, dévitalisant de la sorte le sens du vote tout en stimulant l’abstention et usant les fidélités partisanes. D’autant que le loup d’extrême droite n’a pas quitté la bergerie.

L’inertie du second mandat chiraquien, l’agitation du mandat sarkozien, les langueurs hollandaises n’y pourront rien : la dédiabolisation consécutive au remplacement de Le Pen père par sa fille aidant, le FN s’enracine et prospère, substituant au face à face droite/gauche une triangulation meurtrière.

6,4 millions de voix pour Marine Le Pen en 2012 (le double de son père en 2007), et le bouquet final : 7,6 millions en 2017 avec en prime une nouvelle qualification pour le second tour.

Le second tour des présidentielles de 2017 a mis face à face Emmanuel Macron et Marine Le Pen, affiches à Bacqueville-en-Caux, Normandie. Mladen Antonov/AFP

Le choc du 21 avril s’accompagne aussi d’un choc en retour, plus sournois peut-être, mais plus destructeur par la suite. Après avoir manqué le rendez-vous avec la réforme, Chirac va manquer celui avec les Français. Le piège à majorité présidentielle voulu par Jospin fonctionna à merveille en faveur de son adversaire victorieux, qui remporta très largement les élections législatives : 69 % des sièges face à une gauche démobilisée et décapitée.

Dès le 6 mai, avec le gouvernement Raffarin qu’il confirme le 17 juin, le Président marque sa volonté de s’en tenir à la logique majoritaire traditionnelle de la Ve République, alors même que la nouvelle majorité parlementaire ne coïncide pas du tout avec la majorité présidentielle.

En confiant tous les postes de pouvoir à la droite, il marque son refus d’intégrer au moins partiellement le spectre politique qui l’a maintenu en fonction. Cette incapacité à proportionnaliser les responsabilités au vote réel, pour s’en tenir à la majorité apparente, a ouvert une brèche durable entre les électeurs et ceux qui les représentent de moins en moins. Dix ans plus tard, François Hollande rééditera d’une certaine façon l’erreur chiraquienne, en refusant la main tendue de François Bayrou.

Un procès en illégitimité

La Ve République vit depuis trop longtemps sur un mythe : la croyance en l’omnipuissance de la majorité incarnée par la présidence, dont la majorité parlementaire n’est que déduite. Or ce schéma a fait long feu, faute d’un affrontement clair entre des projets affirmés. Confrontées aux crises et aux soubresauts de la mondialisation, les lignes de fractures se multiplient et se croisent, dessinant une scène politique en miettes qui mêle au cas par cas les anciens camps.

À l’heure des réseaux sociaux et de la démultiplication accélérée des expressions, l’absolutisme majoritaire dévoie son efficacité en rigidité paralysante.

Pour deux raisons : d’abord pour une question de temps. Le principe même de la démocratie représentative, c’est d’établir la durée des mandats. Il y a donc un espace-temps fixe entre le moment de l’élection et celui où les vaincus pourront prendre leur revanche. Toujours problématique, posant la question du statut et des moyens des oppositions, ce décalage creuse un écart qui envenime gravement aujourd’hui les rapports représentants/citoyens. La coagulation internetisée des contestations accentue et accélère les impatiences, diminuant d’autant la marge de mouvement des gouvernants.

La seconde raison tient à l’absence d’espace laissé aux minorités, écrasées par le mode de scrutin. Le mythe du fait majoritaire taille dans le vif de la légitimité des élus. De ce point de vue, les élections de 2017 forment une emblématique apogée. Pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, quatre candidats arrivent en tête dans un carré de moins de 5 % des suffrages exprimés, et se partagent 85 % des voix ! Acquise dans la logique du refus de Marine Le Pen, l’élection d’Emmanuel Macron nivelle totalement le vote. Et la diabolique mécanique du calendrier lui donnera une écrasante majorité en trompe-l’œil à l’Assemblée, mais au prix d’une participation vertigineusement faible.

Sortir de la cour du roi Pétaud

Inutile de chercher plus loin la cause du trouble dans les andins politiques. Le second tour de la présidentielle n’apparaît plus désormais comme un choix politique libre, mais comme une voie imposée. Et le discours des anti-Macron, résonnant avec l’usure de la confiance dans les élus, se construit sur l’évocation incantatoire du seul premier tour.

Ainsi s’explique l’étrange, large et durable soutien à un mouvement des « gilets jaunes » pourtant ultra minoritaire. Car les « gilets jaunes » n’interpellent ni par leur nombre, ni par leurs revendications : celui-là, passé la première journée, reste plus bruyant qu’épais, celles-ci forment un condensé à géométrie variable en fonction des peurs du moment. Il s’agit avant tout de tenter de transformer la scène politique en cour permanente du Roi Pétaud !

En revanche, la prégnance du mouvement signale un mal-être profond de notre fonctionnement démocratique, une blessure sociale non cicatrisée. Il était de toute première urgence de combler le fossé entre le pays citoyen et le pays électif. S’imposait de remettre la pendule électorale à l’heure du temps citoyen.

Cela passait, notamment, par une réforme en profondeur de la Constitution, avec un Parlement rendu plus représentatif par l’introduction d’une vraie proportionnelle, et un Sénat transformé. Et pourquoi pas une élection présidentielle à un seul tour, afin de faire coïncider le vrai politique et le vraisemblable électif ?

Faute d’avoir pris la mesure de cette urgence, et pour avoir renvoyé aux calendes presque grecques un projet trop modeste de révision, Emmanuel Macron risque de traîner longtemps le boulet des fantômes d’un système politique décalé. Et nous avec lui.