Nos années Trump

Donald Trump à la Maison Blanche : autopsie de la stratégie du chaos

Donald Trump dans son bureau de la Maison Blanche, le 28 janvier 2017. Mandel Ngan/AFP

La première année de mandat de Donald Trump a été marquée par la détermination du nouveau Président à se concentrer sur les actions en faveur de son propre pays. C’est ce qu’il a appelé « L’Amérique d’abord » (America first !).

Pourtant, ce n’est visiblement pas sur sa réalisation qu’il compte pour se faire réélire. Car cette première année a aussi été marquée par une méthode qui s’est révélée assez conforme à celle qu’il avait utilisée tout au long de sa campagne victorieuse vers la présidence : la stratégie du chaos, dans laquelle il est passé maître.

En agissant ainsi, il cherche d’une part à se rendre difficilement compréhensible, afin de dérouter ses opposants, et d’autre part à maintenir une ambiance de confrontation. Car c’est un lutteur et il sait qu’il affaiblit ainsi ses adversaires pour finir par prendre l’avantage.

Comprendre Donald Trump a longtemps semblé un exercice plutôt difficile. Les commentateurs ont toujours eu beaucoup de mal à suivre la chaîne des événements le concernant qui se succèdent perpétuellement à un rythme affolant, désordonné et sans lien apparent les uns avec les autres.

Or, comme nous le montre ce début d’année, le président des États-Unis n’a visiblement pas l’intention de changer de stratégie en 2018, alors que des élections très importantes (les mid term) auront lieu dans quelques mois.

Pourtant, on peut relier ces événements entre eux et comprendre où voulait – et où veut – en venir le 45e Président américain. Pour arriver à démêler le fil de ce désordre bien organisé par Donald Trump, il convient de cheminer par neuf étapes :

Étape 1 : entrer dans la tête de Donald Trump

Rien de bien difficile ici ! C’est même l’étape la plus simple puisque le Président agit toujours de la même façon : il répète à longueur de journée les mêmes phrases, qui sont en réalité le décodeur de tout ce qui va guider ses actions.

Or quelle est la phrase la plus prononcée par le 45e Président depuis trois ans, celle qu’il a assénée dès sa déclaration de candidature et qui a été le « coup de génie » qui l’a hissé à la première page des journaux, qu’il n’a plus jamais quittée depuis ? Il veut un mur ! Oui, ce mur qui portera certainement son nom un jour, à la frontière sud avec la Mexique, qui sera grand, solide, et aurait dû être payé par les Mexicains, d’après son argumentaire de campagne.

Mais un tel mur doit d’abord être approuvé par le Congrès, car son coût est estimé à près de 30 milliards de dollars et les démocrates n’en veulent pas, justement parce que lui le veut. Cet édifice est devenu un marqueur des deux côtés, un symbole possible de la réussite de l’action du Président ou, au contraire, de la capacité active d’opposition des démocrates. Il y a donc blocage.

Étape 2 : observer le contexte politique

Donald Trump était en bonne position au 1er janvier 2018 : après un succès au Congrès, où il a fait adopter sa réforme fiscale qui va susciter des baisses d’impôts substantielles pour une grande majorité d’Américains, on pouvait s’attendre à une remontée significative de sa popularité. C’est bien ce qui s’est produit : Trump a à nouveau atteint la cote de 40 % de bonnes opinions, après une chute vertigineuse qui l’avait mené très près du seuil des 30 %.

Mais l’important n’est pas là : la suite s’avère plus coriace puisque la discussion à venir au Congrès va porter sur la réforme de l’immigration avec, en toile de fond, la question des DACA, ces enfants mineurs qui sont arrivés illégalement dans le pays et ont pu y rester grâce à un décret de Barack Obama.

Les démocrates veulent régulariser la situation de ces enfants, qui vivent aux États-Unis parfois dès le plus jeune âge et ne connaissent pas d’autre pays, alors que les républicains les plus virulents demandent leur expulsion pure et simple.

Or les « DACA sont quelque 700 000 et une expulsion massive paraît pour le moins difficile à mettre en œuvre. Un juge s’est invité dans le débat en cours en bloquant temporairement la volonté du gouvernement de mettre fin à ce programme.

Détracteurs et supporters de Donald Trump en Floride, le 15 janvier 2018. JOE RAEDLE/AFP

Pour faire adopter sa loi sur l’immigration, qui vise à durcir l’entrée sur le territoire américain, à mettre fin au regroupement familial et à stopper le programme de loterie pour les visas, Donald Trump a impérativement besoin du soutien des démocrates : il sait en effet que cette question ne fera pas l’unanimité dans son propre camp. Or pour obtenir un tel soutien, il laisse entendre qu’il pourrait assouplir sa position sur les DACA.

Reste qu’il souhaiterait, dans le même temps, obtenir des démocrates un accord sur le mur. Pour l’heure, ces derniers restent fermes sur le rejet de ce projet, estimant que Trump écoute trop son mentor, Steve Bannon, considéré comme extrême et raciste. De là à considérer que Trump serait raciste lui-même…

Étape 3 : un événement sans importance survient

La trêve de Noël n’a pas forcément été de tout repos aux États-Unis. Pendant que tout le pays préparait l’arrivée de Santa Claus et installait des lumières partout, le journaliste Michael Wolff se lançait dans la promotion de son livre paru tout début janvier.

Publiant son ouvrage juste avant la date du premier anniversaire de la prise effective de pouvoir par Donald Trump (le 20 janvier), Michael Wolff pouvait certes espérer un succès d’estime auprès des plus farouches opposants du Président. Son livre reprenait assez méthodiquement tous les poncifs ou les rumeurs entendus depuis un an, assortis des commentaires ou remarques très acerbes ou ironiques qu’il avait ajoutés lui-même.

Mais ne nous y trompons pas : trois ou quatre livres de cet acabit paraissent tous les mois aux États-Unis, et celui-là n’aurait jamais dû sortir du rayon « current affairs », bien rangé au milieu de tous les autres.

Étape 4 : création volontaire d’un incident par Donald Trump

Sauf que le locataire de la Maison Blanche a très violemment réagi contre ce livre, menaçant de le faire interdire. Tout s’est alors emballé à la vitesse d’un feu de brousse et l’éditeur, devant une telle aubaine, a immédiatement livré l’objet de curiosité dans les librairies, avant que l’intérêt aussi soudain qu’inattendu ne retombe.

Bien lui en a pris car au bout de 24 heures il avait écoulé tout son stock et les infortunés clients potentiels qui ont manqué le jour de la sortie doivent désormais patienter deux longues semaines pour le lire ! Bien trop tard pour que cet achat soit encore en prise avec l’actualité brûlante aux États-Unis.

Les lecteurs qui ont pu l’avoir dans les temps ont découvert que les « pépites » du livre figuraient, en réalité, déjà dans tous les journaux : le comportement enfantin du Président, ses goûts culinaires davantage portés sur les hamburgers et ses journées de travail limitées à 9 heures par jour.

Tout cela a presque fait oublier la « sortie » fracassante de Steve Bannon, qui s’en serait pris directement au propre fils du Président, ainsi qu’à sa fille et à son gendre, qualifiant de « trahison » et de « belle connerie » sa rencontre en décembre 2016 avec des officiels russes.

Etape 5 : L’emballement et la sortie réussie de Steve Bannon

Le retour brutal dans l’actualité de Steve Bannon aurait dû surprendre. Il n’en a rien été. Au final, le conseiller de Trump aurait déclenché, dit-on, la fureur présidentielle et l’incompréhension chez les supporters de l’un et de l’autre… qui sont souvent les mêmes.

Steve Bannon, le 16 janvier 2018, alors qu’il doit être entendu par une Commission parlementaire sur les possibles ingérences russes dans la campagne américaine. Mark Wilson/AFP

Tout cela ressemblait, toutefois, beaucoup à la sortie théâtrale de Bannon lorsqu’il a été limogé de son poste à la Maison Blanche. Plusieurs voix démocrates s’étaient alors élevées pour dénoncer une mascarade. Mais comment douter encore alors que la fureur du Président a redoublé, même après les excuses formulées après cinq longues journées de silence par le conseiller. Tout s’est achevé par la démission de Bannon de Breitbart, devenu le média quasi-officiel des supporters de Trump.

On retiendra de cette séquence que Bannon n’est plus – officiellement, du moins – dans l’entourage de Trump ou dans le jeu politique à Washington. Cela a donné au Président un nouvel élan pour entamer des négociations avec les démocrates.

Etape 6 : la négociation bipartisane

Tous les Américains en ont été témoins : le Président a tendu la main aux démocrates. Fait très inhabituel, cet épisode s’est déroulé devant les caméras de télévision ! On a aussi entendu une phrase très conciliante du Président assurant qu’il soutiendrait l’accord, quel qu’il soit, issu de ces négociations. Tout paraissait donc parfait dans le meilleur des mondes.

Le groupe de travail réunissant démocrates et républicains a poussé très loin ses travaux, proposant notamment une amnistie pour tous les DACA et leurs parents (qui ont violé la loi en emmenant leurs enfants illégalement) – un plan soutenu par des sénateurs républicains tels que Cory Gardner (Colorado), Jeff Flake (Arizona) ou Lindsey Graham (Caroline du Sud).

En échange, les démocrates ont fait un pas de géant en direction de Donald Trump en acceptant ses propositions pour réformer la politique migratoire : mettre fin au regroupement familial ou à la loterie sur les visas.

Alors ? Tout va bien ?

Étape 7 : se souvenir de l’étape 1

Un mur, sinon rien : le leitmotiv de Donald Trump. Pixabay

Oui, sauf que rien ne serait vraiment clair si on oubliait l’obsession du Président à faire construire un mur sur la frontière avec le Mexique. Ayant quasiment arraché un accord en matière d’immigration, il lui faut désormais parfaire son ouvrage en faisant voter les crédits qui permettront de construire cet ouvrage.

Pour arriver à un accord bipartisan en matière d’immigration, quoi de mieux qu’une nouvelle polémique qui risquait pourtant de ruiner tous les efforts consentis ces derniers jours ?

Étape 8 : une nouvelle polémique mondiale

En marge de ces négociations, le Président aurait donc lâché une phrase qui a mis le feu aux poudres, une fois de plus : parlant d’Haïti et de l’Afrique, il s’est demandé « pourquoi ces pays de sacs à merde nous envoient tous leurs ressortissants alors qu’on préférerait en voir arriver de Norvège ? » La phrase a été rapportée par un des participants aux négociations, le sénateur de l’Illinois, Dick Durbin.

Les démocrates ont proposé de troquer le regroupement familial contre l’amélioration du sort des 40 000 Haïtiens qui ont été accueillis sur le sol américain après le terrible tremblement de terre de 2009, et des quelque 150 000 Salvadoriens. Le gouvernement Trump veut en effet tous les renvoyer chez eux. La polémique a été immédiate et mondiale, provoquant un nouveau blocage dans les négociations entre républicains et démocrates.

Étape 9 : épilogue

Mais, cette fois, une date limite existe. Donald Trump a lui-même fixé au 5 mars le départ des DACA. Par ailleurs, le budget fédéral, dans lequel Donald Trump veut voir figurer le financement de son mur, doit être accepté avant le 19 janvier. Pour les démocrates, l’enjeu est de taille et, pour protéger ces populations, il va leur falloir calmer leur colère vis-à-vis du Président et retourner très vite à la table des négociations.

Le président va sans nul doute exiger à nouveau le fameux mur, son mur. La pression devenant de plus en plus forte, les démocrates devront renouveler leur réserve d’arguments pour repousser encore une fois cette demande. Car Donald Trump ne se privera pas d’expliquer au peuple américain qu’il a tout fait pour négocier, mais qu’il est décidément bien difficile de le faire avec des gens qui veulent tout bloquer.

« Sad ! » [triste !], ajoutera-t-il à la fin de son tweet, s’il le faut. Ou même « very sad ! »[très triste !], car, comme il a désormais l’avantage, il faut bien en rajouter un peu.