Donald Trump attise-t-il l’extrémisme de droite au Canada ?

Lors d'une conférence de presse à Trump Tower, le président Donald Trump défend comme de «bonnes personnes» ceux qui ont défilé lors d'un rassemblement de la suprématie blanche à Charlottesville, en Virginie, pendant lequel un contre-manifestant a été tué. Martinez Monsivais/AP

Les événements survenus à Charlottesville, en Virginie, ont semé la consternation aux États-Unis et dans le monde entier.

Un nombre croissant de personnes semblent attirées par l’idéologie néonazie, jusqu’au président des États-Unis lui-même.

Les rassemblements de nationalistes blancs ne constituent pas un phénomène propre aux États-Unis. Plusieurs groupes ici même au Canada ont organisé des manifestations dans de grandes villes, dont Vancouver, Calgary et Toronto. À Québec, La Meute a tenu le 20 août un rassemblement qui a donné lieu à une contre-manifestation organisée par divers groupes antifascistes et antiracistes.

De plus, deux Québécois ont participé au rassemblement organisé par des suprémacistes blancs en Virginie, durant lequel une femme a été tuée.

Selon une étude récente sur l’extrême droite au Canada, il existe une centaine de groupes actifs au pays, et ce mouvement est à l’origine de plus de 120 actes de violence survenus entre 1985 et 2014. Malgré ce portrait, le phénomène observé au nord de la frontière n’a rien de comparable à celui qui secoue les États-Unis, où 917 groupes haineux sont en activité selon le Southern Poverty Law Center.

Multiplication des gestes haineux

Les récents incidents au Canada sont les derniers d’une série d’événements survenus au fil des ans. Ils semblent dénoter une intensification inquiétante de la haine, en particulier à l’égard des musulmans.

En janvier dernier, un tireur a abattu six personnes et en a blessé 17 dans une mosquée de Sainte-Foy, au Québec. Si l’on en croit ses activités dans les médias sociaux, l’accusé, Alexandre Bissonnette, admirait Donald Trump et Marine Le Pen et soutenait leurs politiques anti-immigration.

Dernièrement, des citoyens de Saint-Apollinaire, au Québec, ont rejeté par référendum la demande d’un groupe musulman, qui souhaitait acquérir un terrain dans la ville pour y aménager un cimetière. La Meute aurait pris part à la campagne contre le cimetière musulman.

Quelques jours après le référendum, à Saint-Honoré, un écriteau où figurait le message raciste « Saguenay, ville blanche » a été installé par-dessus le panneau du cimetière local. Au même moment, dans la ville de Sherbrooke, près de la frontière avec les États-Unis, des autocollants anti-immigration ont été apposés par la Fédération des Québécois de souche, un groupe s’opposant à l’arrivée massive d’immigrants.

Enfin, il y a quelques semaines, plusieurs citoyens de Vancouver ont trouvé dans leur boîte aux lettres un dépliant faisant l’apologie du néonazisme et la promotion d’un documentaire pro-Hitler. On pouvait y lire le message suivant : « Le monde a combattu le mauvais ennemi. »

Par ailleurs, d’autres organisations de droite sont très actives au pays, comme les Soldiers of Odin, Pegida-Québec et Atalante.

Le facteur Trump

Comment expliquer ces actions publiques de plus en plus fréquentes des groupes d’extrême droite au Canada ? La réponse : Donald Trump.

Cette montée coïncide, de toute évidence, avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. En annonçant pendant la campagne son intention d’interdire aux musulmans d’immigrer aux États-Unis, en insistant sur la construction d’un mur à la frontière avec le Mexique et en parlant d’un « choc des civilisations » dans un récent discours à Varsovie, ce dernier conforte sans conteste les groupes de droite dans leurs convictions.

Les déclarations controversées du président américain concernent en majorité l’immigration et la menace qui pèserait sur les valeurs occidentales. Ses paroles s’inscrivent précisément dans la thèse du « grand remplacement » avancée par la droite, selon laquelle les valeurs et la culture des immigrants envahiront et élimineront la civilisation occidentale. À ses yeux, l’islam, la charia et les ressortissants des pays musulmans représentent la principale menace actuelle.

L’extrémisme engendre l’extrémisme

Au Canada, un homme a récemment été arrêté et accusé de crime haineux en raison de ses propos contre les musulmans et ce qu’il perçoit comme étant l’islamisation du Canada.

Les attentats perpétrés dernièrement en Europe et en Amérique du Nord ont aussi alimenté la méfiance et la peur ambiantes, suscitant du même coup un débat au Canada sur les valeurs libérales que sont la diversité, la liberté de parole, le multiculturalisme et les droits et libertés individuels.

Les répercussions de ces attaques terroristes vont, toutefois, beaucoup plus loin : une fracture sociale risque de se former et de donner lieu à un affrontement entre les groupes.

L’extrémisme engendre souvent l’extrémisme. Le concept de conflit de valeurs risque d’accentuer la polarisation des idées et les divisions. Cette situation fait parfaitement l’affaire de groupes comme Daech, qui soutient que l’Occident fait la guerre à l’islam.

Daech se réjouit

Il n’est donc pas surprenant que les sympathisants de Daech se soient réjouis de l’intention de M. Trump d’interdire l’entrée des musulmans sur le territoire américain : le discours et les actions du Président prouvent exactement ce qu’ils avancent.

Pour les sympathisants de Daech, les déclarations de Donald Trump sont conformes à la prédiction d’Anwar al-Awlaki, terroriste aujourd’hui décédé, mais dont l’influence demeure grande. Ce présumé recruteur d’Al-Qaïda avait prédit en 2010 que l’Occident s’en prendrait à ses citoyens musulmans. Oussama ben Laden, le défunt maître d’œuvre d’Al-Qaïda, avait lancé un avertissement semblable, tout comme Abou Bakr al-Baghdadi, le chef actuel de Daech.

En fait, l’idéologie de l’extrême droite et celle de groupes comme Daech se ressemblent. On retrouve dans les deux camps la négation de l’« autre », l’intolérance et l’idée selon laquelle la diversité est une menace ; les deux croient au choc des civilisations.

Les personnes vulnérables, de bonnes recrues pour les extrémistes

Différents chemins mènent à l’extrémisme et conduisent aux rassemblements et aux incidents à caractère raciste qui se produisent maintenant des deux côtés de la frontière.

Certaines personnes se radicalisent peu à peu. D’autres adoptent rapidement des vues extrémistes après avoir vécu des frustrations ou des échecs personnels, après avoir subi des injustices (réelles ou perçues), ou parce qu’elles cherchent un sens à leur vie. Les gens sont plus susceptibles de se tourner vers l’extrémisme lorsqu’ils traversent une crise d’identité et sont envahis par la vulnérabilité, le doute et la peur.

L’extrémisme s’appuie intentionnellement sur la construction d’une identité sociale. Les artisans de cette idéologie guident naturellement les gens dans un processus de catégorisation, qui cristallise peu à peu leur identité dans un paradigme du « nous » par opposition à « eux ». Ainsi, certains font partie du groupe, et d’autres en sont exclus. Les personnes qui sont « comme nous », qui font partie du groupe, sont perçues positivement. Les autres, celles qui sont « hors du groupe », sont jugées négativement et forment une entité sociale devant être rejetée et éliminée.

L’identité individuelle devient l’identité collective, et les valeurs et actions du groupe deviennent le modèle d’action et de pensée auquel il faut se conformer.

Ce phénomène s’observe aujourd’hui dans les affrontements entre suprémacistes blancs et factions antiracistes ; chacun des groupes considère l’autre comme n’appartenant pas au « bon camp ». La rivalité et le conflit permettent de maintenir l’influence sur les membres des groupes, en plus d’alimenter leur sentiment identitaire et de les amener à poursuivre une quête de sens.

Pour contrer les répercussions sociales néfastes des idées extrémistes, il faut – entre autres – mieux saisir l’écho que celles-ci trouvent chez les gens.

Au bout du compte, la montée actuelle de l’extrémisme met en péril nos démocraties libérales. Et le seul moyen d’empêcher l’apparition d’une fracture sociale est de faire en sorte que notre libéralisme ne devienne pas illibéral.

This article was originally published in English

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