Donald Trump et Kim Jong‑un à Hanoï, l’art délicat du compromis

A Hanoï, le 25 février 2019. Manan Vatsyayana / AFP

Alors que Kim Jong‑un a quitté Pyongyang, le 24 février, pour Hanoï (Vietnam), lieu de sa deuxième rencontre avec Donald Trump, nombre d’interrogations subsistent sur le contenu probable de ce sommet des 27-28 février, et les concessions envisageables par les deux protagonistes. Les déclarations hyperboliques du Président américain sur sa relation privilégiée avec son homologue nord-coréen ont, toutefois, donné le ton. Ce sommet sera un succès !

Des objectifs contradictoires et un besoin de s’appuyer l’un sur l’autre

Ni Washington ni Pyongyang ne s’entendent sur le contenu et les étapes du processus de dénucléarisation. Washington la comprend comme l’élimination définitive de toutes armes ou composantes nucléaires avec le démantèlement des sites s’y rapportant et la mise en place d’un système de vérification robuste. Pyongyang la voit comme un processus régional graduel impliquant le retrait de tout système d’arme nucléaire américain de la péninsule coréenne, y compris les troupes qui y sont déployées. Cette approche par étapes suppose, par ailleurs, d’intégrer des séquences d’allègement des sanctions en réponse aux « efforts » nord-coréens.

Toutefois, les deux dirigeants devraient se ménager, car ils sont soumis à des enjeux de politique intérieure et ont besoin de renforcer leur stature d’homme d’État en s’appuyant l’un sur l’autre. Les prochaines élections américaines étant à horizon d’un an, Donald Trump est déjà en campagne. Il a besoin de marquer fortement les esprits et estime que le dossier nord-coréen peut lui en fournir l’occasion, même si le Congrès apparaît prêt à fixer des limites à ses potentielles ouvertures. La Corée du Nord constitue également un levier dans la guerre commerciale que livre Donald Trump à la Chine.

De son côté, Kim Jong‑un doit faire la preuve de son habileté à gérer la question des relations avec les États-Unis, tout en protégeant les intérêts de son pays. Son assise politique n’est pas aussi solide qu’escomptée. Le régime peine à mettre en place la réforme économique promise. L’objectif d’un desserrement des sanctions est sa priorité.

Des zones d’ombre persistantes

Si depuis un an, le secrétaire d’État Mike Pompeo a pu se rendre plusieurs fois à Pyongyang, peu d’éléments ont filtré de ces rencontres. Cette discrétion a accrédité l’impression que rien n’avançait sur le dossier complexe de la dénucléarisation et que Pyongyang refusait de répondre aux demandes américaines de clarification sur l’état de son programme nucléaire.

En juillet 2018, soit deux mois après le sommet de Singapour, un article du Washington Post relançait les spéculations sur la duplicité du régime nord-coréen en faisant état de rapports d’agences de renseignement américaines accusant Pyongyang de construire de nouveaux missiles intercontinentaux. Des images satellites permettaient de conclure qu’une activité nord-coréenne se poursuivait sur au moins un missile intercontinental. Ce dernier, le Hwasong-15, d’une portée estimée de 13 000 km, aurait la capacité d’atteindre la côte Est des États-Unis. En juillet 2018, Mike Pompeo, lors d’une audition devant le Congrès, a admis que la Corée du Nord continuait à produire des matériaux nucléaires.

Les deux dirigeants lors du sommet de Singapour, en juin 2018. Saul Loeb/AFP

Enfin, l’attitude équivoque de la Chine persiste sur le sujet des sanctions. La reprise des rotations de camions de transport de marchandises entre la ville chinoise de Dandong et la frontière nord-coréenne courant 2018 montre que Pékin, hostile à un scénario d’effondrement du régime nord-coréen, n’adhère plus que partiellement à la logique des sanctions.

Depuis le sommet de Singapour, Pékin tout comme la Russie réclament un allègement de celles-ci au Conseil de sécurité des Nations unies afin de répondre de façon positive au gel des tirs nucléaires et balistiques observé par la Corée du Nord. Les deux pays invoquent ainsi une nécessaire réciprocité dans le traitement diplomatique de la Corée du Nord ainsi qu’une approche graduelle ou pas à pas.

Les cartes nord-coréennes

Dans son discours du Nouvel an 2019, Kim Jong‑un a fixé une feuille de route pour les futures relations américano-nord-coréennes, tout en évoquant une « nouvelle voie » si les États-Unis maintenaient sanctions et pressions à l’égard du régime, voire en cas de revirement de Donald Trump, comme dans l’exemple de l’accord avec l’Iran.

Le dirigeant nord-coréen a affirmé que son pays « ne produirait plus, ni ne testerait, n’utiliserait ou ne propagerait plus » ses armes nucléaires, tout en demandant aux États-Unis des « mesures correspondantes ». Parmi ses demandes figurent, sans surprise, la fin des exercices d’entraînements majeurs américano-sud-coréens, la mise en place d’un mécanisme de paix qui remplacerait le régime d’armistice et le retrait des sanctions.

Pour l’heure, Kim Jong‑un apparaît en position de force, car il dispose de plusieurs options. Il peut conserver ses armes nucléaires ou choisir de « geler » son programme à défaut de le démanteler. Il peut s’appuyer sur le soutien de la Chine et de la Russie, qui se sont déjà prononcées en faveur d’une levée des sanctions. Enfin, il sait que le Président sud-coréen est prêt à entamer une active collaboration économique.

La reprise des relations entre les deux Corées a permis la réactivation d’un certain nombre d’engagements déjà au cœur de la Sunshine Policy, ou politique d’ouverture au Nord entamée dans les années 2000 : échanges sportifs, réunions de famille séparées, assistance humanitaire, reconnexion des voies ferrées et coopération économique. Il s’y est ajouté un important volet militaire avec l’instauration de mesures de confiance (déminage de la zone démilitarisée (DMZ), dialogue des militaires). Un bureau de liaison intercoréen a également été inauguré à Kaesong, en septembre 2018.

Côté américain, la recherche du compromis

Le discours de Stephen Biegun devant l’université de Stanford, le 31 janvier 2019, a permis de préciser les attentes de part et d’autre. L’émissaire américain pour la Corée du Nord est notamment revenu sur le processus des négociations américano-nord-coréennes évoquant des « actions simultanées » et conduites en parallèle par les deux parties. Il a également développé le sujet de l’accès d’experts aux installations nucléaires et balistiques nord-coréennes, ainsi que celui des mécanismes de surveillance à mettre en place sur ces sites.

Parmi les initiatives envisageables lors du sommet d’Hanoï figurent des gestes comme l’ouverture d’un bureau de liaison américain à Pyongyang, voire une « déclaration » mettant fin formellement à l’état de guerre entre les deux pays, déjà évoquée avant le sommet de Singapour. Pyongyang pourrait s’engager à ne pas développer davantage d’armes et à démanteler la centrale de Yongbyon.

Concernant les mesures incitatives, la reprise de projets économiques intercoréens figure en bonne place. La réouverture du complexe industriel de Kaesong et celle du site touristique du Mont Kumgang sont activement poussées par le Président sud-coréen qui y a déjà engagé des travaux préparatoires.

L’inconnue principale reste la position de Washington sur la question qui a, jusqu’à présent, bloqué les négociations : la dénucléarisation « complète, irréversible et vérifiable » de la Corée du Nord, perspective inacceptable pour Pyongyang.

On notera que, depuis la fin 2018, Washington a assoupli sa position sur un autre préalable : la fourniture par la Corée du Nord d’un inventaire de son arsenal nucléaire sa localisation et la liste des sites de lancement des missiles. Pyongyang s’y est jusqu’à présent refusé mettant en avant sa sécurité.

Conclusion

Le choix du Vietnam comme lieu de la deuxième rencontre américano-nord-coréenne apparaît, à bien des égards, symbolique. Ennemis d’hier, les États-Unis et le Vietnam se sont réconciliés et ont entamé des relations économiques et politiques fructueuses. En outre, le Vietnam réunifié est souvent cité comme un modèle de développement réaliste pour la Corée du Nord.

Le régime de Hanoi a su conduire les réformes économiques nécessaires ou Doi Moi, s’ouvrir sur le monde tout en conservant un fort contrôle idéologique sur la population. Est-ce la voie tracée pour la Corée du Nord ?