Donald Trump, symptôme de la peur du déclin de l’empire américain

Donald Trump joue sur deux registres : le déclin et sa propre capacité à restaurer la grandeur de l’Amérique. Erik S. Lesser/EPA

Un profond sentiment de déclin parcourt la culture et la politique américaines, lequel est devenu une nouvelle fois l’un des principaux thèmes de cette campagne présidentielle. Donald Trump, en particulier, l’a instrumentalisé avec application pour mieux alimenter la colère fruste de ses partisans, affirmant notamment :

Notre pays est en train de s’effondrer. Nos infrastructures sont en train de s’effondrer… Nos aéroports n’ont rien à envier à ceux du tiers monde.

Paradoxalement, alors même que Trump entonne sa complainte sur le déclin des États-Unis, les éditorialistes interprètent son étonnante et victorieuse montée en puissance précisément comme une illustration de ce phénomène. Assimilant la campagne des primaires à une forme de « dystopie », Andrew Sullivan assure ainsi que « l’Amérique n’a jamais été aussi mûre pour la tyrannie ». Et de conclure : « En termes de démocratie libérale et d’ordre constitutionnel, Trump est du niveau d’une vague d’extinction ».

« It’s morning again in America.. »

Bien qu’elles aient une forte résonance actuellement aux États-Unis, les lamentations sur le déclin américain ne datent pas d’hier. Depuis la naissance de leur nation, les Américains ont traversé des accès de doute aigus, luttant pour faire face à des crises nationale et globale, parfois réelles parfois fantasmées. La culture politique américaine est ainsi rythmée par des phases stigmatisant une forme de déclin alternant avec d’autres appelant à une régénération – une tendance nationale bien spécifique qui a façonné l’idée d’une exception américaine.

Si les dirigeants politiques invoquent fréquemment cette dynamique dans leur rhétorique, c’est pour mieux se poser en hérault de la rédemption. Car, en général, le pessimisme ne paie pas. Le célèbre discours de Jimmy Carter en 1979 pointant « une crise de confiance » a pu être interprété comme admonestation adressée à la nation américaine, lui intimant de reprendre ses esprits. Mais cette tentative austère de parler en toute franchise à ses concitoyens a été totalement éclipsée par son successeur, le solaire Ronald Reagan, qui fut largement réélu en 1984 en proclamant le « réveil de l’Amérique ».

Sans surprise, Trump tente aujourd’hui de jouer sur les deux registres de cette dialectique, invoquant le déclin pour mieux promettre de restaurer la grandeur de l’Amérique. Mais il est tout sauf l’auteur de cette idée ancestrale qui touche au tréfonds du système nerveux du corps politique et façonne l’identité américaine.

Le détricotage

Pour certains, le déclin américain s’illustre particulièrement à travers la crise de la citoyenneté libérale-démocrate qui affecte le pays et une forme de fragmentation de la société. En 2000, le politologue Robert Putnam a mis en exergue ce processus en expliquant que les Américains « jouaient de plus en plus seuls » plutôt que de prendre une part active à la vie sociale comme ils en avaient l’habitude auparavant. Cette thèse, qui a eu un fort écho public, a fait florès avec les nombreuses analyses qui ont suivi, faisant état de la disparition progressive de la vie associative et communale aux États-Unis.

De son côté, le journaliste George Packer a pointé le « détricotage » de la nation :

En l’espace d’une génération, l’[Amérique] est devenue comme jamais auparavant un pays de vainqueurs et de perdants. Des pans entiers de l’industrie ont été démantelés, les institutions traditionnelles se sont affaiblies, tandis que l’intérêt de l’opinion s’est focalisé sur la célébrité et la richesse, deux valeurs aujourd’hui idolâtrées.

Bien que pauvre en solutions, le diagnostic de Packer a eu écho très profond, sur le thème : les dés sont « pipés » et le contrat social est « déchiré ».

Le rétrécissement de la middle class américaine est une réalité économique, mais pas seulement : il nourrit aussi un malaise d’ordre psychologique. La désintégration du creuset civique se manifeste par la perte du soutien de la part de multiples réseaux dont pouvaient bénéficier de nombreux Américains pour faire face aux profondes mutations économiques.

Ce phénomène alimente aussi un sentiment d’abandon et de déchéance chez une partie de la population, en particulier chez les moins éduqués au sein de la communauté blanche d’âge moyen. Le débat récent sur l’augmentation du taux de mortalité au sein de cette fraction de la population suggère l’existence d’« une pathologie non diagnostiquée » chez des gens qui se sentent délaissés.

De manière sans doute plus insidieuse, les débats sur la pauvreté en milieu urbain et la délinquance s’accompagnent souvent d’un discours évoquant un déclin tous azimuts aux États-Unis qui expliquerait l’existence de proches d’injustice et d’inégalité très circonscrites mais profondément ancrées. De la mort de plusieurs jeunes Afro-Américains interpellés par la police – à Chicago, à Ferguson ou ailleurs – au désastre écologique de l’eau à Flint, tous ces exemples mettent en lumière une violence et une marginalisation structurelles, et un moindre respect pour la vie des noirs américains.

La fin d’une époque

La crise de la vie citoyenne se reflète dans la sclérose du politique. Le poison de la division idéologique n’a pas seulement bloqué le fonctionnement des institutions à Washington, il a contaminé tout le corps politique. Les options permettant de sortir du marasme actuel sont limitées, et risquent toutes de renforcer une forme de nihilisme politique.

Pour autant, cet accès de déclinisme est-il vraiment différent des précédents ? Peut-il avoir un impact profond sur le fonctionnement des États-Unis, voire du système international ? Il est clair que les élites politiques traditionnelles sont profondément inquiètes, et redoutent un véritable séisme qui remettrait en cause l’ordre établi.

Comme l’a récemment souligné Peggy Noonan, l’ancienne plume du président Reagan :

Le Parti républicain a toujours connu des tensions… Mais ce qui est en train de se produire est plus puissant, et plus difficile à résoudre, en partie parce que par le passé les batailles internes avaient pour objet le conservatisme, autrement dit la philosophie politique du parti. Mais aujourd’hui, une époque prend fin, l’Histoire est en train de s’écrire sous nos yeux.

Bien que les démocrates se soient généralement montrés plus ouverts aux batailles idéologiques, eux aussi nourrissent aujourd’hui une certaine angoisse face à ce qu’ils perçoivent comme une érosion du centre et l’émergence d’un électorat de plus en plus imprévisible. À cet égard, la campagne contestataire de Bernie Sanders ne révèle pas seulement le profond et habituel scepticisme de l’aile gauche libérale vis-à-vis de la politique, mais aussi un mécontentement généralisé de l’opinion qui, d’ailleurs, a dopé le combat mené par Donald Trump.

Abattement. Paul Buck/EPA

Même le Président Obama a ressenti la nécessité d’évoquer le thème du déclin à l’occasion de son dernier discours sur l’état de l’Union.

Quiconque assure que l’économie américaine est en déclin colporte une fiction… Tout cela, ce n’est que du vent. De même que la rhétorique assurant que nos ennemis deviennent de plus en plus fort, alors que l’Amérique s’affaiblit.

Durant la majeure partie de sa présidence, Obama s’est retrouvé dans la position délicate d’avoir à gérer les espoirs en berne de la nation. Bien entendu, les Américains auraient souhaité qu’il puisse venir à bout de ce discours décliniste, mais Obama a au moins montré qu’il avait bien conscience de l’angoisse qui étreignait ses concitoyens.

Cet accès de déclinisme est un avertissement sérieux. Le décalage entre le système politique et la population est extrêmement préoccupant, et il faudra bien, un jour ou l’autre, reconnecter le citoyen, l’État et le marché, et rééquilibrer les droits et les responsabilités des uns et des autres.

La capacité des États-Unis à se régénérer ne doit pas être sous-estimée, mais comme l’illustre la vague Trump, la tribalisation grandissante de la politique américaine et l’existence d’un climat social et politique toxique sont les symptômes d’un profond malaise. Il faudra sans doute du temps avant de pouvoir proclamer à nouveau « le réveil de l’Améique ».

This article was originally published in English

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