Du « capitalisme trimestriel » à la paix économique: des responsabilités partagées

La finance casino, c'est dépassé ! (la bourse vue par ATT, page 275 de American Homes and Gardens (1905). Visual Hunt

Nombreux sont les adjectifs régulièrement associés au capitalisme : actionnarial, financier, zinzin (comme l’exprimait notamment Izraelewicz), cognitif, humaniste… La plupart du temps, le caractère relativement péjoratif de l’association est destiné à pointer les dérives observées ou supposées des évolutions constatées.

Popularisée lors de la dernière campagne électorale américaine par Hillary Clinton, l’expression « capitalisme trimestriel » est attribuée à Andrew Haldane, Chef Economiste de la Banque d’Angleterre, qui l’aurait utilisé pour la première fois en 2011. Elle décrit les dérives d’une recherche accrue du profit à court-terme (en référence à l’échéance de la fin du trimestre) aux dépens de la croissance à long terme.

Des effets délétères pour les entreprises et l’économie

Une manifestation très simple de la focalisation excessive sur le court terme réside aujourd’hui dans la nette augmentation des dividendes et des programmes de rachats d’actions en vue de rémunérer les actionnaires. Une conséquence purement opérationnelle de la courte vue est de systématiquement privilégier les décisions de nature à améliorer le résultat et/ou la trésorerie au détriment de la préparation de la croissance à venir, via notamment l’entretien de relations pacifiées et fertiles avec les fournisseurs, les salariés ou les clients.

Bien sûr il ne s’agit pas ici de remettre en cause la rémunération des actionnaires sans lesquels l’entreprise n’existerait pas. Le problème survient lorsque cette dernière se fait au détriment des investissements en capex ou en innovation. Sur ce point les chiffres avancés dans une étude récente de S&P sont édifiants : en deux ans, les dividendes ont progressé de 21 %, les rachats d’actions de 45 % et le capex de seulement 11 %. C’est l’augmentation de l’écart qui est préoccupant.

Évidemment, de tels chiffres ne concernent et ne sont mesurés que dans les grandes entreprises. Les effets de diffusion de la focalisation sur le court terme dans toute l’économie sont néanmoins réels. En exigeant une amélioration des performances à court terme, notamment en termes de coûts, aux fournisseurs par exemple, on incite ces derniers à trouver des solutions dans l’urgence et à exercer les mêmes pressions sur leurs propres fournisseurs.

PME et TPE n’entrent qu’avec un très léger retard dans les mêmes logiques court-termistes que nos grandes entreprises. Au-delà de la pertinence très relative des pratiques qui en découlent sur le strict plan économique, le manque de perspective temporelle longue est l’un des principaux facteurs d’accroissement des tensions dans les relations clients-fournisseurs.

À l’inverse, la réintroduction d’une vision de long terme contribue systématiquement à pacifier ces relations et à bénéficier des retombées favorables d’un retour à une plus effective paix économique.

La recherche permanente de ce que les Américains appellent les quick wins (gains rapides… à défaut, souvent, d’être durables, comme peut l’être une réduction de coût obtenue en demandant un ultime effort financier à un fournisseur plutôt qu’en développant une réelle innovation différenciatrice avec lui) ne doit pas faire oublier à quel point la langue anglaise s’avère plus réaliste que le français, traduisant le fameux « vite fait bien fait » par quick and dirty.

Difficile en effet de faire vite et bien à la fois… Le succès du mouvement slow, qui touche de très nombreux domaines (slow food, slow life, slow management…) porte en germe ce rappel bienvenu consistant à pointer l’urgence de revenir à des visions de plus long terme.

« Lever le nez du guidon »

Trader. Jedimentat44/Visual Hunt, CC BY

Compétitivité (une vision à long terme de la performance de l’entreprise) et rentabilité (une vision à plus court terme) sont intrinsèquement et vertueusement liées puisque la rentabilité permet d’investir et de développer la compétitivité, qui à son tour permet de renforcer la capacité à générer des bénéfices.

Une focalisation excessive sur les performances à court terme (la rentabilité donc) empêche le cercle vertueux décrit de se mettre en place sur la durée. Les raisons des dérives évoquées sont connues. L’une d’elles, plus importante sans doute que l’expression des attentes légitimes des actionnaires, réside dans le climat d’incertitude renforcé dans lequel opèrent les entreprises. Sur ce point, la responsabilité politique est grande.

Dans la difficulté d’anticiper les réformes à venir et donc d’opérer de réels choix sur le long terme, les dirigeants ont tendance à faire du mieux qu’ils peuvent et à optimiser leurs décisions sur un horizon temporel court. Les amateurs de cyclisme savent pourtant bien qu’on ne gagne pas le Tour de France en sprintant.

Et si le vrai changement politique résidait dans la visibilité donnée aux entreprises

Au-delà des orientations politiques déjà clairement exprimées par le Président Macron, un réel cadeau qui pourrait être fait aux entreprises résiderait sans doute dans une visibilité plus grande qui leur serait donnée, au moins pour les cinq années à venir. Les changements réguliers de politique économique contribuent en effet à créer une incertitude peu propice aux réels choix stratégiques assumés au sein des entreprises.

Les impacts des choix de plus long terme alors rendus possibles pourraient s’avérer plus essentiels que beaucoup de mesures cosmétiques relativement stériles en termes de croissance et ne contribuant que trop peu à la nécessaire pacification des relations économiques.

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