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Du collaboratif à l’université : les académiques doivent-ils devenir des « makers » ?

ACM Hackathon 2012, à l'Université de Tulsa, Oklahoma. Blake Burkhart/Flickr, CC BY

Du collaboratif à l’université : les académiques doivent-ils devenir des « makers » ?

Avec l’économie collaborative et l’économie du partage, le capitalisme est en train de connaître une mutation profonde. Plus que jamais, on entreprend, on expérimente, on bricole ensemble, on co-produit, on co-créé de la valeur pour le plus grand nombre, alimentant par-là même de nouvelles pratiques de travail.

Comment nos universités vivent-elles ce retournement ? Deviennent-elles plus collaboratives et ancrées dans le « faire » ? Faut-il les faire entrer de plain-pied dans ce « nouveau » monde ? A la fin du clivage entre producteurs et clients, salariés et entrepreneurs, faut-il également ajouter celui entre « sachant » et « apprenant » ?

Les universités : des communautés collaboratives très anciennes

Pour commencer, j’aimerais rappeler que le fonctionnement en communautés, l’horizontalité (évaluation par les « pairs ») et la préoccupation pour le développement d’un savoir « bien commun » font partie de l’histoire et de la culture du monde universitaire. Il ne faut d’ailleurs pas oublier qu’une partie des acteurs et des pratiques du « nouveau » monde collaboratif ont été façonnées dans la culture voire dans les murs de l’université (cf. notamment l’histoire des fab labs).

Fablab – University of California, Berkeley (octobre 2013). Manuel Schmalstieg/Flickr, CC BY

Mais en quoi les techniques et les valeurs contemporaines du collaboratif, du partage et du faire peuvent-elles ou doivent-elles être des sources d’inspiration et de régénération ? Faut-il inciter les académiques (et leurs étudiants) à devenir des « makers » ?

La réponse que j’aimerais apporter sera positive, et même très positive. Le faire et plus largement, la culture du collaboratif doivent trouver une place plus grande dans nos universités, notamment dans les filières de management et d’économie. Les évolutions actuelles du monde du travail supposent incontestablement des managers plus entrepreneurs et makers que jamais. Cependant, il est primordial de cultiver conjointement au faire une culture de la concentration et de la vigilance qui est d’ailleurs une composante possible de la culture maker.

De la nécessité d’une plus grande culture du « faire » à l’université

Oui, la culture du « faire » ensemble et ses traductions contemporaines sous forme d’ateliers de co-création, de co-design, de démarches liées au design thinking, doivent plus que jamais avoir leur place dans nos universités. Pas seulement (point essentiel) parce qu’elles collent à des tendances économiques fortes : DIY, do-ocracy, entrepreneuriat collaboratif, processus d’innovations ouvertes, pratiques de travail plus créatives, relance de nos économies par les initiatives locales… Mais aussi parce qu’elles contribuent à façonner des collectifs d’entraide, des apprentissages horizontaux et des réflexes de vie et de travail en communautés. Ces communautés, du moment qu’elles préservent des mécanismes transparents d’échanges et de discussion, sont des points de régulation essentiels du capitalisme et de ses nécessaires transgressions.

Par ailleurs, le faire permet des pédagogies plus continues et horizontales. On apprend en permanence ensemble, dans tous les espaces de l’université. Chaque couloir, cafétéria, bureau, parking ou cour intérieure, peut être repensé par ses gestionnaires et ses occupants comme un espace de partage et d’expérimentation. Des espaces connexes comme les résidences étudiantes sont de plus en plus intégrés dans le mouvement. Avec les MOOC et les serious games, le numérique introduit également des possibilités d’apprentissages collectifs qui dépassent l’espace et le temps habituels de l’université.

Ainsi, développer des opportunités d’innovation et d’entrepreneuriat sur le campus (des fab labs, des espaces de coworking, des maker spaces, des learning hubs, des hackatons, des labs éphémères, du place-making…) permet incontestablement d’ouvrir et de régénérer les pratiques de l’université. L’effet sera d’autant plus fort si les nouveaux lieux et les événements dépassent la communauté locale d’enseignants et d’étudiants pour s’ouvrir à la ville, ses citoyens, ses entrepreneurs, ses innovateurs, ses chômeurs, des retraités, des handicapés, ses exclus… Le plus des précieux des savoirs restera toujours celui qui relie et inclue.

Geophysics hackathon à Houston, septembre 2013. Matt/Flickr, CC BY

Cultiver les capacités d’attention et de vigilance, le pendant du « faire »

Si je reste profondément enthousiaste à l’idée du collaboratif et face au développement d’une économie de plus en plus collaborative, j’aimerais lancer une invitation qui peut-être essentielle pour le succès même du collaboratif dans nos universités.

Oui, il est très heureux que nos étudiants assistent encore (peut-être moins) à des cours en présentiel, à une parole immédiate, partagée ensemble. Qu’ils suivent des enseignements parlés de deux voire trois heures, en particulier en sciences humaines et sociales. Assis dans un petit amphithéâtre, avec le très éphémère (mais utile) inconfort de l’immobilité.

Plus que jamais, dans un monde qui va vers le « faire » (et auquel il serait irresponsable de ne pas adapter nos étudiants), pouvoir comprendre par, avec et contre une parole est essentiel. Avoir des discussions animées par une personne qui assume parfois le caractère « expérimenté » de sa médiation également. Ce processus n’est pas seulement crucial pour des raisons cognitives, notamment l’apprentissage de la concentration. Il l’est aussi et surtout parce qu’agir ensemble et réguler cet agir ensemble (contre des dérives locales de harcèlement ou l’émergence plus sociétale d’un totalitarisme) suppose une forme de transcendance qui dépasse le seul faire et sa conscience immédiate.

Bien sûr, une partie des techniques, du vocabulaire et des valeurs du collaboratif peuvent s’inscrire pleinement dans cette logique. Mais les cours de sciences humaines et sociales doivent garder ou retrouver une place dans les cursus de formation, en particulier en management et en économie. Sans doute avec des adaptations de contenus. Les nouvelles pratiques de travail et le nouveau monde dans lequel nous entrons supposent des concepts et des théories à même d’en saisir toute la fluidité, la connectivité, la performativité, la matérialité et la corporalité.

Par le faire, dans la parole : une université entrepreneuriale, conscience de nos sociétés

En conclusion, il serait dangereux d’opposer les deux tendances : une université qui devient (ou doit devenir) collaborative et constitutive d’apprentissages en communautés, et une autre qui devrait laisser l’étudiant responsable de ses choix individuels (en le formant à et par les sciences sociales). L’une et l’autre ne peuvent que s’enrichir, prendre plus de sens par leur coprésence. Si l’université est historiquement une communauté, donnons-lui les moyens de s’adapter au temps présent sans abandonner une ambition essentielle : être une des consciences de nos sociétés.