Du management de projets à la société par projets

Le robot Liam, chargé de donner une seconde vie aux iPhones. Tua Ulamac/Flickr, CC BY-NC-SA

Dans l’espace public, dans la vie professionnelle, mais également dans la sphère privée, nos vies s’organisent à partir d’une multitude de projets. Cette réalité est particulièrement visible dans nos activités professionnelles. Afin de répondre à l’évolution constante de la demande et de faire face à la concurrence, les collaborateurs sont sans cesse impliqués dans des projets variés : développement de nouveaux produits et services, optimisation des processus, etc.

On parle, d’ailleurs, d’organisations par projets pour désigner les entreprises qui se structurent autour de ceux-ci. Le développement de nouveaux espaces de travail appelés « tiers lieux » – tels que les espaces partagés dits de coworking et les espaces de conception baptisés makerspaces – sont des illustrations de cette organisation du travail exclusivement tournée vers l’avenir.

L’activité des autoentrepreneurs et des créateurs d’entreprises travaillant dans ces espaces consiste à conduire des projets de tailles diverses : développer un nouveau service, répondre à une commande d’un client, etc. Les indépendants dans ces espaces représentent une proportion certes modeste des actifs, mais ils illustrent cette tendance.

Tous managers !

Au-delà de la sphère strictement professionnelle, la vie personnelle et familiale épouse cette évolution. Qu’ils se présentent sous la forme de l’achat d’un logement, de l’organisation d’un mariage, d’une formation personnelle (etc.), les petits et grands projets rythment constamment nos vies privées.

Ainsi, sans que nous ayons besoin d’être affublés du titre proprement dit, nous sommes tous devenus les managers des projets qui structurent nos vies. Sommes-nous pour autant la proie d’une énième dérive managériale qui consisterait à appréhender nos vies comme un portefeuille de projets ?

Nous empruntons effectivement aux techniques de management les méthodes et les outils pour gérer nos activités personnelles et familiales : planifier, budgéter, répartir les tâches, évaluer les risques, contrôler les dépenses, etc. sont autant d’étapes qui renvoient, peu ou prou, à la logique des méthodes les plus usitées en management de projets. Un petit détour par les manuels sur la question suffirait à nous en convaincre.

L’idéologie managériale n’est sans doute pas étrangère à notre façon de gérer nos vies professionnelle et personnelle. Cependant, l’omniprésence des projets dans nos vies ne peut pas être imputée à la seule logique managériale. Elle est également le symptôme d’un besoin constant de réalisation de soi.

La réalisation de soi

La notion de projet vient du latin projectum : projeter en avant. Mener à bien un projet consiste donc à se projeter dans un futur anticipé et à définir les conditions pour atteindre cet objectif. Pour le théoricien des organisations Robert Cooper, le projet est à la fois projection et construction, c’est à dire autant la définition de l’objectif que le chemin emprunté pour y parvenir. Et c’est bien ces innombrables mouvements de projection-construction qui définissent ce que nous sommes.

Un exemple : en acceptant de prendre en charge un projet de restructuration dans une entreprise, un responsable va redéfinir son rôle, ses relations avec ses collègues, ses compétences. Bref, c’est toute la vie professionnelle – et parfois personnelle – qui va s’en trouver plus ou moins modifiée.

Avant d’être une activité dont la finalité est économique, sociale ou familiale, un projet est donc avant tout une volonté de réalisation de soi. Jean-Paul Sartre est sans doute celui qui a le mieux traité de ce rapport en insistant sur le fait que l’homme est uniquement ce qu’il projette d’être. En envisageant de faire quelque chose, nous nous définissons.

Le robot Liam et la responsabilité universelle

Chaque projet définit ce que nous sommes et, ce faisant, l’image d’autrui. En conduisant un projet, nous ne faisons pas qu’atteindre un objectif économique ou social, nous nous façonnons nous-mêmes, et nous façonnons également ce que la société devrait être. La personne chargée de la restructuration de son entreprise applique des idées économiques, sociales et managériales qu’elle pense être justes. Dans le cas contraire, cette dissonance n’est pas tenable longtemps. Chacun des projets qui structurent nos vies sont, en fait, autant de tentative de se réaliser que de définir le monde.

C’est ce qui fait dire à Jean-Paul Sartre dans son livre L’Existentialisme est un humanisme, que tout projet, même individuel, à une valeur universelle : chaque personne serait entièrement responsable non seulement de son existence, mais également de toute l’humanité.

C’est sans doute cette idée qui conduit de nombreux entrepreneurs et managers à vouloir articuler leur activité professionnelle avec les enjeux de société. L’actualité ne manque pas d’exemples de personnes justifiant le bien-fondé de leur projet en mettant en avant leur dimension éthique. Ainsi en présentant lors de l’événement d’Apple, le 21 mars dernier, le projet de recyclage des iPhones à partir l’usage d’unrobot appelé Liam, Tim Cook et son équipe ont pour objectif d’inscrire leurs activités dans les grands enjeux de société.

« Un monde meilleur »

C’est même cela qui prime sur toute autre considération lorsque Tim Cook introduit ce projet en espérant « laisser le monde dans un état meilleur que celui dans lequel nous l’avons trouvé ». Cependant, nul besoin d’être à la tête de l’une des entreprises les plus puissantes au monde pour mettre en avant sa responsabilité.

De nombreux petits projets du quotidien répondent également à cette logique : changer ses habitudes alimentaires, diminuer sa consommation d’énergie, participer à un projet associatif, etc. Ils permettent certes d’améliorer notre condition et parfois de nous réaliser personnellement, mais ils sont surtout un engagement à l’égard de la société.

Ainsi, en organisant nos vies sociales à partir des projets, nous sommes engagés dans une course effrénée à la réalisation de nous-mêmes, à la définition d’autrui et à une prise de responsabilité grandissante à l’égard du monde. Même si cette responsabilité est mise en scène, elle guide néanmoins nos projets et permet de nous définir.