Économie solidaire et « délibéralisme » : un nouveau regard sur l’économie

Les bienfaits du libéralisme classique… Dugg simpson / Flickr, CC BY-NC-ND

Le monde change mais la science économique évolue peu. Depuis Adam Smith et sa théorisation du fonctionnement de la société industrielle, le noyau dur de la science économique est toujours le même : référence à un modèle de concurrence pure et parfaite, individualisme méthodologique, Homo economicus rationnel et égoïste, etc…

La théorie libérale classique à l’épreuve des faits

Pourtant rien ne justifie cet immobilisme théorique. Premièrement, l’histoire de la pensée économique nous montre que la définition même de l’économie a considérablement évoluée. Pour preuve l’évolution au XVIIe siècle, lorsque l’on est passé d’une vision aristotélicienne, où l’économie est une activité séparée de l’action politique, à une vision mercantiliste d’économie politique où l’économie est au service du prince. Deuxièmement, de nombreuses limites ont été mises au jour par la théorie économique dite hétérodoxe : la pacification par les mécanismes de marché masque, en fait, un antagonisme entre salariés et capitalistes (Marx), la régulation par le marché et l’équilibre général ne sont en réalité qu’un état parmi d’autres (Keynes), le marché est une construction sociale (École de la régulation)… Troisièmement, la crise de 1929 et la crise de 2008 révèlent empiriquement, les failles de la construction libérale de l’économie. Quatrièmement, la crise écologique montre bien que l’idée d’une croissance infinie est intenable dans un monde fini.

La société de la connaissance change tout

Enfin, dernier point, ce cadre théorique est en décalage flagrant avec la réalité économique présente qui voit l’émergence d’une société de la connaissance. Cette dernière se caractérise par la montée de l’immatériel : dématérialisation de la monnaie, numérisation de l’information, croissance des services, importance des actifs immatériels (marques, brevets, droits d’auteur). Toutes ces mutations que l’on retrouve derrière l’appellation de « capitalisme immatériel » devraient conduire à une redéfinition des paradigmes économiques puisque les biens et les services immatériels changent de nature : ils sont duplicables à l’infini presque sans coût, la rareté disparaît, ils perdent leurs caractères exclusifs et rivaux, le prix n’est donc plus pertinent pour régler leurs échanges, du coup l’affectation des facteurs de production à leur rentabilité devient problématique.

Se défaire du libéralisme, articuler une nouvelle utopie sociale

Ce constat des limites de la science économique orthodoxe est, aujourd’hui, largement connu et partagé par de nombreux chercheurs. Seulement, il n’a pas encore donné lieu à la création d’un nouveau paradigme économique s’efforçant de reconstruire la science économique sur de nouvelles bases théoriques. C’est là l’objectif de notre recherche sur le « délibéralisme ». Il s’agit donc d’arriver à se défaire du libéralisme (régime de justification mais non de vérité du capitalisme). La force de ce dernier étant d’articuler, en un tout cohérent, théorie économique (le laisser-faire), vision politique de la démocratie (les libertés individuelles) et conception symbolique du social (les Lumières) ; le délibéralisme s’efforce d’articuler une nouvelle conception évaluative de l’économie, une vision délibérative du politique et une nouvelle utopie sociale.

Penser dans le cadre démocratique et délibératif

Pour ce faire, nos travaux portent simultanément sur deux champs articulés : un champ empirique descriptif et un champ théorique normatif. Dans le premier, nous décrivons les initiatives de l’économie solidaire comme des critiques en actes du capitalisme et de son régime de justification le libéralisme. Pour le dire autrement, l’économie solidaire est une critique empirique qui permet de déconstruire la naturalité du capitalisme et du libéralisme sans pour autant avoir, pour l’instant, la force d’un paradigme alternatif. C’est pourquoi, fort de ce constat, nous nous efforçons, dans un deuxième champ théorique, de construire ce nouveau paradigme. Il s’agit de synthétiser les apports des recherches sur l’économie solidaire et de certains travaux de l’économie hétérodoxe, dans le cadre normatif de la démocratie. Notre originalité étant de penser l’économie comme une des composantes de la démocratie qui n’a aucune raison d’échapper à son mode principal de régulation : la délibération dans l’espace public.

Libérale vs Solidaire. Author provided