Élections 2017: défection, prise de parole, loyalisme

Les 11 candidats à la présidentielle. Joël Saget, Eric Feferberg/AFP

Le monde politique français, bipolarisé comme dans toutes les vieilles démocraties par un clivage gauche-droite que recouvre électoralement l’existence de deux partis politiques dominants, est en ébullition. L’offre politique Macron – « ni de droite, ni de gauche » – a provoqué dans ce monde politique des mouvements d’opinion contrastés. Mouvements que l’on peut rassembler dans les catégories d’Albert Hirschman : défection, prise de parole et loyalisme.

Faire défection au pourvoyeur habituel de biens ou services A, c’est choisir B plutôt que A, en fonction d’un calcul coût/avantage – le comportement rationnel vu par les économistes. En considérant la situation où le jeu ne se joue pas sur les prix mais sur la qualité, supposée dégradée chez le producteur A, Hirschman ajoutait en 1970 deux catégories de réactions concernant les consommateurs les plus attachés à leur pourvoyeur de service devenu défaillant : la prise de parole et le loyalisme.

La prise de parole consiste en la mobilisation d’une partie des consommateurs pour influer sur A afin que le standard de qualité revienne à son niveau antérieur. Le loyalisme désigne une forme d’inertie où une partie des consommateurs continue à acheter à A, en espérant que les choses vont s’arranger.

On reconnaîtra sans peine l’analogie avec le monde politique et son public le plus concerné ou politisé : électeurs, militants, membres éminents des partis. Et c’est précisément cette analogie qu’Hirschman poursuivait sur les traces d’un article de 1929 de l’économiste Harold Hotelling. Sans doute un des modèles les plus élégant de la théorie économique.

La concurrence au centre : le modèle d’Hotelling

Hotelling part de ce constat simple : il y a plus de consommateurs que de producteurs. Il en va même du nombre de partis politiques rapporté au nombre d’électeurs. La firme, comme le parti, synthétise des préférences. L’économiste modélise une situation où la préférence dépend de la seule localisation spatiale de firmes qui, par ailleurs, présentent un même type de bien au coût de production nul (que l’on songe au coût de production d’un message politique…)

Mais laissons Hirschman présenter le modèle arrivé à son point d’équilibre :

« L’hypothèse de départ est que les clients, ou les électeurs dans la variante politique du modèle, sont également répartis le long d’une ligne allant de A à B (ou de la gauche à la droite) ; deux supermarchés (ou deux partis) se sont partagés ce domaine linéaire en se plaçant chacun au centre de l’une des deux moitiés de la ligne. Du point de vue social, c’est la disposition idéale, car elle réduit au minimum les frais de déplacement des consommateurs. Dans la version politique du modèle (…) la distance idéologique entre les électeurs et les partis, et donc le mécontentement des citoyens à l’égard des programmes et des prises de position des partis, sont réduits au minimum. »

Supposons maintenant le déplacement du supermarché (parti politique) A pour gagner des clients, donc maximiser son profit (le pouvoir pour un parti). Il faut se déplacer vers la position centrale et donc s’éloigner des clients (électeurs) placés à l’extrémité gauche de la ligne. Dans ce modèle les clients (électeurs) sont supposés statiques.

A peut espérer un bénéfice (gouverner), mais c’est au détriment des clients les plus éloignés qui voient leurs frais de transport (leur distance idéologique) augmenter. De son côté, le supermarché B doit réagir en se déplaçant lui aussi vers la position centrale C.

D’où le résultat du modèle d’Hotelling : une propension des firmes (partis) à se rapprocher d’une position centrale (centriste) au détriment d’une fraction de leurs clients (électeurs) qui voient leurs coûts augmenter (leur mécontentement idéologique).

Économiquement, on se trouve sur une position sous-optimale dès lors que le bénéfice des firmes (égal au bénéfice des clients qui font défection) est supérieur aux pertes des clients les plus éloignés de la position centrale. Sous-optimale puisque le coût cumulé pour les consommateurs est supérieur au surplus que la firme acquiert : Il y a un « coût social » à la recherche de profit par les firmes.

Et le même raisonnement vaut pour la variante politique. L’équilibre (situation dite optimale) tourne autour d’une position centrale mais pas trop…

Le duel Juppé-Valls annoncé et son flop…

Résumons la situation à la veille des primaires des partis dominants à gauche et à droite.

Alain Juppé, le candidat favori… et battu de la droite. Patrice Catalyu/Flickr, CC BY

On a un pouvoir de gauche, réduit au PS après le départ d’EELV (Europe Écologie Les Verts), jugé défaillant. Sentiment partagé (mais quels sont les critères objectifs ?) à droite aussi bien qu’à gauche (A s’est trop déplacé vers le « centre »). Viennent les primaires.

Ceux qui sont présentés comme de potentiels présidentiables, Alain Juppé et Manuel Valls, choisissent la concurrence au centre, s’alignant sur le modèle Hotelling.

On connaît le résultat : les plus mécontents se mobilisent pour « radicaliser » leur camp et le faire revenir respectivement plus à gauche et plus à droite par les choix Hamon et Fillon. Il est conforme à l’analyse d’Hirschman sur la « prise de parole » : face à la défaillance du quinquennat Hollande, le camp de droite n’avait aucun intérêt à se positionner vers le centre, comme le faisait Juppé, tandis que le camp de gauche devait se recentrer… à gauche – ce que ne faisait pas Valls.

L’autre grand brûlé de la primaire, Manuel Valls (ici en 2014). CNNum/Flickr, CC BY-SA

Mais il y a une limite entre se positionner très à gauche et très à droite et se positionner au-delà du centre de gravité du camp de gauche ou de droite en tendant vers les extrêmes. Limite d’autant plus étroite quand les extrêmes, en refusant le jeu des alliances majoritaires, se font malgré tout menaçants. L’espace au centre s’ouvre, toujours plus grand, jusqu’à se faire plus dense par les défections, en un nombre assez inédit en 2017, de gauche et de droite. Restent donc les loyalistes.

Macron et la bipolarisation d’après

Voici la notion de loyalisme telle que définie dans l’analyse d’Hirschman :

« Le fait, pour un sujet, d’ajourner sa défection… La décision repose sur la réponse qu’il donne à une question radicalement nouvelle : à partir de quand devient-il plus efficace (abstraction faite de tout considération personnelle) de combattre de l’extérieur une politique erronée que de poursuivre une action pour tente de la modifier de l’intérieur ? »

On peut penser que l’étonnante déclaration d’intention de vote de Manuel Valls (en faveur de Macron) entre dans ce cas de figure : au-delà du déni de la parole donnée, le calcul de combattre de l’extérieur la tendance qui s’est affirmée aux primaires et qu’il estime irréaliste.

Lors des législatives, retour probable à la bipolarisation. Luc Bonet :DR, Author provided

Ceci étant, et parallèlement, est-on sûr qu’un Alain Juppé, si discret (mais lui n’a pas à prendre date), mettra un bulletin de vote Fillon dans l’isoloir le 23 avril ?

On peut légitimement penser (si ce n’est spéculer) qu’il y a bien un vote d’origine loyaliste qui se reportera, dans les deux camps, sur Emmanuel Macron.

L’incertitude pèse plutôt sur les législatives qui vont suivre en cas d’élection du candidat Macron. Car si la modélisation d’Hotelling, révisée par Hirschman, est robuste, le Président fraîchement élu n’échappera pas à la bipolarisation comme état stable de toute démocratie représentative.

La question « radicalement nouvelle » de l’élection présidentielle retournera alors à la gestion traditionnelle de la démocratie représentative : voter à droite ou à gauche ?