Élections au Royaume-Uni : le syndrome Chirac, version Theresa May

Theresa May le 9 juin 2017, au lendemain du scrutin. Adrian Dennis/ AFP

Loin de renforcer l’exception britannique, le scrutin pourrait un peu plus accélérer sa marginalisation amorcée par le Brexit de 2016. À trop vouloir imiter son modèle, Margaret Thatcher, Teresa May – comme David Cameron avant elle – a fini par ressembler à celle du président français Jacques Chirac lors de sa dissolution en 1997, deux ans à peine après son élection.

Une victoire en trompe l’œil

Le premier ministre avait convoqué de nouvelles élections générales pour le 8 juin 2017, à peine deux ans après la précédente victoire conservatrice de David Cameron, pour mieux amplifier la faible majorité du Brexit et accroître son avantage en profitant de la prime au premier qu’offre le scrutin majoritaire à un seul tour. Or, l’écart s’est encore resserré avec le principal parti d’opposition, le Parti travailliste, désormais réduit à 700 000 voix (0,7 %).

À cela s’ajoute aujourd’hui une absence de majorité claire. Même surreprésentés avec 318 sièges, les conservateurs (Tories) perdent la majorité absolue dont ils disposaient auparavant. Le modèle de Westminster montre ici ses limites tant structurelles, par son manque structurel de représentativité démocratique, qu’en terme d’efficacité : cette situation rare d’un hung Parliament tend en effet à se répéter (2010, 2017), marquant un retour aux majorités incertaines des années 1970 et obligeant les partis britanniques à des compromis de coalition plus propres aux continentaux.

Certes, il s’agit d’une majorité relative et les Tories restent bien le premier parti du Royaume-Uni. On pourrait y voir l’ancrage durable d’idées conservatrices. Cette singularité britannique apparente s’inscrit dans un contexte plus général. L’attitude des électeurs suit en fait une opinion européenne et américaine conservatrice depuis plusieurs années dans un contexte de concurrence globale, de pressions migratoires, de regain nationaliste et de tensions internationales.

L’élection du président américain Donald Trump aura sans doute trouvé plus d’écho au Royaume-Uni. Au passage, d’ailleurs, le parti conservateur récupère une rhétorique hostile aux migrants davantage réservée aux autres populismes et dont la tradition britannique était plus éloignée jusqu’ici. En un sens, ce n’est qu’un vote conservateur de plus dans un monde plus conservateur et on observe une perte de spécificité du modèle britannique au profit d’un alignement sur des standards continentaux. Paradoxal !

L’écrasement des petits partis

La tâche de Theresa May a été facilitée par l’absence marquante de partis et de leaders prenant ouvertement la défense des 48 % de Remainers. Le Brexit a été présenté comme une fatalité dont il fallait s’accommoder. La gauche britannique progresse, mais, comme la plupart des gauches européennes, elle a encore du mal à convaincre, plusieurs électeurs ne supportant pas la personnalité plutôt ringarde et eurosceptique de Jeremy Corbyn.

Jeremy Corbyn, le leader des Travaillistes, le 9 juin. Daniel Leal-Olivas/AFP

Theresa May peut se consoler, cependant, en constatant l’écrasement des petits partis. Le parti indépendantiste écossais (SNP) perd un tiers de ses voix par rapport à sa performance historique de 2015, avec moins d’un million de voix et une trentaine de députés, faisant les frais d’un réflexe de solidarité nationale. Surtout, l’UKIP (UK Independence Party) est humilié avec moins de 600 000 voix, privé de leadership et dépossédé de sa rhétorique anti-migrants, voire de sa raison d’être. Symbole de cette légèreté, son leader véhément donnait une conférence à des investisseurs au moment du scrutin.

Enfin, ces élections confirment que l’écologie n’est définitivement pas une priorité britannique avec un seul député isolé et seulement 1,6 % des suffrages !, qui doit se sentir bien seul dans ce paysage politique dominé par les deux grands partis.

Un Royaume divisé

Le mode de scrutin, qui tend à masquer les différences, ne doit pas faire illusion. Dans le détail, cette élection révèle des clivages déjà partiellement apparus lors du Brexit, et en ajoutent d’autres : entre Angleterre et Irlande du Nord d’une part et Écosse et pays de Galles d’autre part ; à l’intérieur de l’Angleterre, entre le sud conservateur et le nord travailliste ; entre métropoles à gauche (Londres, Birmingham, Manchester) et campagne anglaise de droite. En outre, face à l’électorat conservateur vieillissant, les jeunes ont été sensibles à l’audacieuse politique universitaire travailliste. Le Royaume-Uni de May est bien divisé, et ces consultations semblent renforcer les clivages.

Alors que May prétend réincarner Thatcher, cette campagne a remis en question les fondements mêmes du thatchérisme. Elle a entretenu plusieurs mythes conservateurs. À l’opposé de l’ouverture des frontières et du libéralisme thatchérien, certains électeurs ont cru encore devoir faire confiance à May pour rétablir des frontières en fait jamais supprimées, puisque le Royaume-Uni a toujours refusé la communautarisation des frontières depuis Schengen.

Sur le plan économique, les aspects les plus libéraux de Thatcher ont été remis en question. Les piratages ont notamment mis en évidence les difficultés du Service national de Santé britannique (NHS). Les attentats à répétition, ajoutés à une hausse de la criminalité, ont aussi pu être facilités par la réduction des effectifs de police de 20 000 par May alors qu’elle était ministre de l’Intérieur de Cameron depuis 2010. Le mythe de la bonne santé économique a été écorné.

Un Thatchérisme désincarné

Bien qu’elles restent encore difficiles à mesurer, les conséquences du Brexit, souvent présentées par ses partisans comme moins dramatiques que prévu dans un discours qui relève de la méthode Coué, se font désormais sentir. La baisse de la valeur de la livre a pu doper artificiellement le tourisme londonien, l’inflation affecte le pouvoir d’achat. Pour la première fois au premier trimestre 2017, la croissance britannique est la plus faible des pays européens.

En matière diplomatique, la politique assumée des conservateurs n’est plus un projet positif construit comme dans le discours de Bruges, mais une politique continue visant à créer des obstacles et des « difficultés » selon la ligne du hard Brexit. En réalité, le conservatisme a été vidé de son sens et le thatchérisme n’est plus que l’ombre de lui-même.

Ces élections sont également un plébiscite raté pour May. La Dame de fer a du plomb dans l’aile. Elle a été très vivement critiquée à titre personnel comme une personnalité contradictoire, véhémente. Son leadership a été remis en cause, ce qui ne se voit pas nécessairement en l’absence de personnalités conservatrices alternatives. À force de vouloir incarner un Brexit auquel elle ne croyait pas, et à donner dans l’outrance en prétendant remettre en question les droits de l’homme au niveau européen pour masquer ses propres échecs face au terrorisme, elle a fini par faire éclater ses propres contradictions.

Vers un smart Brexit ?

Bien que marquées par des enjeux locaux et des questions de personnes, ces élections s’inscrivent dans le contexte du Brexit, qui en est l’enjeu implicite. Jusqu’ici, depuis le coup de tonnerre de 2016, loin de susciter chez ses voisins un effet domino, le Royaume-Uni a été internationalement isolé. À l’image des 27 leaders européens, les opinions publiques ont montré leur opposition et fait bloc en Autriche, aux Pays-Bas, en France. Le plus étonnant est le sort de la special relationship : Trump s’est montré indifférent. Reste Moscou…

Theresa May et Donald Trump à Bruxelles, le 25 mai 2017. Matt Dunham/AFP

Cet isolement délibéré tombe au pire moment alors que le Royaume-Uni, un bref temps épargné depuis 2005, a été frappé par une nouvelle vague terroriste sur son territoire. Or, la police semble avoir ignoré des avertissements de ses collègues européens. Les attentats montrent la nécessité d’un partage des informations. En lieu et place de l’espionnage pratiqué au service des États-Unis, la coopération dans ce domaine semble un minimum.

Cette élection n’inverse pas nécessairement le cours du Brexit, mais affaiblit le Royaume-Uni dans ses négociations avec l’Union européenne. Elle ouvre en même la possibilité d’une autre voie à terme, qu’une victoire nette de May aurait fermée. Surtout, elle invite à un Brexit ni hard, ni soft, mais pour parodier Joseph Nye smart. Cela dépendra dans une large mesure de la réaction des autres dirigeants européens.

En particulier, l’attitude de la France sera décisive. En effet, ce scrutin présente un enjeu plus franco-britannique que par le passé : c’est un duel sur la nature de l’Union ; mais aussi un duel entre banquiers pour attirer les investisseurs après le Brexit ; surtout, un duel de pouvoir, au moment où Emmanuel Macron pourrait avoir une majorité absolue en France, et être, lui, en mesure d’imposer au Royaume-Uni un hard Brexit européen, bien éloigné de ce qu’espérait Theresa May.