Élections au Venezuela et en Colombie: la démocratie en clair-obscur

A Bogota, le 16 juin, à la veille de la présidentielle. Diana Sanchez / AFP

A quelques semaines d’intervalle, le Venezuela et la Colombie ont tenu des élections présidentielles que tout oppose.

Le 20 mai, au Venezuela, Nicolas Maduro a mis en scène sa réélection à l’issue d’un simulacre de scrutin que l’opposition avait boycotté. La participation électorale n’a pas atteint les 50 %, alors qu’elle avait flirté avec les 80 % en 2013, et le candidat chaviste a été crédité de 67 % des voix.

La Colombie, de son côté, a connu ses premières élections sans violence dans un contexte inédit de post-conflit. La participation a atteint 53 % au premier comme au second tour (27 mai et 17 juin) – ce qui représente un progrès notable. La droite menée par Iván Duque l’a emporté avec 54 % des suffrages exprimés, mais avec 42 % la gauche réalise un score historique qui lui permet d’envisager l’avenir avec sérénité. L’appel au vote blanc des candidats centristes n’a guère été entendu (4 %). Débarrassée du conflit avec la guérilla des FARC, la Colombie est aujourd’hui politiquement polarisée.

Qu’attendre de la période post-électorale ?

Maduro règne désormais en maître au Venezuela. Il a devant lui un horizon politique de plusieurs années sans élection qui va le contraindre à assumer ses responsabilités. Les batailles électorales passées, il pourra toujours continuer à évoquer des agressions extérieures, mais le roi est désormais nu et doit gouverner.

Sauf inflexion rapide et profonde permettant de juguler l’hyperinflation et d’enrayer l’effondrement de l’économie et la terrible crise humanitaire qui l’accompagne, la révolution bolivarienne creuse sa propre tombe. L’isolement international du Venezuela et les sanctions dont il est l’objet compliquent singulièrement la tâche du gouvernement. La survie du régime est hypothéquée, sans qu’il soit possible de décrire un scénario de transition.

Disposant d’une large majorité au Congrès, Duque a, lui aussi, les coudées franches. Il a promis d’apporter des modifications aux accords de paix, afin que les membres des FARC soupçonnés de crime soient jugés et privés de leurs droits politiques. Son discours d’unité au soir de sa victoire montre qu’il compte construire un consensus autour d’une Colombie en paix. Devant assumer un accord de paix auquel il s’était opposé en 2016, il est paradoxalement plutôt bien placé pour mener à bien cette tâche.

Mais dans un pays où l’État est absent de vastes régions qui sont violemment disputées par des bandes de trafiquants, l’agenda conservateur de Duque risque de consolider une paix mafieuse. La réactivation de la guérilla est très improbable, mais le scénario salvadorien d’une paix assortie de violence délinquante est déjà une réalité.

Par ailleurs, l’ensemble des parlementaires colombiens impliqués dans des scandales de corruption ayant pris parti pour Duque, le pays ne s’achemine pas vers une opération « main propre » à la brésilienne. L’opposition, désormais conduite par Gustavo Petro au Sénat (en vertu de la loi colombienne, le candidat défait au 2e tour de la présidentielle siège automatiquement au Sénat), s’apprête à exercer une vigilance de tous les instants, afin de donner davantage encore de crédibilité à son projet politique, en vue des élections locales de 2019 et de la présidentielle de 2022.

Election et clientélisme

Les élections au Venezuela viennent consolider une dérive autoritaire perceptible depuis au moins décembre 2015 quand les chavistes, ayant perdu les élections législatives, avaient dépossédé l’Assemblée nationale élue de tout pouvoir. Depuis, se sachant minoritaire dans le pays, le gouvernement a usé de tous les ressorts du clientélisme, et probablement de la fraude, pour remporter les élections régionales en 2017 et présidentielle en 2018. Le « carnet de la patrie » contrôlé le jour du scrutin a permis de subordonner l’aide alimentaire, fournie par le Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP), à la participation électorale.

Au soir des résultats, le 17 juin 2018, à Bogota. Raul Arboleda/AFP

En Colombie, le clientélisme est aussi traditionnellement un outil de perpétuation de la domination des partis politiques traditionnels depuis le XIXème siècle. Les achats de voix dans les zones rurales sont monnaie courante. En 2018 cependant, les candidats soutenus par ce que les Colombiens appellent la « machine » (maquinaria) ont été évincés du 2e tour, donnant à penser aux médias colombiens que l’ère du « vote d’opinion » était advenue.

Il est vrai que les programmes des deux prétendants – Iván Duque et Gustavo Petro – étaient radicalement opposés, selon un clivage droite-gauche jamais vu en Colombie. Pour autant, et sous réserve d’analyses plus fines, plus qu’une adhésion à un programme, les électeurs se sont probablement résolus à écarter la personnalité la moins détestable. Entre l’accusation de « castro-chavisme » proférée contre la gauche et celle de « dictature uribiste » contre la droite, les deux candidats qualifiés pour le 2e tour affichaient des taux de rejet importants.

Rappelons ici qu’Alvaro Uribe, président de 2002 à 2010, et mentor politique de Duque, reste l’homme politique le plus populaire de Colombie. Sa politique de « sécurité démocratique » a affaibli les FARC et pacifié certaines régions du pays, mais au prix de violations massives des droits de l’homme.

Elections et démocratie

Tant en Colombie qu’au Venezuela, l’interaction entre les gouvernements et leur opposition est au cœur de la consolidation de la démocratie. Afin de prendre la mesure de l’importance du moment politique, il convient d’historiciser ces élections. Les deux pays ont installé la démocratie à la fin des années cinquante sur la base d’un « pacte » politique qui excluait des forces politiques de gauche.

Le pacte de Benidorm (1956, révisé en 1957) a permis à la Colombie de mettre fin à une période de violence et de stabiliser la vie politique pendant seize ans grâce à une formule de partage du pouvoir entre partis traditionnels.

Au Venezuela, le pacte de Puntofijo en 1958 a ouvert une période de 40 ans d’alternance entre deux partis modérés représentant les intérêts des mêmes catégories sociales. En 1998, le projet d’Hugo Chavez a fait voler en éclat ce système corrompu de répartition de la rente pétrolière entre amis. Dans les deux cas, l’opposition de gauche était réduite à la clandestinité. La lutte armée a été pour elle une option.

Les deux pays, longtemps considérés par la science politique comme des modèles de démocratisation, masquaient des comportements intolérants. La démocratie n’y était pratiquée que dans la mesure où les vainqueurs des élections étaient connus d’avance, et les opposants étaient traités comme des adversaires à éliminer.

Nicolas Maduro, lors de la cérémonie d’investiture, le 25 mai 2018, à Caracas. Federico Parra/AFP

Ainsi au Venezuela, en 1998, les partis traditionnels n’ont pas accepté leur défaite et ils ont tout fait pour débarrasser le pays d’Hugo Chavez : coup d’Etat (2002), grève « civique » (2003), procédure d’impeachment (2004). Les chavistes, de leur côté, n’ont jamais envisagé la défaite électorale, car leur agenda de réformes ne pouvait s’accommoder de délais aussi brefs qu’un ou deux mandats. Les élections de 2018 ont confirmé que le Venezuela n’est plus un pays démocratique. Mais en appelant à boycotter l’élection, l’opposition possède une part de responsabilité dans cette dérive.

Dans la Colombie de ces cinquante dernières années, la gauche n’a jamais été considérée comme un adversaire politique légitime et ses candidats étaient assimilés à des complices des guérillas. L’élection de 2018 permet d’entrevoir une autre Colombie. Les 8 millions de Colombiens qui ont apporté leur voix à Gustavo Petro ont notamment montré que la rhétorique intolérante sur le « castro-chavisme » avait une portée de plus en plus limitée.

Il reste aux acteurs en présence, au premier rang desquels Duque et Petro, de montrer qu’ils sont capables de s’affranchir du passé, de faire preuve de respect mutuel et de débattre sereinement des différentes options dont ils sont porteurs pour l’avenir du pays.