Élections US : les médias américains parlent de tout, sauf de politique

Une conférence de presse insaisissable (le 15 septembre 2016) REUTERS/Brian Snyder

À l’issue de la prochaine élection présidentielle, des décisions clés seront prises, qui affecteront la politique intérieure et la politique étrangère du pays ; entre autres, un nouveau juge sera désigné pour la Cour Suprême. Les enjeux de ces élections sont donc immenses. Mais malheureusement, les journalistes parlent rarement du programme politique des candidats.

J’en suis venu à cette conclusion après avoir rédigé une série de trois rapports sur la couverture médiatique de la campagne de 2016 pour le compte du Centre Shorenstein de l’École des affaires publiques de l’Université de Harvard, où j’enseigne.

Le troisième rapport vient d’être publié. Il couvre une période d’un mois, depuis la semaine qui précède la Convention républicaine jusqu’à la semaine qui suit la Convention démocrate, en juillet dernier.

Le premier rapport analyse la couverture médiatique de la campagne sur toute l’année 2015 – soit la période qui a précédé les premiers débats qui ont eu lieu dans l’Iowa et le New Hampshire, fin janvier 2016.

Quant au deuxième rapport, il se penche sur la période des primaires et des caucus.

L’étude détaillée de dix organes de presse

Les journalistes photographient l’avion de Trump le 19 septembre 2016. REUTERS/Jonathan Ernst

Chaque rapport se fonde sur l’analyse détaillée de la couverture médiatique des élections présidentielles sur cinq chaînes télévisées (ABC, CBS, CNN, Fox et NBC) et dans cinq quotidiens (le Los Angeles Times, le New York Times, le Wall Street Journal, le Washington Post et USA Today).

Mon analyse prouve que, jusqu’ici, les problèmes politiques importants sont très peu couverts par les médias. Bien entendu, le « mur » que Donald Trump appelle de ses vœux pour freiner l’immigration est apparu ça et là dans les journaux. Daech ou le libre-échange ont pu être évoqués de temps en temps. Mais si l’on prend en compte la couverture médiatique dans son ensemble, ces sujets sont restés au second plan. Lors des Conventions, ces sujets ont été abordés, mais pour les médias, ils sont restés secondaires. En tout et pour tout, les propositions politiques d’Hillary Clinton représentent à peine 4 % de la couverture médiatique qui lui est accordée.

Les propositions de Trump ont davantage retenu l’attention des médias, mais seulement après la Convention démocrate, quand il a fait les gros titres pendant plusieurs jours après s’en être pris à la famille d’un officier musulman de l’armée américaine tombé au champ d’honneur.

Cet échange a donné lieu à une polémique dont les journalistes sont friands. Cette année, nous avons observé ce phénomène à maintes reprises. Mais par le passé, c’était exactement la même chose, depuis la petite phrase de Jimmy Carter dans Playboy, en 1976 (« J’ai commis bien des fois l’adultère dans mon cœur») aux « 47 % d’assistés » de Mitt Romney pendant la campagne de 2012. Même si ces polémiques ne préfiguraient en rien leur futur mandat, la couverture médiatique de ces sorties malheureuses a complètement occulté les projets politiques des candidats pendant la campagne présidentielle.

L’analyste politique Michael Robinson nomme ce genre de polémiques des « médialités », autrement dit des réalités perçues à travers le filtre des médias. Les journalistes ne peuvent pas leur résister, comme le remarque W. Lance Bennett en prenant l’exemple de Trump, qui se demandait en 2011 si le président Obama était bien né aux États-Unis. Une déclaration qui a fait les choux gras des chaînes du câble et des journaux pendant plusieurs jours.

Ainsi Candy Crawley, célèbre journaliste de CNN, n’a pas résisté à la tentation d'interroger Trump sur ce sujet lors d'une interview. Après coup, elle s’est justifiée ainsi :

« À un moment donné, vous ne pouvez plus éluder ce genre de déclaration, et pas seulement parce que c’est divertissant… La question, pour moi, c’était ‘Est-ce qu’il mène la conversation ?’ Et c’était le cas. »

En réalité, ce sont les médias qui mènent la conversation.

Ce qui nous distrait

La « médialité » principale de la campagne de 2016, ce sont les e-mails d’Hillary Clinton. Ces e-mails, comme d’autres « scandales » associés à la candidate ont représenté à eux seuls 11 % de la couverture médiatique pendant la Convention, suivant la tendance qui se dessinait déjà un peu plus tôt dans la campagne. Quant à savoir comment Hillary Clinton se positionne sur le Moyen-Orient ou quels sont ses projets pour le commerce, ou encore pour l’égalité des salaires hommes-femmes, nous n’avons plus qu’à le deviner, vu le peu d’intérêt que ces sujets ont suscité dans les médias.

Mais il y a une denrée qui attire encore plus la convoitise des médias, plus encore que les petites phrases et les polémiques : les sondages. Ils garantissent en effet des rebondissements et des nouveautés, et donnent l’occasion aux journalistes de réévaluer sans cesse la tactique et les chances des candidats.

Les projets politiques, eux, manquent cruellement de nouveauté. Par définition, ils s’inscrivent dans le long terme. C’est pour cette raison que les positions politiques sont médiatisées au moment où les candidats les annoncent. Ensuite, elles sont beaucoup moins évoquées.

C’est un fait : la couverture médiatique des élections serait moins palpitante sans cette attention portée aux sondages. Le résultat de l’élection – qui va l’emporter en novembre ? – tient tout le monde en haleine. Mais on peut tout de même se demander quel était l’intérêt de couvrir la course à la popularité au beau milieu de l’été. Pendant la période des Conventions, les questions politiques et le leadership figuraient en bonne place sur l’agenda des candidats, mais pas sur celui des journalistes. Les sondages, les prévisions et la stratégie des candidats ont représenté 1/5ème de la couverture médiatique totale, contre 1/12ème pour les problèmes politiques et 1/13ème pour les qualités politiques des présidentiables.

Tandis que la campagne entre dans sa dernière ligne droite, on pourrait espérer que la presse donne aux électeurs des informations qui les aident à mieux comprendre les choix politiques auxquels ils seront confrontés en novembre. Les débats à venir vont certainement les aider à repérer les différences entre le programme de Clinton et celui de Trump. Cependant, l’analyse de la couverture médiatique des campagnes précédentes laisse présager que l’attention des électeurs risque d'être détournée vers d’autres sujets. Et il est fort possible qu’ils se dirigent vers les urnes avec « le mur » et « les e-mails » en tête.

This article was originally published in English

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