« L’amie prodigieuse » d’Elena Ferrante est désormais une série télévisée à succès. Shutterstock

Elena Ferrante: une auteure en fuite et la question de l’identité

Cela importe-t-il de savoir qui nous sommes?

Certainement aux yeux de la loi ou encore si nous travaillons dans un domaine où c’est indispensable de le savoir pour exécuter nos tâches correctement. Si, par exemple, nous affirmons pouvoir piloter un avion et sommes embauchés comme pilote de ligne, notre identité est indispensable car la vie de centaines de passagers pourrait être mise en danger si nous n’avons pas été formés pour ce travail.

Mais il est une profession pour laquelle aucune preuve d’identité ou d’éducation n’a réellement d’importance, selon l’auteure mondialement connue Elena Ferrante. Dans une chronique publiée dans The Guardian en avril 2018, elle écrit:

Dans le domaine artistique, les biographies et autobiographies répondent à une vérité totalement différente de celle que l’on attribue à un curriculum vitae ou à une déclaration d’impôt. C’est un espace ou il y a, où il doit y avoir, une liberté d’imagination qui permet de transgresser tous les codes de la vérité telle que nous la définissons au quotidien.

Depuis la publication de son premier roman, « L’Amour harcelant », en 1992, Ferrante n’a pas dévié de son cap - en ne dévoilant que très peu de choses sur son parcours, et encore moins sur sa déclaration d’impôt. Jusqu’à ce qu’en octobre 2016, le journaliste Claudio Gatti publie les résultats de son enquête sur l’identité de l’auteure. En analysant les comptes de l’éditeur, il a trouvé des indices qui suggèrent que les paiements versés à l’auteure des nouvelles napolitaines correspondent aux montant crédités au compte de la traductrice Anita Raja, épouse de l’écrivain napolitain Domenico Starnone.

J’ai interviewé Starnone en avril 2017 à l’Institut culturel italien à Dublin. Ayant dévoré ses livres, j’étais impatiente de le rencontrer et m’étais préparée pendant des mois. La tension est montée d’un cran quand j’ai appris que Raja se rendrait également à Dublin. On m’avait prévenu de ne poser aucune question qui pourrait suggérer que Raja ou Starmone seraient les « cerveaux » anonymes derrière les livres d’Elena Ferrante. “Domenico se met très en colère lorsqu’on lui demande s’il « est » Elena” , m’avait-on prévenu.

Enrica Maria Ferrara en entrevue avec l’écrivain Domenico Starnone à Dublin, en avril 2017. Author provided

Mais je n’ai su résister à la tentation et me suis permise une question qui pouvait indirectement mener à la question de l’identité de Ferrante. En rapport avec son roman « Ties » écrit en 2016 qui débute par une série de lettres écrites par le personnage Vanda, désespérée par le départ de son mari qui l’abandonne pour une femme plus jeune, je lui ai demandé:

Ties est divisé en trois parties: l’une du point de vue du mari, l’une du point de vue de la femme, et l’une du point de vue des enfants. En général, trouvez-vous cela difficile pour un homme de composer un personnage féminin à la première personne?

Starnone m’a lancé un regard noir. Je sentais la crispation. Mais de manière inattendue, il m’a souri de la façon la plus désarmante. « Cela dépend de la capacité de mimétisme de l’auteur, qui est un élément crucial en narration, » m’a-t-il dit.

Selon Starmone, un bon auteur peut se glisser dans la peau de n’importe qui. L’écriture peut exprimer la voix de toute chose, « même la flamme vacillante d’une allumette ».

Puissante métaphore. Une flamme qui vacille: elle est là un court instant, et disparaît l’instant suivant. Tout comme le visage et le sexe de l’auteure Elena Ferrante.

Sans frontières, plurielle, post-humaine

Mes recherches sur la notion d’identité selon Ferrante s’accordent bien avec le discours de Starmone sur l’importance de l’empathie quand on incarne l’altérité. Afin de créer des personnages crédibles, selon Starmone, l’écrivain doit être capable de ressentir ce que d’autres ressentent, de penser ce que d’autres pensent, en fait de devenir « autre », ne serait-ce que sur papier.

De la même manière chez Ferrante – comme je le soutiens dans l‘étude approfondie que j’ai faite de son œuvre - le « je » se définit toujours à travers une relation avec le « tu », et l’identité est de ce fait toujours définie par la relation. De surcroît, ce « tu » en question n’est pas nécessairement un autre être humain, mais également un animal, un objet, l’environnement, ou encore un objet technologique. Cette forme d’empathie très particulière entre entités humaines ou pas donne naissance à une identité nouvelle qui n’est pas seulement relationnelle mais de fait post-humaine.

Pour comprendre comment nous sommes en train de devenir post-humains, il suffit de songer à la façon dont les téléphones intelligents et les médias sociaux transforment notre quotidien en nous maintenant dans un état de connectivité permanente. Pensez à notre attachement aux animaux dont les droits en tant qu’êtres pourvus de sentiments seront peut-être bientôt reconnus. Ou encore comment le débat climatique affecte nos coutumes alimentaires, notre comportement citoyen, et même notre éthique sur la reproduction comme en témoigne le mouvement des « grévistes de la reproduction » (des femmes qui refusent d’avoir des enfants en raison des changements climatiques).

J’ai édité un recueil d’essais à paraître sur le sujet de l’identité post-humaine. [le post-humanisme en littérature et cinéma italien. Périmètres et identité]. Mon chapitre sur Ferrante explique pourquoi la relation symbiotique entretenue par les deux amies, Elena et Lina, protagonistes de « L’Amie prodigieuse » (désormais une série télévisée à succès) peuvent illustrer la définition du post-humanisme.

Le quatuor napolitain par Elena Ferrante. Amazon

Les identités d’Elena et de Lina sont à ce point fusionnelles, et se fondent si entièrement dans le paysage napolitain - que l’on décrit parfois comme une masse instable de chair, d’objets, de matière inerte, d’énergie, de sang et de lave –que les lecteurs et téléspectateurs en viennent fréquemment à se demander si les deux personnages n’en sont en fait qu’un : la dyade Elena-Lina.

Au travers de cette perte de frontière entre les deux personnages et leur environnement, l’intention de Errante est de mettre l’accent sur l’aspect troublant d’un monde qui s’effrite, se morcelle sans limites, un monde dans lequel l’individu se sent menacé par « l’autre », qu’il soit homme, femme, avatar, animal, environnement.

Et comment Ferrante propose-t-elle de répondre à cette menace? Comment combattre notre peur d’un monde sans frontières dans lequel l’humain confronte le risque de sa propre disparition?

Plutôt que de nous inciter à mourir, à nous suicider ou à disparaître comme le fait Lina dans la série napolitaine, Ferrante fait allusion au fait que nous devons en finir avec l’individualisme et ses notions de frontières. Si nous redéfinissons en permanence notre identité en fonction du dialogue avec d’autres, les individus et leurs noms perdent toute importance. Ce qui compte, c’est l’effort commun et l’empathie envers les autres - que ce soient des humains, des animaux, l’environnement ou même nos avatars technologiques.

Traduction Suzanne Dansereau

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This article was originally published in English