Éloge de la fuite (en arrière) : épisode 1

Indiana Jones pratique la fuite en arrière. Lucasfilm

Notre culture n’apprécie guère la fuite, quelles que soient les formes qu’elle prend. Notre culte de l’héroïsme ne supporte pas celui qui détale face à l’adversité, face au danger. La fuite manifeste la lâcheté ou la déficience de celui qui rompt le combat, abandonne le champ de bataille, cède devant la force de l’ennemi. Elle relève d’une faiblesse du courage – vertu que Platon, déjà, définissait comme vertu cardinale au côté de la tempérance, de la prudence et de la justice.

Notre culture technicienne déteste quand « ça fuit ». Car « ça fuit » dévoile une faiblesse du dispositif technique de contrôle due à une erreur de conception (cette cuve conçue avec un matériau inadapté qui laisse trop tôt apparaître ses premières fissures), à une vieillesse excessive (ce tuyau qui rouille puis cède), à ou à un sabotage intentionnel (que le système de surveillance du dispositif technique n’aura su contenir). Bref, « ça fuit » révèle une erreur humaine, pire, une faille de la raison concevante et contrôlante qui exige au plus vite colmatage et nettoyage (pensons à Léon de Luc Besson et au personnage de Winston Wolf, le « cleaner », joué par Harvey Keitel dans Pulp Fiction de Quentin Tarantino).

Lâcheté ou imbécillité, la fuite est donc bien mal jugée. Elle l’est d’autant plus mal que, sous ces deux aspects, elle révèle l’absence de maîtrise d’une situation : le fuyard se débat dans les interstices d’un espace qu’il ne domine ni ne maîtrise, et dont il tente désespérément de se soustraire. Alors que l’esprit des Lumières n’avait cessé de participer à une entreprise de maîtrise absolue de la nature, suivant le mot bien connu de Descartes, les fuites et fuyards de toute sorte nous rappellent sans cesse que l’incertitude et l’indéterminé sont loin d’avoir disparu et que les conditions de notre impuissance sont omniprésentes.

Pour éviter les fuites, le « cleaner », joué par Harvey Keitel dans Pulp Fiction de Quentin Tarantino.

… en passant par le « fuyard-héroïque »…

Et pourtant… Nous ne saurions compter le nombre de situations de fuite qui parsèment des films aussi héroïques ceux de la saga Star Wars ou des Indiana Jones ? Plus encore, certains personnages passent l’essentiel de leur temps à fuir plus fort qu’eux, tel MacGyver qui, se donnant pour principe de ne jamais utiliser d’armes à feu, détale souvent devant l’adversité.

Or, cette fuite n’est pas un abandon, un renoncement. Elle est une tactique, la tactique du « faible » qui évite l’affrontement direct pour saisir des voies détournées pour arriver à ses fins.

Jackie Chan illustre parfaitement cet éloge du combat par la fuite en en faisant un style à part. Il se débarrasse de ses adversaires progressivement, au cours de sa fuite, par des pichenettes ici ou là portées sans véritable combat. Il en est ainsi quand le policier joué par Jackie Chan se trouve pris dans une attaque à main armée alors qu’il déambule dans un centre commercial. Seul face à de nombreux assaillants, il parvient à les défaire « sans le vouloir », en se jouant d’eux à travers des « moyens du bord » aussi divers qu’une poussette, un escalator, un ascenseur, une grand-mère et des caisses en bois.

… aux vertus de la fuite

La fuite n’est donc pas lâcheté et imbécillité, mais elle relève d’une forme d’intelligence, une manière de combattre, de « créer de la vie, trouver une arme » (Deleuze). Michel De Certeau désignait par tactique cette façon de faire dans le « lieu de l’autre », tactique qui

« fait du coup par coup, […] profite des occasions et en dépend […] ; [utilise] les failles que les conjonctures particulières ouvrent dans la surveillance du pouvoir propriétaire, […] y braconne. Elle y crée des surprises […] »

Être disponible et se servir de l’imprévu

Jackie Chan est précisément ce « héros » qui semble céder face à plus fort que lui, qui accepte de ne pas avoir le dessus ; un « héros » qui, à l’instar du voyageur de Nicolas Bouvier, admet que « lors d’un voyage c’est toujours le monde qui a eu le dessus, ce n’est jamais vous. » Cette forme de soumission bien loin de paralyser le voyageur, développe chez lui une attention, une vigilance particulière aux moyens par lesquels il pourra se frayer un chemin. Il se rend alors disponible à ces découvertes fruits du hasard et de la sagacité désignées par l’anglicisme « sérendipité ».

Avoir des règles simples et s’adapter

En effet, le chemin qui se déploie lors d’une fuite

« ne préexiste pas au voyage. C’est […] un processus. […] qui trace lui-même son propre trajet. » (Deleuze)

Il ne s’agit donc pas de planifier dans les moindres détails les séquences qui suivent en priant pour que tout se passe comme prévu, que rien ne vienne ruiner un si beau Gantt, planning ou agenda. Il s’agira bien au contraire d’avoir en tête un but clair et des règles simples (Eisenhart) et de s’adapter aux offres du terrain, aux interstices de passage comme aux moyens d’action diversement proposés à notre vigilance.

Cultiver une polyvalence du regard

La fuite « réussie » requiert ainsi une vision du monde spécifique : penser qu’il existe plusieurs chemins pour arriver à la même destination, sans qu’aucun ne soit intégralement tracé et traçable ; accepter, donc, qu’il puisse y avoir plusieurs lectures d’une même situation ; ne jamais être paralysé par un quelconque sentiment de rareté, mais savoir lire dans l’espace environnant les virtualités qui s’y trouvent et qui alimentent l’abondance des possibles (« rien n’est impossible » relevant de l’absolutisme du stratège) ; se rendre, donc, disponibles aux choses du monde, mais à l’unique condition de cultiver une polyvalence qui ouvre le regard ; et expérimenter des agencements de toute sorte qui traceront la route vers une sortie encore à imaginer.

Il y a donc un génie dans la fuite, un génie dans les manières de faire du fuyard qui dépasse l’imagination du planificateur.

De la fuite… en arrière

Afin de rétablir la paix

Le lecteur attentif aura probablement remarqué que nulle part il n’a été jusqu’à présent question d’un quelconque « en arrière ». Pourtant, à bien observer les situations de fuite de nos héros fuyards favoris, nous constatons très vite qu’ils ne s’engagent pas dans une fuite en avant, une fuite éperdue, absurde, sans fin, qui n’aboutirait qu’à l’épuisement ou la mort.

Bien au contraire, ils visent à réparer une situation défaillante, une rupture de la normalité : Jackie Chan restaure la paix en combattant le crime, comme le fait MacGyver au sein de la fondation Phoenix ; Indiana Jones remet de l’ordre dans le monde de l’archéologie en restituant des trésors volés par des personnes peu scrupuleuses aux institutions seules aptes à prendre soin du patrimoine historique mondial tout en l’ouvrant au plus grand nombre, à savoir les musées.

Ils incarnent en cela cette célèbre citation de Camus issue de son « Discours de Suède » prononcé le 10 décembre 1957 à fin du banquet qui clôt les cérémonies de l’attribution des prix Nobel de littérature :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Afin de proposer un changement dans une continuité renouvelée

Fuir, ici, a paradoxalement pour but de rétablir un ordre, de revenir à un état antérieur chéri. Ceux-là mêmes qui fuient sont dans le même temps ceux qui prennent soin de la situation en cherchant à la remettre sur les rails. Il serait alors aisé de ne voir en eux qu’une bande de réactionnaires rétrogrades et conservateurs, gardiens d’un ordre qui ne mérite que renversement, à l’instar de l’innovateur schumpéterien pratiquant la destruction créatrice.

À ceci près que le « retour » n’est jamais identique au « départ » et que ce voyage de fuite vers le rétablissement de l’ancien nous conduit vers un nouveau qui, subtilement, ne ressemble jamais tout à fait à l’« avant ».

Ces fuyards qui sont pourtant nos héros : ici dans le dernier Star Wars Rogue One.