Le commissaire européen à l'Agriculture et au développement rural Phil Hogan, Emmanuel Macron, Xi Jinping et le ministre chinois du Commerce Zhong Shan posent devant des drapeaux européens et chinois à Pékin, le 6 novembre 2019. Ludovic Marin/AFP

Emmanuel Macron, l’Europe et la Chine

Le président Macron vient d’effectuer sa seconde visite en Chine dans un contexte international tendu, marqué par la contraction de l’économie mondiale, la guerre commerciale entre les deux grands pôles de puissance (États-Unis et Chine), l’instabilité au Moyen-Orient et la fragilité de l’Europe. Inscrit dans le cadre de la célébration du 55e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre Paris et Pékin, ce déplacement de trois jours devait être l’occasion pour la France d’afficher son savoir-faire en matière de politique internationale et de faire passer des messages, directs ou non. Une gageure, sachant que peu avant le départ du chef de l’État français, les autorités chinoises avaient prévenu qu’il serait inutile d’aborder des sujets relevant selon elles de leurs affaires intérieures, comme la situation à Hong Kong…

Le président français et la « carte européenne » en Chine

La Chine connaît des difficultés économiques, bancaires (la justice française a notamment mis en examen la Bank of China pour des faits de « blanchiment ») et financières dues à la fois à la guerre commerciale entretenue par l’imprévisibilité du président Trump et à des raisons structurelles (au premier rang desquelles le tassement de sa croissance). Pour pallier ces difficultés, Xi Jinping se fait (en apparence) le chantre du multilatéralisme et du libre-échange.

À cette fin, la RPC a lancé en 2018 la China International Import Expo (CIIE), une foire annuelle organisée à Shanghai destinée à mettre en évidence son « ouverture » au commerce mondial. Invités d’honneur de l’édition 2019, la France et son président devaient, aux yeux de Pékin, illustrer le succès de cette stratégie qui consiste à attirer des clients et des partenaires (voire des soutiens), en cette période de tensions croissantes avec la puissance américaine. L’Europe volerait-elle ainsi au secours de la Chine ?

Une visiteuse prend la pose devant le stand de Louis Vuitton à la China International Import Expo, Shanghai, le 6 novembre 2019. Hector Retamal/AFP

Ce qui est sûr, c’est qu’Emmanuel Macron plaide en faveur d’une approche européenne et rappelle que, dans la rivalité sino-étatsunienne, il convient de trouver un accord qui « préserve les intérêts des autres partenaires commerciaux, à commencer par ceux de l’UE ». Il a d’ailleurs emmené avec lui une délégation composite où l’on retrouvait notamment, aux côtés de plusieurs dizaines de patrons d’entreprises françaises du CAC 40, de PME et d’ETI, des personnalités comme le commissaire européen à l’Agriculture Phil Hogan et la ministre allemande de l’Éducation et de la Recherche Anja Karliczek. Rappelons à cet égard que lors de la visite d’État de Xi Jinping à Paris en mars dernier, le président français avait déjà donné à son entrevue avec son homologue chinois une coloration très européenne en invitant également la chancelière Angela Merkel et le président de la Commission européenne Jean‑Claude Juncker.

Le message d’Emmanuel Macron est plutôt clair, mais sera-t-il efficace dans la durée face à une Chine qui a appris depuis longtemps à jouer des divisions intra-européennes ? Alors que l’UE voit désormais dans la Chine non plus seulement un partenaire commercial de premier plan mais aussi un « rival systémique », le grand écart entre, d’une part, l’accent mis sur la dimension économique de la relation UE-Pékin et, d’autre part, le silence gêné sur les questions politiques (Hong Kong bien sûr, mais aussi Taiwan, le Tibet, le Xinjiang, etc.), sécuritaires (militarisation de la mer de Chine du Sud, cyberguerre, propriété intellectuelle, etc.) et les droits de l’homme semble difficilement tenable.

Relation bilatérale déséquilibrée et climat des affaires compliqué

La relation franco-chinoise est profondément asymétrique et penser que la France bénéficie d’un traitement spécial favorable serait trompeur. La Chine commerce avec le monde et cherche à façonner une Europe docile et sous contrôle dont le projet Belt and Road Initiative serait l’outil.

Le déficit commercial avec la Chine est majeur : il s’élève à environ 30 milliards d’euros par an. Les visites officielles françaises ont depuis les années 1970 toujours été articulées autour de l’espoir d’obtenir un accès privilégié au marché chinois et de relancer l’emploi dans l’Hexagone. Mais malgré les dires de X Jinping, le marché chinois reste largement fermé aux groupes étrangers ; pis encore, le climat des affaires est sérieusement dégradé depuis plusieurs années, pour diverses raisons principalement liées à la mutation stratégique de la géo-économie chinoise depuis la crise de 2008 et au renforcement de l’autoritarisme depuis 2012. Ainsi, si certains secteurs « marchent », d’autres non ! Les exportations françaises sont essentiellement tirées par la vente d’avions et par le luxe. Les commandes (promises) d’Airbus A350, formidable appareil, ont boosté le commerce extérieur français depuis 2018. Quant au luxe, les groupes LVMH et L’Oréal en particulier ont d’excellentes perspectives en Asie, y compris en Chine.

En revanche, les autres secteurs sont à la peine. Le nucléaire civil (groupe Orano) est en difficulté face à la résistance chinoise dans les négociations consacrées à la mise en place d’une usine de traitement des déchets nucléaires (un contrat qui porterait sur plus de 10 milliards d’euros), notamment du fait de l’émergence d’un consortium chinois (CNNC) presque totalement concurrent du savoir-faire français. En outre, le régime de Pékin s’immisce toujours plus dans les affaires internes des sociétés étrangères, ce qui nuit à leurs performances économiques. Les transferts de technologie comme condition sine qua non pour la mise en place de joint-ventures, le non-respect de la propriété intellectuelle, l’espionnage massif et le jeu inégal avec les entreprises d’État de Pékin sont autant d’éléments qui pèsent sur les relations économiques franco-chinoises et euro-chinoises.

Dans ce cadre, la diplomatie française cherche à pousser le système chinois à évoluer et à mieux ouvrir son marché à l’international. En pleine crise porcine (désastre sanitaire, fragilisation de l’économie rurale et interrogations majeures sur la sécurité alimentaire), la présence au sein de la délégation emmenée par Emmanuel Macron d’acteurs de l’agroalimentaire français et européens ne suffira pas, mais la signature d’un accord entre l’UE et la Chine (le tout premier) sur la protection de 100 produits « indications géographiques protégées » et 100 produits chinois (en réciprocité) permettra ponctuellement à des produits gastronomiques d’être mieux identifiés et protégés.

Vers une européanisation des relations industrielles, sécuritaires et diplomatiques avec la Chine ?

L’échelle européenne est pertinente pour construire une politique solide face à la Chine. L’initiative d’une feuille de route coordonnée en matière industrielle entre partenaires européens doit être approfondie et sanctuarisée. Si l’ouverture du Centre Pompidou à Shanghai (projet lancé sous la présidence de feu Jacques Chirac) revêt une importance symbolique, tout comme les échanges sur la biodiversité, le climat et l’environnement entre Xi Jinping et Emmanuel Macron, le cadre européen se doit d’aller bien au-delà.

Le président Emmanuel Macron, le président du Centre Pompidou Serge Lasvignes (à gauche) et Fong Shizhong, directeur du West Bund (à droite), dévoilent la plaque du Centre Pompidou West Bund Museum de Shanghai, le 5 novembre. Hector Retamal/AFP

Après une première visite en Chine et l’important discours de Xi’an en janvier 2018 et ce second opus diplomatique, le temps est désormais venu d’engager une réflexion en profondeur sur la sécurité économique (protection des entreprises en Chine, contre-espionnage économique et militaire), sur la diplomatie dans le cadre du concept « indopacifique » (qui regroupe des partenaires importants et rivaux stratégiques durables de Pékin comme le Japon ou l’Inde, mais aussi l’Australie ou la Nouvelle-Zélande) et sur une véritable coordination industrielle et technologique – autant d’aspects qui seront primordiaux pour l’Europe si les Européens ne veulent pas sortir de l’Histoire.

En somme, l’Europe doit se doter d’une véritable réflexion stratégique et cohérente dans l’environnement régional de Pékin – des questions sécuritaires à la protection de l’environnement et des ressources halieutiques – tout en construisant une analyse claire du niveau de puissance et des réalités bancaires, financières et humaines de l’actuel système chinois et de ses aspirations internationales.