En Allemagne, la résistible ascension de l’extrême droite

Manifestation à l'appel de l'AfD à Rostock, le 22 septembre 2018. Ralf Hirschberger /AFP

Procédons, pour commencer, à un bref rappel historique. L’Alternative für Deutschland (AfD, Alternative pour l’Allemagne) est un parti politique qui a été fondé en février 2013. Très rapidement, celui-ci va s’emparer des thèmes de campagne propres aux partis d’extrême droite en Europe tels que l’immigration, la sécurité ou encore l’opposition entre « élites politiques et peuple allemand ».

Lors des élections législatives de 2017, l’AfD fait une entrée historique au Bundestag. Le tout « jeune parti » est devenu la troisième force politique au Parlement. Avec 12,6 % des voix, l’AfD s’est placée derrière les sociaux-démocrates du SPD, crédités de 20,5 %. Si le mouvement de la chancelière Merkel, la CDU avec 33 % des suffrages est resté le premier parti, il va vite se retrouver en difficulté face à cette percée inédite de l’extrême droite. De ce fait, l’Allemagne est alors entrée dans une crise politique sans précédent qui a duré près de 6 mois avant de pouvoir retrouver une stabilité et surtout un gouvernement.

Par ailleurs, comme le reste de l’Europe, elle a été frappée de plein fouet par la crise migratoire qui a eu des répercussions sur la politique menée par la chancelière Merkel et qui a permis à l’AfD de conquérir une place encore plus grande auprès de l’opinion publique. A l’été 2018, comme en écho à cette montée extrémiste se sont multipliées dans différentes villes d’Allemagne des manifestations anti-migrants.

Une alternative de plus en plus crédible

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Chemnitz (anciennement Karl-Marx-Stadt au temps de la République démocratique allemande) ait été un lieu de rassemblements contre les migrants. Dans ce lieu symbolique politiquement puisqu’ancienne ville de la RDA socialiste, l’extrême droite ne cesse depuis la chute du mur de Berlin de s’implanter et d’obtenir de bons scores.

Ainsi, il n’est gère surprenant d’avoir vu participer aux différentes manifestations des militants et cadres de l’AfD, des néonazis, des skinheads ou encore des membres du mouvement de droite populiste Pegida (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident). Depuis le début de la crise migratoire en Europe, l’AfD a fait de ce thème son cheval de bataille.

Face à une chancelière Merkel bousculée même dans son propre camp par son « aile droite conservatrice », l’extrême droite s’est peu à peu imposée comme étant une alternative crédible. Les participations de l’AfD aux manifestations dans différentes villes sont d’ailleurs payantes puisque le parti talonnerait, d’après certains sondages, le SPD.

Mobilisation tous azimuts sur les réseaux sociaux

Le grand quotidien de la presse allemande, Die Zeit, n’a pas manqué de mettre l’accent sur ces manifestations par un titre accablant : « Der Abend, an dem der Rechtsstaat aufgab » (Le soir où l’État de droit a abdiqué). Ce titre symbolise bien le climat actuel qui domine en Allemagne avec l’expansion de l’extrême droite, et un gouvernement acculé de plus en plus à la défensive.

Ainsi, l’AfD mène une lutte sans relâche contre la chancelière Merkel, accusée d’avoir favorisé l’accueil de plus d’un million de demandeurs d’asile. Elle est, à ses yeux, responsable de tous les crimes perpétrés par les étrangers. De fait, chaque fait divers est l’occasion pour ce parti de pointer du doigt et de critiquer la politique migratoire du gouvernement et ce, uniquement à des fins électoralistes.

De plus, l’AfD a un avantage sur les deux autres partis traditionnels allemands que sont la CDU et la SPD : sa capacité à mobiliser ses militants sur les réseaux sociaux, permettant de transmettre l’information, et plus exactement leur idéologie, au plus grand nombre. YouTube est le réseau préféré de l’AfD qui peut mettre en ligne beaucoup de vidéos, dont des « fake news », le seul but étant d’inonder les médias du thème de l’immigration afin de faire réagir et d’arriver à créer le « buzz ». Et c’est précisément cette capacité de mobilisation qui peut expliquer en partie la montée de l’AfD dans l’opinion publique.

Une relation des plus ambiguës avec le nazisme

Le climat politique actuel en Allemagne semble profiter à l’AfD : une chancelière en fin de règne, des sociaux-démocrates qui peinent à exister sur la scène politique, un pays divisé sur le sujet des accueils des réfugiés. Dès lors, pour un grand nombre d’Allemands l’extrême droite apparaît comme une solution plausible.

Mais un frein demeure : l’AfD, tout comme son voisin autrichien du FPÖ (Parti de la liberté d’Autriche), entretient une relation ambiguë avec le nazisme par ses comportements xénophobes et antisémites. Lors des dernières manifestations, des slogans ont été scandés dans la foule et on a pu voir des saluts nazis. L’AfD n’a à ce sujet pas souhaité réagir, esquivant volontairement ces questions.

Alice Weidel, numéro deux du groupe parlementaire AfD au Bundestag, le 12 septembre 2018. Odd Andersen/AFP

Cette ambiguïté ne date pas d’aujourd’hui car rappelons tout de même que de nombreux cadres du parti n’ont jamais montré leur inimitié à l’égard de l’idéologie national-socialiste. En pleine campagne des législatives en 2017, Alexander Gauland, le leader de l’extrême droite habitué aux sorties provocatrices et polémiques (un peu comme Jörg Haider en son temps) avait vanté les mérites des soldats de la Wehrmacht.

Soupçons de collusion avec les services secrets

Il y a quelque temps, un autre cadre du parti, Björn Höcke, s’était singularisé par son antisémitisme. Il avait comparé le monument au cœur de Berlin dédié aux victimes de l’Holocauste à un « mémorial de la honte », ce qui avait suscité de vives réactions de la part nombreuses personnalités politiques et au sein de la population en général.

Enfin tout récemment encore, Hans-Georg Maassen, le patron du renseignement allemand, a été destitué par la chancelière Angela Merkel, après la polémique sur l’existence de « chasses collectives » d’immigrés à Chemnitz et des soupçons de collusion avec l’AfD. L’ancien chef du renseignement avait relativisé l’ampleur des attaques néonazies à Chemnitz lors des manifestations.

De plus, il aurait divulgué des informations confidentielles à des cadres et députés issus de l’AfD. En effet, il aurait expliqué comment faire pour que l’AfD" échappe à la surveillance du Bundesamt für Verfassungsschutz (l’Office fédéral de protection de la constitution). Cette institution a, entre autres, pour mission de vérifier que les partis politiques allemands n’ont pas d’intentions antidémocratiques qui pourraient mettre en péril la pérennité de la République fédérale d’Allemagne.

Les missions principales de l’Office fédéral de protection de la constitution sont la collecte et la valorisation de renseignements concernant les activités extrémistes et hostiles à la constitution, c’est-à-dire notamment des activités politiques qui mettent en danger, par leurs orientations antidémocratiques, la réputation ou la sécurité, ou encore l’existence même de la République fédérale d’Allemagne

Depuis de nombreux jours, le SPD demandait son éviction. Angela Merkel a finalement pris la décision de lui retirer son poste pour ensuite le nommer Secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur – une décision qui suscite la polémique en Allemagne.

La bataille des idées

La situation se tend en Allemagne. Après avoir fait son entrée historique au Bundestag lors des dernières élections législatives, l’AfD met fin peu à peu à la bipolarisation allemande (CDU/SPD) et tente ainsi de s’imposer sur l’échiquier politique local.

Maniant les provocations et une excellente communication politique, ce nouveau parti pourrait, dans les prochains mois, remporter de nombreux combats électoraux au niveau local. Aujourd’hui, l’AfD mène la bataille des idées et les impose dans le débat politique, imitant en cela le même phénomène que l’on a pu observer en Autriche avec le FPÖ.

Les prochaines « Landtagswahl » (élections législatives régionales) en Bavière auront lieu le 14 octobre prochain. Depuis quelques mois, la CSU (l’Union chrétienne-sociale), alliée conservateur de la CDU, ne cesse de baisser dans les enquêtes d’opinion. Un sondage de l’Institut INSA/Bild en date du 26 septembre 2018 montre ainsi que la CSU serait à 34 % d’intention de vote, bien loin des 47,7 % obtenus lors des élections en 2013. Cette baisse profiterait à Bündnis 90/Die Grünen (Alliance 90/Les Verts) créditée de 17 %. L’AfD, qui n’existait pas encore lors du scrutin régional de 2013, pourrait quant à elle recueillir 14 % des suffrages.

En cas de nouvelle percée de l’AfD, cette fois en Bavière, se posera inévitablement la question de l’avenir de la coalition CDU/SPD actuellement au pouvoir en Allemagne. Cette élection pourrait-elle provoquer la chute d’Angela Merkel ?

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