En économie, l’Union européenne fait-elle encore la force ?

Parlement européen à Bruxelles. Vin100_B/Flickr, CC BY-SA

Après près de soixante années, le chemin parcouru par l’Union européenne (UE) ne doit pas manquer de nous impressionner. Pourtant, de nombreuses interrogations demeurent quant à l’efficacité, voire à la pérennité, du projet européen d’intégration. Dans un ouvrage synthétique intitulé L’économie européenne 2016, des économistes de l’OFCE cherchent à éclairer les débats européens en cours, en les resituant dans leur contexte économique, financier et historique.

Il est bon de le rappeler : les accomplissements de l’UE sont nombreux. Les six nations fondatrices de la Communauté économique européenne ont été rejointes par pas moins de vingt-deux autres nations dont certaines étaient encore, dans les années quatre-vingt, des économies planifiées, intégrées dans la sphère d’influence soviétique. Le marché commun du charbon et de l’acier a été étendu à toutes les marchandises et à tous les services ; la liberté de circulation des capitaux est complète, celle des personnes, dans l’espace Schengen, décrié aujourd’hui, l’est presque autant.

L’UE est entrée dans la vie quotidienne de tous les citoyens européens, non seulement au travers d’une libéralisation forte des économies dans lesquelles ils vivent, consomment et produisent, mais aussi par l’intermédiaire de règlements, de normes et de politiques publiques et économiques qui protègent, contraignent et influencent leurs activités. L’UE est donc partout et pourtant, elle reste parfois méconnue. En paraphrasant Henry Kissinger, on peut se demander : « L’Europe : quelle politique pour la croissance, la réduction du chômage, l’atténuation des inégalités et pour une économie plus soutenable ? ».

Des obstacles de plus en plus nombreux

La situation actuelle est particulièrement inquiétante pour l’avenir de l’UE et celle de l’euro. Les débats de politique intérieure viennent continuellement polluer le projet d’intégration européenne. Des exemples ? Le premier ministre britannique réclame et obtient des petits arrangements avec les traités, au-delà de ceux que son pays a déjà obtenus – le Royaume-Uni ne participe pas à l’accord de Schengen sur la libre circulation des personnes et est exempté d’euro, entre autres choses – au risque de provoquer la dislocation de l’UE ; et du Royaume-Uni lui-même : les Écossais souhaiteraient rester dans l’UE et menaceraient le Royaume-Uni de sécession en cas de Brexit.

La cour de justice de Karlsruhe se penche périodiquement sur la conformité d’un instrument de politique monétaire de la BCE, l’Outright Monetary Transaction (OMT), avec la Loi fondamentale allemande, provoquant de nombreux débats en Allemagne et une certaine méfiance, ou une méfiance certaine, vis-à-vis de la BCE. Ironie de l’histoire, l’OMT n’a jamais été mis en œuvre depuis septembre 2012, date de sa « création ». La vague migratoire en provenance du Moyen-Orient, au lieu d’aboutir au renforcement d’une politique commune des États membres de l’espace Schengen, conduit plutôt, après des calculs de politique intérieure, à un morcellement de cet espace et au retour du chacun pour soi, sous la forme de contrôles aux frontières à l’intérieur des limites de l’espace Schengen…

Une conjoncture économique fragile

La conjoncture économique européenne est certainement pour quelque chose dans la montée des inquiétudes et d’un certain ressentiment vis-à-vis de l’UE. L’activité économique s’est reprise en 2015, mais elle est fragile. Confrontée à une crise économique et sociale qui se prolonge, dans un environnement international très incertain, l’UE peine à retrouver un nouveau souffle, à engager une nouvelle phase de développement, tant institutionnel qu’économique, pour dépasser ses divergences internes.

La crise financière internationale et la crise grecque sont passées par là. Celles-ci ont conduit certains États membres ou certaines opinions publiques à mettre en avant l’intérêt national plutôt qu’européen, au risque de mettre en péril l’une des réalisations phares de l’Union européenne : l’euro. La crise a catalysé les défauts originels de cette monnaie unique et commune : fruit d’une intégration inachevée, puisqu’elle ne s’est pas accompagnée d’une politique budgétaire fédérale ou d’une intégration plus grande des marchés du travail, l’intégration monétaire européenne a accru plutôt qu’atténué les divergences économiques, financières et sociales européennes. Pour relancer l’activité des entreprises, améliorer le bien-être des ménages, faut-il donc plus ou moins d’Europe, faut-il plus ou moins d’union ?

Les défis de la zone euro

Pour y répondre, il faut commencer par rappeler de quelles politiques communes l’UE a su se doter : politique de concurrence, politique agricole, politique commerciale, elles ont toutes façonné les institutions et le projet d’intégration européenne. La mobilité accrue des capitaux et des personnes, et les échanges commerciaux plus intenses entre les États membres de l’UE ont motivé le passage à l’euro. Ils ont aussi obligé les Européens à s’interroger sur les politiques fiscales et sociales : concurrence ou harmonisation, quel est le meilleur moyen pour rendre l’Union européenne attractive et compétitive ? Enfin, la montée des risques écologiques a mené l’UE à s’engager en faveur de l’environnement, de manière précoce par rapport à d’autres régions du monde au même stade de développement.

Ces accomplissements ne suffisent pas à assurer à l’euro un avenir solide. En effet, la crise a relancé les spéculations sur la pérennité de la monnaie unique et sur l’avenir du projet d’intégration européenne lui-même. Il est vrai que les erreurs économiques européennes ont été nombreuses : une politique budgétaire depuis longtemps sous contrainte, mais pas suffisamment sous contrôle ; des écarts de compétitivité et des divergences allant à vau-l’eau, jusqu’à une prise de conscience tardive, en 2011, de la nécessité d’y remédier ; et une financiarisation ayant contribué à renforcer la contagion à l’Europe d’une crise financière initialement américaine. Si un certain nombre d’instruments économiques – la politique monétaire non conventionnelle, le plan européen d’investissement public, dit « plan Juncker » – et d’objectifs – la stabilité financière – ont été créés ou renforcés durant cette crise, il reste à l’Union européenne à dépasser ses dissensions et divergences internes pour que le projet européen puisse être défini simplement comme un moteur de développement pour tous ses États membres, sans exception, sans séparation.

Davantage d’Europe, certainement, mais à condition de savoir mieux pour quoi faire ensemble : tel est l’enjeu des prochains mois.

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