Hip Hop Management

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En finir avec la finance Ponzi, vraiment ? Le cas « Martin Shkreli »

Martin Shkreli (avec des lunettes de soleil) après son arrestation jeudi 17 décembre à New York. Jewel Samad/AFP

Il s’appelle Martin Shkreli. Je l'ai croisé une première fois via un collègue et ami. L’objet de son mail : « le hip-hop management, c’est ça aussi ? Pas cool… ». Intrigué, je m’étais empressé de cliquer sur le lien transmis. Il renvoyait vers les déclarations d’Hillary Clinton dénonçant les pratiques odieuses de celui qui allait vite hériter du qualificatif de : « l’homme le plus détesté des États-Unis ».

Augmenter de 5 400 % le prix d’un médicament indispensable

« Derrière toute grande fortune se cache d’abord un grand crime », expliquait Balzac. Celui de Martin Shkreli ? Se spécialiser dans le rachat de brevets de médicaments pour en augmenter de manière spectaculaire le prix de vente. En septembre 2015, l’une de ses sociétés, Turing Pharmaceuticals, a fait scandale en augmentant brutalement le prix d’un comprimé de Daraprim (utilisé contre la toxoplasmose, le paludisme et des co-infections du sida), passé de 13,50 à 750 dollars du jour au lendemain.

Le FBI a sifflé le 17 décembre 2015 la fin de la récréation : Shkreli, est désormais le nouveau Madoff. Inculpé de pas moins de sept chefs d’inculpation, il a commis le péché capital dans le système américain : non pas avoir fait gonfler de 5 400 % le prix d’un médicament, mais avoir trompé les investisseurs des deux fonds alternatifs – MSMB Capital Management et MSMB Healthcare Management – dont il était le gérant. Sur la période 2009-2014, Le Monde rappelle ainsi qu’il est soupçonné d’avoir donné une fausse image de la santé financière de ces deux fonds, afin d’attirer de nouveaux investisseurs. Il aurait assuré par exemple en 2010 que sa société MSMB Capital Management avait 35 millions de dollars d’actifs sous gestion, alors qu’il ne détenait que 700 dollars au total.

Pour ma part, lorsque j’avais reçu le mail qui avait attiré mon attention sur le cas « Shkreli », j’avais eu l’attitude hélas trop souvent familière aux chercheurs : la rentrée universitaire s’annonçait, les dossiers à traiter étaient nombreux, sans compter tout le reste. J’avais bien autre chose à faire que de m’intéresser à cet individu… toujours présenté comme fan de hip-hop. Ce qui justifiait le ton sarcastique et inquiet du mail que j’avais reçu. J’en avais surtout retenu une idée : Hilary Clinton en avait fait un « objet politique », alors que la campagne présidentielle américaine battait déjà son plein.

Deux millions de dollars pour un album de rap

Mais Shkreli est revenu au cœur de mon agenda scientifique ces derniers temps. Pas question cette fois de médicaments dont le prix aurait artificiellement été gonflé – quoique… – mais de la passion pour le hip-hop du jeune homme, qui conduisit à cette première dans l’histoire de l’industrie : Martin Shkreli venait d’acquérir pour 2 millions de dollars l’unique exemplaire du nouvel album du Wu-Tang Clan, groupe légendaire du rap US : Once Upon a Time in Shaolin.

Le blog « Big Browser » du Monde relate les circonstances de cette acquisition qui a déchaîné les réseaux sociaux, sur fond de provocations alimentées par Martin Shkreli lui-même sur son fil twitter (pour info, j’ai voté pour Jay-Z…) :

L’affaire de cette acquisition est un peu compliquée. En gros, les deux millions de dollars étaient le prix à payer pour posséder l’exemplaire unique de cette œuvre dont l’acquéreur s’engageait à n’assurer aucune diffusion pendant 88 ans. Ce qu’on a entendu aussi, c’est que le Wu-Tang Clan lui-même était à la manœuvre de cette révolution en matière de business model musical : transformer un objet appelé normalement à une distribution massive en une œuvre d’art unique destinée à être échangée exclusivement entre collectionneurs fortunés. Cela nous a rappelé, pour finir, l’affaire de l’album Magna Carta Holy Grail de Jay-Z, dont 1 million d’exemplaires avaient été prévendus à Samsung moyennant 5 millions de dollars pour être rendus disponibles en avant-première et en exclusivité via les smartphones de la marque pendant quelques jours… Souvenez-vous la bande annonce !

Du coup, je me suis intéressé à la time-line de Martin Shkreli. J’ai noté qu’il était chiffonné des récentes déclarations des membres du Wu-Tang Clan se désolidarisant de cet acquéreur peu recommandable. Sa réponse fut (en résumé) : « Quand quelqu’un vous donne 2 millions de dollars, la moindre des choses c’est de fermer sa gueule ». Pas faux.

J’avais vu aussi qu’il trouvait qu’on le condamnait bien vite et évoquait son enfance à Brooklyn, laquelle expliquerait donc pour une part ses choix.

J’avais noté enfin qu’il se plaignait qu’aucun bon journaliste spécialisé dans le hip-hop ne vienne s’intéresser à sa démarche.

Ce dernier point avait particulièrement attiré mon attention. J’ai donc lu son argumentaire : s’il avait augmenté le prix d’un médicament de 5 400 % c’était aussi pour mieux réinvestir dans d’autres médicaments qui concernent davantage de patients potentiels… mais ne génèrent pas assez de profits pour être mis sur le marché.

L’argument vaut ce qu’il vaut ; il mériterait assurément des travaux de recherche approfondis pour évaluer la pertinence de cette thèse ; mais il a au moins le mérite d’être formulé. Quand on voit le rôle joué par les armées de lobbystes à Washington et combien l’argent des multinationales coule à flots dans le financement des campagnes électorales américaines, on pourrait avoir ici une explication à l’ire de Madame Clinton dont on sait combien elle est experte d’abord en… calculs politiques.

Dans tous les cas, la seule question qui inquiète désormais les médias sociaux est celle du devenir de l’œuvre d’art signée Wu-Tang Clan dans le contexte de l’inculpation de Martin Shkreli, le FBI a tenu à rassurer via son fil Twitter : l’album n’a pas – encore ? – été saisi.

Suite à l’arrestation de Martin Shkreli, et non sans humour, le site Zerohedge a immédiatement conclu :

On verra ce que donnera la suite des investigations puisque le cas Madoff a démontré qu’un tel montant en jeu dans une « ponzi » pouvait ne pas être un frein. Mais il vrai que le contexte a changé : nous étions avant la crise de l’été 2007, avant l’effondrement de Lehman Brothers en septembre 2008, avant que des montagnes de trillions de dollars ne viennent se déverser sur la finance ponzi mondiale pour éviter que tout s’effondre. Et il est vrai qu’il n’est qu’à juger des angoisses névrotiques hystériques sur les marchés suite à la (toute petite) remontée des taux d’intérêt US par la FED pour juger que, dans la situation d’aujourd’hui et avec tout ce que l’on sait, Bernie Madoff on ne l’aurait peut-être pas arrêté le… 11 décembre 2008.

Et de ces longues digressions artistiques, musicales et ponziennes au cours desquelles on espère ne pas avoir trop perdu le lecteur peu familier des univers du hip-hop ou de la gouvernance d’entreprise, on tire trois conclusions.

  1. On se souvient que c’est en voulant arrêter le groupe NWA de Dr Dre que le FBI a rendu au groupe de rap « le plus dangereux du monde » son plus grand service : il dénonçait les violences économiques, politiques, sociales que subissent d’abord toujours les pauvres, sur fond de bonne conscience moralisatrice des riches. Est-on en passe de voir la même chose se produire avec le cas du hip-hop business case de Martin Shkreli contre les géants de l’industrie pharmaceutique ? L’avenir le dira. Mais ce qui désormais une certitude, c’est qu’on va suivre la suite de la série « Shkreli » très attentivement.

  1. On est tenté de dire au site Zerohedge qui s’inquiète actuellement de l’avenir de Christine Lagarde qu’en fait, le vrai bonheur de Martin Shkreli, c’est d’exercer aux USA puisque dans notre vieille aristocratie « à la française », sa probabilité de quitter sa cité de départ aurait été proche de zéro. Mais cela pourrait bien être sa malchance aussi puisqu’en France, on a toujours d’excellentes raisons (d’État) – ou trop peu de compétences, c’est au choix… – de ne pas ouvrir les portes interdites et donc de ne pas dénoncer les ponzis qui sont pourtant évidentes. Dans cette démocratie française « incomplete » comme la qualifie The Economist, si vous avez fait les bonnes études et appartenez aux bons corps, votre probabilité d’être un jour sérieusement poursuivi et condamné est quasi nulle (remember, boys & girls, les équipes de direction du Lyonnais, de Vivendi, d’EADS, de la Société Générale ou encore… de l’ancien ministre Tapie). Bref, un beau pays, véritable paradis judiciaire pour l’élite bâti sur le dos toujours d’un enfer fiscal pour les contribuables « moyens ».

  1. On est tout simplement sidéré au vu de tout ce qui a été relaté précédemment de l’absence générale de pertinence, de rigueur et de robustesse des travaux de recherche publiés dans les « meilleures revues », c’est-à-dire celles qui se rêvent strictement académiques. Une entrée par le mot clé « Ponzi » ne donne pas grand-chose, si ce n’est une accroche de convenance sur fond de cris de vierges effarouchées pour introduire un article académique. Il y aurait pourtant toute une histoire du capitalisme managérial théorisé par Alfred Chandler à refaire, en prenant au sérieux cette figure de la pyramide de Ponzi. Cela supposerait de se penser autrement qu’en archéologue armé de brosse à dents comme le défend avec Maestria le Pr. Alain Martinet dans une intervention lors du colloque à l’université de Poitiers consacré aux approches paradoxales en management. 1 h d’écoute à déguster.

Avant de glisser – à nouveau – l’album Nero Nemesis de Booba dans ses écouteurs. En sélectionnant un track en particulier : « Zer ». Puisqu’il y parle de « Zer, la nouvelle monnaie ». Et que le refrain résonne de manière étonnante avec notre actualité :

O.G. Kush dans le bang
Voiture allemande, dis à ton chef de gang
Bat les couilles de l’offre et de la demande
On prend tout le terrain
Tout est noir comme Doudou Niang
Dans le game j’ai crocs de félins
36 Chambers, Wu-Tang-Clan
Wu-Tang, Wu-Tang, Wu-Tang, Wu-Tang-Clan
Wu-Tang, Wu-Tang, Wu-Tang, Wu-Tang-Clan
Wu-Tang, Wu-Tang, Wu-Tang, Wu-Tang-Clan
Wu-Tang, Wu-Tang, Wu-Tang, Wu-Tang-Clan

Source : site Rap Genius.

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