En quoi Fillon et Hamon ont tous deux en partie raison… et globalement tort

François Fillon et Benoît Hamon. Thomas Bresson/Wikimedia, CC BY

On peut voir se structurer, dans la campagne présidentielle, deux visions opposées des remèdes à apporter aux problèmes économiques et sociaux du pays.

L’une propose de redresser le pays en soutenant les entreprises, en allégeant leurs charges et en les libérant de leurs entraves, en transférant sur la fiscalité (TVA) des charges pesant sur le travail, en limitant les dépenses publiques (réduction du nombre de fonctionnaires, suppression des emplois aidés, etc.) et en flexibilisant les marchés du travail. Nous l’appellerons la vision Fillon. Son hypothèse est que ces mesures vigoureuses relanceront la croissance, l’emploi et réduiront les déficits publics.

L’autre propose une réappropriation du travail par les salariés, en leur donnant meilleure voix au chapitre, en les formant, et en promouvant une économie dans lesquelles la gouvernance est fondée sur le principe un homme, une voix, et où les bénéfices sont réinvestis au lieu d’être distribués à des rentiers. Elle prône le partage du travail et l’instauration d’un revenu universel pour ceux qui ne trouvent pas place dans l’activité économique. Pour financer ces dépenses, elle propose notamment de taxer les robots et de réorienter le CICE. Nous l’appellerons la vision Hamon. Son hypothèse est que cette humanisation de la vie économique dynamisera une société déprimée et de ce fait déchirée.

François Fillon et Benoît Hamon ont tous les deux raison, et c’est pour cela que leurs projets ont rencontré un écho. Mais ils ont aussi tous les deux tort car leurs projets sont fondés sur des modèles gravement insuffisants des globalisations en cours : les globalisations numériques, des firmes et financière, et de la structure même de notre économie qui en résulte.

Nomades et sédentaires de la vie économique

Partons de la thèse proposée par le livre de Pierre-Noël Giraud, L’homme inutile. Elle distingue la production de biens et services nomades et la production de biens et services sédentaires. Les producteurs nomades sont en compétition avec ceux d’autres territoires. S’ils perdent leur compétitivité, leurs emplois disparaissent. La production de biens et services sédentaires, elle, ne traverse pas les frontières. Si une activité sédentaire devient moins compétitive, une autre du territoire récupérera ses emplois.

Plus les nomades sont nombreux et vendent cher leurs biens et services à l’international, plus ils entraînent les sédentaires dans leur prospérité. Quand ils perdent leur compétitivité, les emplois nomades se « déversent » sur le marché du travail des sédentaires. Quand ces derniers ne trouvent plus à s’employer, ils tombent parmi les « inutiles ».

Dans les pays riches, ces hommes et femmes « économiquement inutiles », sans emploi, chômeurs de longue durée, temps partiels non choisis, précaires et intermittents, peuvent certes compter sur quelques mécanismes de solidarité étatiques ou familiaux. Mais en période de crise, on les accuse de profiter du système, alors qu’ils sont pris dans des « trappes d’inutilité » dont ils ne peuvent sortir par leurs propres efforts. Cela crée un sentiment d’injustice, de plus en plus puissant lorsque les inutiles se multiplient et quand, par surcroît, les fractures de la mondialisation intensifient les migrations intra- et extra-européennes. Ainsi germent les populismes et les phénomènes de boucs émissaires. Le Brexit, l’élection de Trump, en sont des illustrations.

L’enjeu majeur des politiques économiques et sociales est donc d’éradiquer l’inutilité. Cela implique de développer à la fois la production nomade et la production sédentaire, mais aussi de mettre en place des politiques spécifiques d’ouverture des trappes d’inutilité.

Il faut soutenir et développer les activités nomades

François Fillon a raison, il faut soutenir les entreprises, notamment celles qui sont exposées à l’international et dont les emplois sont nomades. Nous avons de belles entreprises conquérantes, et pas seulement celles du CAC 40. Mais elles ont souvent le sentiment de se battre les boulets aux pieds par rapport à leurs concurrentes. Il y a urgence à agir car la part de l’emploi nomade diminue continûment : elle est aujourd’hui de 27 % (31 % il y a 15 ans), alors que cette activité tire le développement des activités sédentaires et assure l’équilibre de nos échanges internationaux. Ajoutons que, dans la vision Fillon, la réduction généralisée et uniforme du temps de travail serait une charge supplémentaire très mal venue sur le secteur nomade. La vision Fillon a un fort retentissement chez les producteurs nomades.

Mais le secteur des entreprises est très loin de pouvoir embaucher tout le monde, même avec une vigoureuse relance. Ce constat est général. Les statistiques du chômage plus favorables à l’étranger qu’en France sont souvent des trompe-l’œil : un nombre élevé de personnes renoncent à chercher un emploi aux États-Unis, les travailleurs pauvres se multiplient en Allemagne, le travail à temps partiel non choisi est nettement plus développé en Europe du Nord.

Comment seront alors considérés, et traités, ceux qui œuvrent ailleurs que dans l’entreprise : administrations, éducation, santé, monde de l’Économie sociale et solidaire (qui mélange marchés et subventions) ? Plus encore, ceux qui vivent de palliatifs divers, comme les contrats aidés, ou sont au chômage de longue durée et voient s’éloigner la perspective de trouver un « vrai » emploi et approcher la fin des allocations ? Les défenseurs de la vision Fillon considèrent en effet que seule l’entreprise produit des richesses, alors que les autres en consomment et qu’en période de crise, il faut réduire ces dépenses « inutiles ».

Bien sûr, face aux troubles engendrés par ce sentiment d’être oubliés de la partie évoquée ci-dessus de la population, et aux risques électoraux que cela représente, un gouvernement Fillon prendrait des mesures. Il soutiendrait des associations rendues exsangues par la diminution des subventions, ou créerait même des activités soutenues par des aides publiques pour employer des chômeurs. Mais ce seraient des actions défensives de court terme, et non guidées par l’ambition et la vision que la gravité de la situation d’aujourd’hui demandent.

Non, les entreprises ne peuvent pas résoudre seules nos problèmes d’aujourd’hui.

Soutenir et valoriser les activités sédentaires

Soutenir et valoriser les activités sédentaires, c’est ainsi qu’on peut lire ce que propose Benoît Hamon : œuvrer à un projet social et écologique redonnant du sens au travail. Il a raison. Il faut développer le secteur sédentaire et la question du sens de travail est de plus en plus prégnante : nombre d’enquêtes montrent la baisse de l’engagement des salariés et même des cadres.

Le poids de la finance, le rythme de travail, le sentiment de perdre le contrôle de son destin désorientent de plus en plus. Il est donc temps de permettre aux salariés de reprendre la main sur leur temps et leur rythme de travail et d’être mieux associés aux décisions les concernant. L’un des volets du projet Hamon est de permettre aux salariés de reprendre leurs entreprises sous forme de Scop. Il fait référence à l’Économie sociale et solidaire et à l’entrepreneuriat social, pour lesquels la loi Hamon de 2014 a constitué une reconnaissance essentielle.

Développer ces secteurs en dehors du marché classique est possible car un grand nombre d’entreprenants s’y multiplient, en faisant souvent preuve d’une grande inventivité, non seulement pour lutter contre l’exclusion et recoudre le tissu social déchiré, mais aussi pour relancer des territoires, développer des activités périscolaires plébiscitées par parents et enfants, créer des activités tonifiantes pour les personnes âgées, etc. Une expérimentation originale en cours, l’opération territoires zéro chômeurs de longue durée, montre d’ailleurs qu’on peut facilement trouver, sur un territoire, du travail pour beaucoup plus de monde que de chômeurs disponibles, et que la question est plutôt celle de la reconnaissance et du financement des activités correspondantes.

Pour exploiter ces opportunités, il faut de l’imagination, notamment dans ce qu’on appelle l’activation des dépenses passives. Dans cette perspective, le revenu universel pourrait être une base permettant d’aider les bénéficiaires à retrouver une activité, à condition de ne pas le concevoir simplement comme un chèque octroyé pour se donner bonne conscience devant l’inutilité croissante, baisser les bras comme si la robotisation la rendait inéluctable, et éviter ainsi se poser la question de savoir comment donner à chacun les moyens d’avoir des rapports sociaux et une activité reconnue comme socialement utile par lui et par les autres et lui permettant de vivre décemment.

Il ne faut donc pas hésiter à mêler marché et subventions. Cette idée révulse les partisans de la voie Fillon. Chez les tenants de la voie Hamon, l’idée progresse, mais le terme de marché reste encore associé à des mots à leurs yeux lourdement chargés comme profit, finance, capitalistes, rentiers.

Pour financer les dépenses supplémentaires de son projet, Hamon veut prélever les entreprises : réallocation du CICE, qu’il a toujours qualifié de cadeau fiscal, et maintenant taxation des robots. C’est une vision de sédentaire, car elle ignore la situation et les enjeux des entreprises exposées à la concurrence internationale, celles qui créent les emplois nomades.

En ce qui concerne les robots, par exemple, il est certain qu’ils suppriment des emplois tant qu’on est en économie fermée, c’est même l’objectif : faire grâce à eux la même chose en moins de temps ou plus de choses avec le même temps. Mais en économie ouverte, l’automatisation et la robotisation sont les seuls moyens de conserver des emplois dans l’industrie et les services nomades en France. Les taxer serait absurde. C’est ce que montre le cas emblématique des Cuisines Schmidt, qui développent une stratégie associant humanisme et numérisation pour rayonner à l’international tout en s’ancrant dans le territoire français.

Les entreprises exposées à la compétition internationale prendraient très mal le projet Hamon. Il augmenterait leurs handicaps par rapport à la concurrence étrangère, mais elles le ressentiraient aussi comme un déni de leurs spécificités et de leur apport à la collectivité. Certaines tourneraient leurs regards ailleurs pour de nouveaux projets, d’autres seraient entravées et perdraient leur compétitivité.

On risque ainsi de connaître une diminution encore plus rapide de la part des activités nomades, ce qui serait désastreux pour l’équilibre de nos échanges, mais aussi pour les activités sédentaires, qui sont tirées par les activités nomades. 100 emplois nomades créés dans une zone d’emploi engendrent en effet 66 emplois sédentaires dans cette zone, selon les calculs de Frocrain et Giraud.

Naturellement, un gouvernement Hamon serait amené à prendre des mesures face à la fronde des patrons et pour éviter un naufrage économique. Il inventerait des aides diverses pour soutenir les entreprises, mais en étant sur la défensive, avec des visées de court terme, et sans y mettre l’ambition qui conviendrait au contexte de compétition internationale d’aujourd’hui, laquelle ne va pas s’adoucir après l’élection de Trump.

Il faut inventer pour créer des emplois et des activités au-delà des entreprises en particulier dans le secteur sédentaire, mais non, ce n’est pas le moment de fragiliser les entreprises exposées à la concurrence internationale.

Pour des politiques nomades et sédentaire différenciées et articulées

Il est difficile de prédire qui sortira vainqueur des élections, et si, pour reprendre nos catégories, ce sera une vision nomade, incarnée par François Fillon ou une vision sédentaire, incarnée par Benoît Hamon, et plus encore Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ou si Emmanuel Macron parviendra à proposer une articulation renouvelée convaincante de ces deux types de politique. Mais si les candidats en restent à leurs visions actuelles, il est certain que cela nous prépare des périodes houleuses.

Les globalisations sont plus qu’un simple « fait », c’est la structure même des économies territoriales mises en concurrence par les firmes globales qui ont fait « éclater » les chaînes de valeur. Nous avons donc un front, les activités nomades localisées sur notre territoire, et des arrières, les activités sédentaires, avec malheureusement dans leurs soutes, des hommes inutiles. Nous avons besoin d’une compréhension claire de cette structure et des liens contradictoires entre nomades et sédentaires d’un territoire, si nous voulons élaborer les politiques économiques et sociales pertinentes : soutenir le front, nos activités nomades ouvertes à l’international et renforcer nos arrières, nos activités sédentaires, auxquelles il faut donner efficacité (éliminer l’inutilité) mais aussi sens et reconnaissance.

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