En souvenir des « liquidateurs » de Tchernobyl

Manifestation antinucléaire rendant hommage aux liquidateurs de Tchernobyl, conduite en avril 2011 à Golfech en France. Éric Cabanis/AFP

Il y a huit ans, le 11 mars 2011, un accident classé 7 – soit le plus haut niveau sur l’échelle internationale des événements nucléaires dite INES – a lieu à la centrale de Fukushima-Daiichi. Il survient dans la foulée du tremblement de terre d’une magnitude de 9,1 et du tsunami qui se sont produits peu avant sur la côte pacifique du Japon.

L’intensité du drame de Fukushima n’a sûrement de comparable que celle qui frappa, le 26 avril 1986, la centrale russe de Tchernobyl (Ukraine). Mais si du Japon arrivèrent rapidement les terribles nouvelles, dans le cas de Tchernobyl, les autorités soviétiques mirent tout en œuvre pour dissimuler la gravité de la situation.

En 1957, un premier désastre dissimulé

Cette situation n’a rien d’inédit : 30 ans avant Tchernobyl, le 29 septembre 1957, un désastre se produit sur le complexe nucléaire de Maïak, à Kyshtym, dans l’Oural. Rien n’a filtré et ne filtrera avant le milieu des années 1990 – et encore, au compte-gouttes – à propos de cet accident. À Kyshtym, on fabrique du plutonium et c’est là aussi que la première bombe atomique est mise au point en 1949.

L’accident de 1957, classé 6 sur l’échelle INES, est dû à un système de refroidissement défectueux ; ses conséquences demeurent encore aujourd’hui largement sous-estimées, en dépit des 11 000 personnes évacuées et des 20 villages abandonnés.

Orziok, la ville construite à proximité du complexe de Kyshtym et donc hautement contaminée, sera baptisée « City 40 » par les autorités pour davantage de discrétion. Le lac Irtyash situé dans ses environs est surnommé le « lac de la mort ».

D’autres villes de Russie resteront longtemps secrètes, coupées du monde, à cause de leurs liens avec le nucléaire.

Bande-annonce d’un documentaire consacré à « City 40 ». (Antenna Festival/YouTube, 2016).

Les gueules noires au secours de Tchernobyl

Mais qu’a-t-on su et que sait-on aujourd’hui vraiment de ces « liquidateurs » de Tchernobyl, anonymement sacrifiés sur l’autel de la patrie ? Parmi eux, plusieurs centaines, des milliers peut-être, d’ouvriers-mineurs dont personne n’a jamais entendu parler. Héros malgré eux, ces « stakhanovistes » envoyés pour un sauvetage impossible sont pour beaucoup morts depuis des conséquences de leur intervention sur un site irradié au plus haut degré.

Il faut avoir lu l’ouvrage de la Biélorusse Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015, La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse (1997), pour apprendre au détour d’une page l’implication de ces « gueules noires » dans les travaux désespérés, et finalement inutiles, entrepris en hâte pour tenter de parer au pire.

À la mi-mai 1986, soit quelques semaines après la catastrophe : alors que le réacteur brûle toujours, l’une des solutions envisagées pour tenter de l’éteindre – et éviter une seconde explosion gigantesque – consiste à creuser un tunnel de quelque 170 mètres de long sous le réacteur. Dans ce long couloir, l’installation d’un système permettant de refroidir l’ensemble, grâce à de l’azote liquide, est prévue. Dans le même temps, le renforcement du socle en béton du réacteur devait empêcher la formation de fissures par lesquelles l’eau contaminée pouvait gagner la nappe phréatique du Dniepr.

Jetés en enfer

Pour ces travaux titanesques, les autorités font appel, en urgence et dans le plus grand secret, à des centaines, voire à des milliers de mineurs expérimentés. Les chiffres varient beaucoup selon les sources, qui elles-mêmes ne sont pas nombreuses.

Ces hommes, qui ne savaient ni où ils allaient ni pour quoi y faire, venaient des mines du Donbass, de Toula, de Kiev, de Dniepropetrovsk mais aussi semble-t-il de Moscou, où certains travaillant pour le métro de la ville.

De la mine de Nikouline, près de Toula, arrivent ainsi 450 hommes. Le 14 mai, ce ne sont que les « meilleurs » d’entre eux qui partent, tant les volontaires ont été nombreux ! Ils sont enthousiastes, emportent leurs plus beaux vêtements et pensent qu’ils vont faire la fête. Mais dans l’enfer de Tchernobyl, ils vont travailler dans des conditions terribles : nus dans une chaleur torride, contraints à un rythme effréné – ils doivent pousser des wagonnets d’une tonne et demie toutes les deux minutes – et exposés à des niveaux de radiation très élevé, sans doute aux environs de 200 R/h. Le tunnel est finalement abandonné ; le projet de refroidissement se solde par un échec.

On ne connaîtra sans doute jamais avec exactitude les bilans humains des accidents nucléaires de Tchernobyl et de City 40, qu’il faut évaluer sur le très long terme.

Beaucoup de ces liquidateurs, parmi lesquels de très nombreux mineurs ukrainiens développeront des cancers et mourront, âgés de 30 à 40 ans, dans les années qui suivent les évènements. À Tchernobyl, même les robots qui sont mis à contribution sur les lieux du drame afin de soulager les hommes, tombent en panne sous l’effet d’une irradiation trop forte… Le suivi médical de ces hommes laisse presque partout à désirer, même si les situations varient selon les pays, devenus depuis 1989 indépendants de l’URSS.

En 2000, près de 15 ans après la catastrophe de Tchernobyl, une centaine d’anciennes gueules noires de la mine de Nikouline, fermée en 1997, qui avaient pris part aux travaux de creusement du tunnel sous le réacteur, ont fait à pied les 200 km qui séparent leur ville de Moscou. Sur la place Rouge, devant le Kremlin, ils ont jeté leurs médailles de héros.

Sujet ultra-sensible

Ces ouvriers auront travaillé des semaines durant avec une totale abnégation, sans aucune protection. Ils ont été sacrifiés à une cause supérieure : empêcher à tout prix une seconde explosion. En guise de compensation, ou « d’incitations matérielles », selon l’expression de l’époque, de très généreuses rations d’alcool leur étaient fournies sur place et des primes de toutes sortes promises : décorations, rente à vie, logement… Des promesses très loin d’avoir toutes été tenues.

En 2000, au moment de leur mouvement de protestation,un tiers des mineurs venus de Toula étaient morts. Ceux encore en vie souffrent, au mieux, de maux de tête ; au pire, ils sont invalides, sans parler de leurs enfants dont certains sont très gravement atteints, notamment de malformations. Il y a aussi les innombrables traumatismes psychologiques. Si les médecins reconnaissent tout cela oralement, ils refusent presque toujours de le certifier par écrit.

Ce que reçoivent les liquidateurs comme compensation paraît dérisoire et ne leur permet ni de se soigner, ni d’acheter les médicaments dont ils ont besoin ; encore moins de vivre décemment. Nombre se plaignent de l’indifférence des pouvoirs.

« Tchernobyl : les liquidateurs en colère », reportage télé réalisé en 2000. (Ina/YouTube, 2012).

Afin de faire valoir leurs droits, certains ont fondé des associations de au sein desquelles ils se retrouvent, commémorent ce qu’ils ont accompli ensemble et tentent de vaincre l’oubli dont ils font l’objet. Ils s’efforcent aussi de rendre hommage à tous ceux sont morts des conséquences de cette course contre la montre qu’a été le travail des liquidateurs. Enfin, ils tentent de faire en sorte que leurs familles ne soient pas laissées pour compte après leur décès.

N’oublions pas que bon nombre d’entre eux ont été ostracisés après leur retour de Tchernobyl. Considérés comme contaminés, voire pestiférés, certains d’entre eux n’auront jamais pu se marier ni avoir d’enfants. Autant de vies gâchées !

Il y a quelques jours en France, à Cosne-sur-Loire dans la Nièvre, une ville proche de la centrale nucléaire de Belleville-sur-Loire, la projection du film Fukushima, le couvercle du soleil, a été censuré et la projection annulée.

Le sujet demeure ultra-sensible et l’on se demande si les leçons des catastrophes nucléaires de City 40, Tchernobyl et Fukushima ont été tirées… Mais chacun sait, au plus profond de lui-même que, comme le souligne Svetlana Alexievitch, « le prix à payer pour le progrès, pour une civilisation bâtie sur le confort et l’aisance de l’homme » est très élevé et qu’il peut engager à terme les sociétés sur la voie de leur propre destruction.