Entre droites qui montent et gauches en déclin, une Italie ingouvernable ?

Manifestation anti-fasciste, le 24 février, dans les rues de Rome. Andreas Solaro/AFP

En Italie, les derniers sondages semblent confirmer les tendances connues dès le début de la campagne électorale. Les droites grimpent dans les intentions de vote alors que les gauches vont mal. Le nombre de personnes qui ne pensent pas voter ou se disent indécises est estimé entre 45 et 47 %.

La nouvelle loi électorale n’est absolument pas meilleure que la précédente (annulée parce que jugée inconstitutionnelle par la Haute Cour) : les candidats sont, comme par le passé, sélectionnés par les patrons des listes ou partis, et la majorité est accordée à la coalition qui réunit au moins 40 % des votants (ce qui pourrait permettre de gouverner avec moins de 25-30 % des citoyens en âge de voter).

La gauche en ordre dispersé

Pour l’instant, il n’est pas encore certain que les droites puissent arriver à obtenir la majorité, même si le risque d’une forte abstention est élevé du côté de l’électorat des gauches, comme on a pu le constater lors des dernières élections locales en 2016 et 2017.

Par ailleurs, même si la coalition des droites devait atteindre le seuil des 40 %, il est fort probable que Berlusconi opte pour une « grande coalition » avec Matteo Renzi (Parti démocrate, gauche) plutôt qu’avec l’arrogant leader de la Ligue Nord, Matteo Salvini.

De son côté, la coalition constituée autour du Parti démocrate (PD) ne peut espérer qu’autour de 20-23 % des votants, un échec qui serait très lourd pour Renzi qui a joué le père-patron de ce parti, imposant des choix assez impopulaires (le job Act, le sauvetage des banques d’amis, la couverture de nombre de corrompus, le référendum pour une réforme pas vraiment démocratique de la Constitution, etc.).

Paolo Gentiloni (à gauche) et Matteo Renzi, en décembre 2016. Vincenzo Pinto/AFP

Il avait conduit le PD à l’échec, fin 2016, lors du référendum pour réformer la Constitution : à cette occasion même les électeurs de gauche qui s’étaient abstenus lors des derniers scrutins locaux sont allés voter contre la « réforme Renzi », perçue comme une tentative autoritaire teintée d’un grave mépris pour l’héritage de la Résistance contre le fascisme et le nazisme.

Une nouvelle scission a amené une minorité de députés du PD à former le parti Liberi&Uguali (« Libres et Egaux ») qui présente sa propre liste incluant le président du Sénat, Pietro Grasso (un ancien magistrat très connu pour sa lutte contre la mafia), par la présidente de la Chambre des députés, Laura Boldrini, ainsi que Pier Luigi Bersani, un ancien chef du PD.

Toutefois, selon les sondages, ce parti ne peut guère espérer que 6,5 % des votants. Beaucoup lui reproche en effet d’avoir soutenu jusqu’au bout l’œuvre d’un Renzi qui a gouverné avec presque la moitié des parlementaires élus avec Berlusconi, pour faire passer des lois que la droite elle-même n’avait pas réussi à faire passer…

Compétition de propos racistes

Comme l’a stigmatisé la section italienne d’Amnesty international, avec son « baromètre de la haine » ainsi que d’autres observateurs, cette campagne électorale a été marquée, au sein des droites, par une compétition « à qui crie le plus fort » des propos racistes, mais aussi réactionnaires et sexistes.

Berlusconi n’a pas hésité à affirmer qu’il y aurait 600 000 immigrés illégaux qui, pour vivre, seraient censés commettre des délits et même des crimes. Peu après, Salvini, le leader de la Ligue Nord qui vise l’hégémonie de la mouvance de la droite la plus extrémiste italienne, a renchéri : les « clandestins » seraient, selon lui, 800 000 criminels et tout cela serait la faute de la gauche…

Matteo Salvini, le leader de la Ligue du Nord, le 22 février, à Rome, devant l’association de la presse étrangère. Alberto Pizzoli/AFP

Pour sa part, le ministre de l’Intérieur Marco Minniti (PD), très applaudi même dans les rangs situés les plus à droite à l’Assemblée nationale, a répondu en justifiant l’accord signé avec les Libyens (critiqué même par l’ONU). Dès lors, certains observateurs ont émis l’hypothèse que Minniti pourrait garder ce ministère même dans un gouvernement de droite ou même être le chef d’un gouvernement de « grande coalition ».

En définitive, l’actuel chef du gouvernement Gentiloni, malgré sa relative popularité personnelle, risque de devoir affronter une cuisante défaite, imputable en grande partie au chef du PD, Renzi.

Une énième tragi-comédie à l’italienne

Le M5S (le parti crée par l’humoriste Grillo), avec 27 à 29 % des intentions de vote, pourrait arriver en tête dimanche soir, malgré les polémiques concernant ses parlementaires qui n’auraient pas versé leurs contributions comme prévu, et le profil de certains de ses membres.

Quoi qu’il en soit, ce parti ne sera probablement pas en mesure de gouverner, ne pouvant pas atteindre seul le seuil 40 % de votes. Son ambiguïté originelle – ni droite ni gauche – risque de le couper en deux entre, d’un côté, ceux qui pour gouverner seraient prêts à accepter des compromis, et de l’autre, ceux qui campent sur une ligne dure contre toutes les droites et les gauches.

Dans cette énième tragi-comédie à l’italienne, les principaux rôles sont tenus par leaders qui se posent comme chefs charismatiques d’une forme de populisme. Comme dit le plus lucide politologue italien, Alfio Mastropaolo, celui-ci est tragique tout d’abord pour les migrants mais aussi pour une Italie qui risque de glisser dans les mains d’une droite extrémiste.

Silvio Berlusconi, le 25 février à Milan, flanqué du candidat de son parti en Lombardie. Piero Cruciatti/AFP

Silvio Berlusconi, Matteo Salvini, Giorgia Meloni, Matteo Renzi, Marco Minniti, Beppe Grillo : que des leaders paternalistes qui font de la politique-spectacle et prétendent s’emparer des clés du pouvoir politique alors que, dans le meilleur des cas, ils ne peuvent obtenir que 22 à 27 % des suffrages. Il faut, par ailleurs, noter que les trois principales coalitions en lice ce dimanche incluent des candidats qui font l’objet de procédures judiciaires pour corruption et autres délits.

Voilà pourquoi une grande partie de l’électorat italien manifeste son dégoût et n’ira probablement pas voter. Certains électeurs sont certes tentés par le vote-sanction, mais sans aller jusqu’à apporter leur suffrage à l’extrême droite (Casapound et Forza nuova qui dépasseront difficilement 1,5 %) pas plus qu’à l’extrême gauche (Poterealpopolo), qui pourrait toutefois atteindre le seuil fatidique des 3 % indispensable pour avoir quelques élus au Parlement.

Faute de majorité stable, le président de la République appellera vraisemblablement à un gouvernement d’union (qu’en Italie on appelle « institutionnel ») « pour sauver le pays » – ce que les uns et les autres pourront difficilement refuser. Sauf peut-être une partie du M5S. Si cette solution devait être rejetée, alors il n’y aurait plus qu’à revenir devant les électeurs.