Essebsi, le défunt Maestro de la Realpolitik tunisienne

Le cercueil du défunt Président porté par des officiers lors des funérailles nationales organisées dans le palais présidentiel, le 27 juillet 2019, à Tunis. Fethi Belaid/AFP

Décédé à l’âge de 92 ans, le 25 juillet dernier, le plus vieux président du monde laisse derrière lui un « pays orphelin », une « Tunisie sans Béji ». Le prénom du président renvoie au saint patron du village de Sidi Bou Saïd. Là où naquit Béji Caïd Essebsi, le 29 novembre 1926, en héritant de la baraka locale et de la renommée mondiale de ce célèbre lieu de villégiature.

Un ancrage populaire

Enfant, il connut, de près, les quartiers populaires de Tunis et d’Hammam-Lif où il résida, et le milieu rural où ses parents avaient une propriété agricole, dans la région du Fahs.

Jeune, sa formation au Collège moderne de Sadiki et à la Faculté de droit de Paris forge sa vocation de militant nationaliste. Aussi a-t-il exercé avec brio le métier d’avocat, maniant parfaitement l’usage de l’arabe classique et du français ainsi que la récitation du Coran et de la poésie.

La veille de son élection à la magistrature suprême en 2014, les Tunisiens l’avaient surnommé « Bajbouj », en signe d’affection et de sympathie pour son art de la répartie et son sens de l’humour. À ce don de la rhétorique, dont le peuple est friand, s’ajoutent l’héritage d’une carrière politique de plus d’un demi siècle et un sens de l’État peu commun dans un pays en révolution.

Un vétéran de l’ancien régime

Le nom de Caïd Essebsi réfère à la notabilité de ses aïeux au service des beys husseinites ayant dirigé le pays durant deux siècles et demi, avant de céder la place en 1957 à la République de Bourguiba, dont Béji fut le fidèle serviteur. Faisant sienne la démarche pragmatique de Bourguiba, il assuma, tour à tour, les fonctions de directeur de la sûreté, de ministre de l’Intérieur, de ministre de la Défense, d’ambassadeur et de ministre des Affaires étrangères.

Toutefois, sa force de caractère le mit en dissidence vis-à-vis du fondateur du nouvel État, le « combattant suprême » devenu « président à vie », en 1974. Caïd Essebsi rejoint alors l’opposition réclamant la fin du parti unique et la libéralisation de l’espace public.

Après le « coup d’état médical » de Ben Ali ayant entrainé la déposition du vieux Bourguiba en 1987, Béji Caïd Essebsi servit le « nouveau prince » en tant que président de l’Assemblée des députés avant de quitter momentanément la scène politique officielle. En fin diplomate, il prit ainsi ses distances avec le régime de Ben Ali, dont il ne partageait ni l’orientation autoritaire, ni les tendances mafieuses du clan familial.

Son héritage depuis la révolution

L’ironie de l’histoire voulut que cet homme de « l’ancien régime » soit chargé, après « la révolution de la dignité » de 2011, Il conduira le gouvernement de transition et assurera l’organisation des premières élections libres qui porteront au pouvoir les islamistes du parti Ennahdha. La crise profonde que traversa le pays, sous la conduite de la troïka – formée par les islamistes et leurs alliés – culmina avec l’assassinat de trois opposants politiques (Naguedh, Belaïd et Brahmi) devenus les « martyrs de la révolution ».

Le président tunisien Beji Caid Essebsi salue ses partisans lors du lancement du congrès de son parti Nidaa Tounes dans la ville côtière de Monastir, le 6 avril 2019. Fethi Belaid/AFP

C’est dans ces conditions exceptionnelles qu’Essebsi fonda en 2012 le parti Nida Tounes (Appel de la Tunisie) qui allait fédérer l’opposition et remporter les élections législatives et présidentielle de 2014. Le « compromis historique » noué à Paris en 2013 entre les deux cheikhs », Essebsi et Ghannouchi, permit de lancer le dialogue national et d’apaiser les tensions entre les sécularistes et les islamistes.

La majorité relative dégagée par les élections de 2014 poussa « Bajbouj » à partager le pouvoir avec les islamistes. Cela, au grand regret de beaucoup d’électeurs dont un million de femmes qui lui avaient accordé délibérément leurs voix. Il n’en demeure pas moins que la légitimité d’Essebsi s’accompagna de trois « coups de maître » que l’histoire retiendra de son bilan de premier président démocratiquement élu. Un bilan mitigé où se combinent la réhabilitation relative de l’autorité de l’État et l’interférence dramatique entre le politique et le domestique ayant abouti à l’implosion de Nida Tounes.

Trois coups de maître

Le premier « coup de maître » de Béji Caïd Essebsi fut de réconcilier la Tunisie avec son passé nationaliste et de favoriser la « tunisianeté » aux dépens du wahabisme et de l’islam politique. Parmi les signes de cette réconciliation historique, il y a lieu de relever la reprise en main par l’État de la gestion des lieux de culte, le retour des statues de Bourguiba à leurs places originelles et l’élaboration d’un projet d’égalité successorale entre les hommes et les femmes.

Le second « coup de maître » fut la non-signature du projet d’amendement de la loi électorale considéré comme un projet d’exclusion politique proposé par le gouvernement à la veille des élections de 2019. Ce refus subtil d’Essebsi, en conflit avec le chef du gouvernement, Youssef Chahed, signait la fin de l’hégémonie de la coalition au pouvoir représentée par le nouveau parti gouvernemental Tahya Tounes (Vive la Tunisie) et ses alliés islamistes. Ce qui a ainsi ouvert la voie à de nouveaux acteurs politiques désignés par les derniers sondages.

Le dernier « coup de maître », révélateur du génie politique de Béji Caïd Essebsi fut le refus, lors de son agonie, d’être mis sous machine. Ce qui a empêché une vacance de pouvoir qui aurait permis au chef du gouvernement d’accéder à la présidence de la République.

En choisissant de mourir « naturellement », à la veille de la fête de la République, le 25 juillet 2019, « Bajbouj » assura la succession institutionnelle souhaitée tout en ressoudant la nation tunisienne autour du mythe du père unificateur.

Ayant bénéficié de funérailles de type beylical, le président Essebsi réussit là où Bourguiba échoua : sortir de l’histoire par la grande porte. En témoignent l’organisation militaire et séculière de la cérémonie d’adieu, l’accompagnement de la dépouille par la cavalerie, l’exhibition des insignes, les youyous des femmes qui fusèrent de toutes parts, les larmes des citoyens attroupés de part et d’autre du cortège et l’hymne national entonné en hommage au défunt.

De la sorte, Essebsi incarne la dualité mise en évidence par l’historien Ernst Kantorowicz dans Les Deux Corps du Roi entre le « corps physique » qui s’éteint à jamais et le « corps mystique » qui survit, en tant que personnage historique et héritage politique.