Et si c’était le réchauffement climatique qui provoquait la stagnation séculaire ?

L'inaction contre le changement climatique pourrait coûter entre 1% et 3% de PIB tous les ans d’ici à 2060, selon l'OCDE. Tatiana Grozetskaya / Shutterstock

Beaucoup d’inquiétudes se font jour actuellement sur les possibilités de connaître dans un avenir prévisible un épisode de croissance similaire à celui des « trente glorieuses ». Sur le plan intellectuel, la théorie de la stagnation séculaire a connu récemment un regain d’intérêt. La stagnation séculaire peut être définie comme une période durable de faible croissance économique et une situation de baisse des taux d’intérêt réels résultant d’un excès d’épargne par rapport à l’investissement souhaité.

Beaucoup d’économistes classiques comme David Ricardo, Thomas Malthus, ou Jean de Sismondi étaient stagnationnistes dans la mesure où ils prédisaient un état stationnaire. Les théories modernes de la stagnation sont l’héritage de John Maynard Keynes (1936) et de Alvin H. Hansen (1938) dans le contexte difficile des années 1930. Ils insistent en particulier sur la faiblesse structurelle des incitations à investir. Il faudra attendre les soubresauts de la crise financière globale pour voir resurgir cette théorie dans une conférence de Lawrence Summers (1993). Celle-ci s’est maintenant bien installée dans le paysage académique comme le montre en particulier, pour n’en citer que quelque uns, les ouvrages récents de Teulings et Baldwin (2014) ou de Summers (2018).

Le rôle des contraintes environnementales

Pour expliquer ce phénomène, plusieurs facteurs explicatifs ont été avancés (Barry Eichengreen, 2015). Ainsi pour Bernanke (2005), le ralentissement de la croissance démographique pourrait générer un excès mondial d’épargne en raison, entre autres, des incertitudes pesant sur les systèmes de retraite. Pour Gordon (2012), il s’agit plutôt d’une conséquence de la nature des innovations technologiques de la troisième révolution industrielle qui permettent d’améliorer le bien-être mais sans accroître significativement le potentiel de croissance. D’autres auteurs insistent davantage sur les conséquences des mécanismes de désendettement privé et public qui pénalisent la demande effective.

Si tous ces arguments ont une part de vérité, ils ignorent le rôle majeur que jouent aujourd’hui les contraintes environnementales. Les penseurs classiques avaient déjà souligné leur importance. Ainsi, chez Ricardo (1817) la baisse tendancielle des taux de profit qui conduit à l’état stationnaire est la conséquence de l’accroissement des salaires. Celui-ci résulte de l’augmentation des prix des produits agricoles de subsistance, consécutive à la mise en valeur de terres moins fertiles pour faire face aux besoins d’une population croissante. C’est dire que pour Ricardo, la rareté et le caractère non reproductible de la terre contraignent durablement la croissance.

Les économistes classiques introduisaient les contraintes environnementales dans leurs théories dès début du XIXᵉ siècle. Jack Frog/Shutterstock

À notre époque, les contraintes environnementales pourraient prendre plusieurs formes. La première concerne les conséquences des politiques climatiques d’atténuation qui génèrent une majoration des coûts des énergies carbonées. Dans quelle mesure en résultera-t-il un ralentissement de la croissance ? Une hypothèse centrale est celle du degré de substituabilité entre l’énergie et la combinaison capital-travail. Si les facteurs de production sont faiblement substituables (ou complémentaires) alors le renchérissement des prix de l’énergie contraindra fortement l’accumulation productive et par conséquent, la croissance. Bien qu’aucun consensus n’ait encore émergé sur la valeur exacte des paramètres à considérer, on ne peut pas exclure que, dans un horizon proche et dans certains secteurs particulièrement énergivores, les possibilités de substitution soient très limitées.

Une autre question est celle relative à la modification du mix énergétique, c’est-à-dire à la possibilité de réduire la part des énergies fossiles dans la consommation énergétique. Elle peut être abordée en faisant référence au pic pétrolier. Ce moment, qui ne doit pas être confondu avec celui de l’épuisement de la ressource, correspond à une situation où la quantité maximale de pétrole extraite en une année ne peut plus augmenter. Dans les technologies actuelles, une telle situation générerait forcément un ralentissement de la croissance qui dépend de la croissance des flux de pétrole extraits. On assisterait alors à la réalisation de la prédiction du rapport Meadows (1972) sur les limites de la croissance. Il faut noter que certaines études prédisent un pic pétrolier, toutes techniques confondues, entre 2020 et 2050.

Le coût de l’inaction

L’évolution des émissions de CO2 peut être décrite par une identité connue sous le nom d’équation de Kaya (1997). Celle-ci décompose son évolution en quatre éléments : la croissance démographique, la croissance du PIB par tête, l’évolution du mix énergétique et celle de l’efficacité énergétique. Par conséquent, si la communauté internationale souhaite réduire les émissions de gaz à effet de serre, alors elle sera confrontée à une donnée exogène, à savoir la forte augmentation de la population mondiale. En absence de progrès significatifs en matière d’efficacité énergétique et de changements notables dans le mix énergétique (ce dernier a même tendance à se détériorer avec l’exploitation accrue du charbon dans certains pays), le respect de la contrainte climatique signifierait inéluctablement un ralentissement de la croissance.

Mais si les politiques climatiques ont un coût, celui de l’inaction est bien plus grand encore. Ainsi, pour prendre un seul exemple, on peut considérer le rapport de l’OCDE (2016) préparatoire à la COP21 de Paris. Ce rapport simule les conséquences économiques du changement climatique. Malgré les incertitudes concernant le fonctionnement du système climatique, les experts considèrent que, sans mesures d’atténuation (et uniquement avec des mesures d’adaptation au changement climatique provoquées par la réaction des marchés), on enregistrerait des pertes de PIB annuel entre 1 % et 3 % d’ici à 2060 (correspondant à un doublement de la concentration en CO2 et à un réchauffement compris entre 1,5°C et 4,5°C). Les conséquences seraient particulièrement négatives en Afrique et en Asie, l’impact négatif transitant principalement par la baisse des rendements des cultures et de la productivité du travail, puis par l’élévation du niveau des océans.

Si le changement climatique affecte l’ensemble des secteurs, il peut considérablement fragiliser le secteur financier dont l’importance pour la croissance est largement reconnue. Ainsi le changement climatique pourrait générer des risques physiques (directs ou indirects par le jeu des mécanismes assurantiels) ou liés à la transition énergétique avec la problématique des « actifs échoués », c’est-à-dire les actifs liés aux énergies fossiles qui verraient leur valeur diminuer. Le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, insiste sur la nécessité de dépasser ce qu’il appelle la « tragédie des horizons », c’est-à-dire la dichotomie entre un horizon de court terme qui est celui de la finance et un horizon de long terme approprié pour traiter des contraintes environnementales.