Étiqueter les aliments selon leur valeur nutritionnelle est bon pour notre santé

Dans un supermarché à Arcachon (Gironde). Luc Legay/Flickr, CC BY-SA

Les consommateurs continuent à pousser leur caddie dans les rayons frais et épicerie des supermarchés, comme à leur habitude. Ils le remplissent de yaourts ou de biscuits sans se douter que ces produits sont, en ce moment même, l’enjeu d’une bataille feutrée – en apparence – entre leurs fabricants, la grande distribution et les spécialistes de la santé publique. Celle-ci porte sur la valeur de ces produits d’un point de vue nutritionnel, et la manière la plus efficace d’en aviser les clients.

Pour l’instant, les renseignements sont peu visibles, inscrits à l’arrière des emballages en petits caractères. Demain, ils pourraient figurer sur le devant, avec des logos distinctifs qui sauteraient aux yeux, permettant de reconnaître immédiatement les produits les meilleurs pour la santé.

Le juge de paix, en la matière, a été désigné par la ministre de la Santé et son verdict est imminent – attendu pour le mois de mars. Il s’agit du Fonds français alimentation santé (FFAS), fondation dont l’impartialité a été publiquement mise en cause, en raison de son financement par l’industrie agroalimentaire. Il doit malgré tout donner les résultats d’une expérimentation réalisée à l’initiative du gouvernement dans 60 magasins en France, entre septembre et décembre 2016. Concrètement, ce dispositif vise à départager 4 signalétiques différentes.

Une expérimentation en supermarché controversée

Ces derniers mois, le débat a fait rage autour de la validité scientifique de l’expérimentation. Mais le 14 février, la surprise est venue d’un établissement public, dont personne ne soupçonnait qu’il pourrait remettre en cause… le principe même de ces signalétiques. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), chargée de l’évaluation des risques dans les domaines de l’alimentation, a en effet rendu un avis dans lequel elle conclut : « Rien ne prouve que les nouveaux systèmes d’étiquetage nutritionnel actuellement testés en France seront efficaces pour faire diminuer les maladies chroniques (obésité, diabète, etc.) ». Et d’enfoncer le clou : « En l’état actuel des connaissances, la pertinence dans une perspective de santé publique des systèmes d’information nutritionnelle (SIN) examinés n’est pas démontrée ».

L’association de consommateurs UFC–Que Choisir a réagi le jour même, assurant que « l’intérêt informatif de l’étiquetage nutritionnel n’est plus à prouver ». Ce qui est demandé pour l’instant à ces signalétiques, explique en substance l’association, c’est simplement d’aider le consommateur à faire les choix les plus favorables à sa santé.

Leurs effets sur une maladie comme l’obésité ne pourront pas être mesurés avant des années sachant qu’un seul pays, l’Australie, a adopté un tel système, et seulement en 2014. « S’agissant d’affections de longue durée et aux origines multiples, il n’existe évidemment aucune étude disponible sur les effets potentiels de ces étiquetages », écrit l’UFC-Que choisir.

Le logo nutritionnel australien est composé de 5 étoiles. Ici une barre de céréales qui en compte 4,5. Juliette48, CC BY

Le moment est venu pour la Société française de santé publique (SFSP) de réagir à son tour à la position de l’Anses. Si, étiqueter les aliments selon leur valeur nutritionnelle est bon pour notre santé ! Tout dépend, en fait, de la manière dont on cherche à évaluer l’efficacité de cette mesure.

La particularité de cette société savante est de rassembler autour d’un objectif commun, la bonne santé de la population, à la fois des professionnels de santé, des spécialistes de l’activité physique ou encore des géographes. S’y ajoutent des représentants de la médecine scolaire ou de la protection maternelle et infantile, ou encore des experts des effets de l’environnement sur la santé. Professeur de santé publique, j’en assure la présidence depuis 2011.

La SFSP, membre du comité de concertation créé en 2015 pour évaluer les logos nutritionnels, étudie depuis plusieurs années déjà la littérature scientifique sur le sujet. Et elle ne partage pas, mais alors pas du tout, les conclusions de l’Anses sur la non « pertinence » de ces logos, comme indiqué dans le communiqué du 23 février.

Il faut saluer, au préalable, le travail titanesque effectué par l’Anses depuis des années pour évaluer la valeur des différents nutriments (protéines, lipides, glucides, vitamines…) et définir des seuils de consommation optimale pour chacun d’entre eux.

Quel impact sur l’obésité, les cancers, le diabète

Le problème, dans l’expertise réalisée par l’Agence, tient à la définition choisie pour juger de la « pertinence » des logos nutritionnels. « La pertinence en matière de nutrition des systèmes d’information nutritionnelle (…) correspond à l’objectif de réduction de l’incidence des pathologies dans l’ensemble de la population par l’intermédiaire de ses effets sur les choix alimentaires », écrit-elle dans son avis. En d’autres termes, il faudrait que ces logos aient un impact visible et mesurable sur la survenue de l’obésité, des cancers, du diabète ou des maladies cardiovasculaires.

Le système australien appliqué depuis 2014 note les produits alimentaires d’une à cinq étoiles selon leur valeur nutritionnelle. heath star rating website

Or, l’ambition des créateurs de ces signalétiques est bien plus modeste. Des codes couleur – ou des étoiles, comme en Australie – ne peuvent, à eux seuls, produire des résultats aussi spectaculaires. Leur apparition sur les emballages ne peut être qu’un élément d’une stratégie plus globale de nutrition mobilisant à la fois l’information, l’éducation à l’école et ailleurs, l’accès des familles les plus modestes aux bons produits, ou encore la réduction de la pression marketing et publicitaire. De plus, l’alimentation n’est pas le seul pilier de la politique nutritionnelle. Il en existe un second : l’activité physique. Il reste fort à faire pour créer partout dans notre pays les conditions permettant une pratique adaptée aux possibilités de chacun.

Des maladies qui se développent à l’échelle de plusieurs années

Par ailleurs, les maladies dont il est question se développent à l’échelle de plusieurs années, voire de plusieurs dizaines d’années. Des observations sur un temps aussi long sont impossibles à réaliser dans des conditions expérimentales, seules à même d’apporter le niveau de preuve maximal attendu par les experts de l’Anses.

L’Anses demande beaucoup aux logos nutritionnels. Sans doute trop. Elle souhaite qu’ils facilitent la couverture des besoins en nutriments (un grand nombre de minéraux, de vitamines, de différents acides gras…) de la population en général, mais aussi de tous les « sous-groupes de population » ayant des besoins nutritionnels spécifiques. Sans doute ses experts pensent-ils, par exemple, à des individus exposés à un risque de dénutrition comme les personnes âgées.

La vocation des logos nutritionnels est, rappelons-le, assez basique. Ils visent à permettre aux consommateurs de comparer facilement les aliments entre eux et d’orienter leurs choix vers des produits plus favorables à l’équilibre nutritionnel. Ce qui devrait, à terme, contribuer à améliorer leur santé.

Trop de sel, de sucre et d’acides gras saturés

En filigrane, on devine derrière l’expertise rendue par l’Anses une approche biomédicale qui domine dans notre pays, en matière d’alimentation et de santé publique. Celle-ci conduit trop souvent à privilégier des actions ciblées sur un haut risque individuel, par exemple la volonté de réduire les carences en fer chez certaines femmes, ou celles en vitamine C ou en calcium chez les personnes âgées. On néglige les stratégies plus universelles, qui permettent pourtant d’abaisser le niveau de risque moyen pour l’ensemble de la population. C’est précisément ce qui se passe lorsqu’on agit pour diminuer la consommation de sel, de sucre et d’acides gras saturés, dont l’Anses rappelle fort justement qu’ils sont « consommés de façon excessive » par la plupart des Français.

À lire la conclusion de l’Anses, il semblerait qu’au fond… tout le monde soit d’accord. « Dans le cadre du déploiement prévu par la réglementation de l’étiquetage nutritionnel, la mise en œuvre d’un système d’information nutritionnel pertinent apparaît (…) comme une mesure d’accompagnement, dans le cadre d’un continuum nécessaire entre actions d’éducation, d’information et d’encadrement réglementaire », écrit l’Agence. Surtout si on précise, comme écrit plus haut dans l’avis, que cet encadrement est « relatif à la régulation publicitaire, en particulier pour les enfants ». Les logos nutritionnels ne peuvent pas tout en matière de santé, mais ils peuvent un peu. C’est une raison suffisante pour ne pas s’en priver.

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