Excision : les congés d’été, période à risque pour les adolescentes

Jakob Owens/Unsplash

Pendant les vacances d’été, de nombreuses jeunes filles résidant en France vont faire le voyage vers le pays d’origine de leurs parents. Si l’excision y est pratiquée, le risque existe pour elles de subir cette mutilation sexuelle d’origine culturelle. C’est pourquoi une campagne nationale de prévention, lancée par l’association Excision parlons-en, les incite à s’informer et, au besoin, à demander de l’aide. « Soit méfiante et courageuse, peut-être pas le voyage de tes rêves, tu ne dois pas tomber dans le piège » chante l’interprète du clip d’animation au titre évocateur : « Tu pensais partir en vacances ? »

Le site Internet de l’association alerte-excision.org présente une carte du monde recensant les pays où l’excision est pratiquée. « En France, on pense que nous ne sommes pas concernées, mais il y a des femmes excisées parmi nos voisines, les camarades de nos enfants, nos collègues », expliquait Moira Sauvage, la présidente, à l’occasion du lancement de la campagne. Elle estime à environ 60 000 le nombre de femmes excisées vivant sur le territoire français.

La lutte contre l'excision a été érigée en symbole des droits humains principalement à travers la décennie de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui fut dédiée à la femme de 1975 à 1985. Les stratégies pour combattre cette mutilation génitale féminine ont varié au fil du temps, avec des succès inégaux. Une des conditions indispensables à leur réussite est une bonne connaissance des pratiques, décrites en détail dans mon livre Entre foi, lois et droits, l’expérience de l’excision en textes et en contextes, publié en 2016 aux éditions L’Harmattan.

L’excision a fait son entrée dans la classification des « mutilations génitales féminines » (MGF) dès les années 1990 par le truchement d’organismes comme l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), l’UNICEF, le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) et la Fédération internationale de gynécologie et d’obstétrique (FIGO). Ces organisations ont en effet procédé à l’époque à une « déclaration conjointe » contre ce fléau.

Ablation du clitoris et des petites lèvres

La campagne de l’association Excision parlons-en dans les rues de Paris, cette année. Association Excision parlons-en

Les mutilations génitales sont classées en quatre types par l’OMS, dont les trois premiers sont les plus courants. Le type I, ou sunnah, relève de l’ablation partielle ou totale du clitoris et/ou du prépuce ou capuchon du clitoris (clitoridectomie). Le type II, ou excision, consiste en l’ablation partielle ou totale du clitoris et des petites lèvres (labiadectomie), avec ou sans excision des grandes lèvres.

Le type III, l’infibulation, consiste à rétrécir l’orifice vaginal en recouvrant la vulve par l’ablation, puis l’accolement (suture) des petites lèvres et/ou des grandes lèvres, avec ou sans excision du clitoris. Sont recouverts l’urètre et l’introït vaginal, ne laissant qu’une petite ouverture – jusqu’à la taille d’un grain de riz –, destinée à l’écoulement de l’urine et du flux menstruel.

L’excision du clitoris fut longtemps appelée « circoncision féminine », en tant que pendant à la circoncision masculine. En kikuyu au Kenya, l’irua désigne d’ailleurs les deux pratiques. Celles-ci étaient équivalentes dans la plupart des cultures africaines : le clitoris était considéré comme un vestige masculin dont il fallait se débarrasser pour que la fille accède à la féminité, et le prépuce du pénis un organe vestigial féminin qui devait être coupé pour que le garçon accède à la masculinité.

Une pratique qui a précédé les trois grandes religions

Cette pratique ancestrale date d’avant l’avènement des trois grandes religions monothéistes – le judaïsme, le christianisme et l’islam. Le terme sunnah qui relève du type I, se réfère à une excision atténuée (par rapport à la forme plus sévère anté-islamique) préconisée par Mohamed à une exciseuse, dans un hadith(une communication orale du prophète). Dans la religion musulmane, l’excision est donc makrumah, c’est-à-dire, traduit de l’arabe, désirable ou conseillée, mais pas obligatoire (wajib).

L’excision est pratiquée principalement en Afrique, même si elle est aussi de rigueur ailleurs, comme en Indonésie. N’oublions pas qu’elle a également été une coutume en Europe, où elle a fonctionné comme une mesure contre la masturbation chez les jeunes filles jusqu’au vingtième siècle. Une Américaine, Renee Bergstrom, a même témoigné récemment l’avoir subie pour ce motif en… 1947, à l’âge de trois ans. En Afrique, la pratique se distribue selon deux axes, est-ouest et nord-sud, correspondant approximativement aux routes de l’esclavage, qui se croisaient au Soudan. Elle prévaut donc en Sierra Leone, en Guinée, au Mali, en Somalie, à Djibouti et en Érythrée, où elle atteint 90 % de la population féminine.

Une femme et son bébé, au Sierra Leone. Annie Spratt/Unsplash

Ces altérations génitales, pratiquées avec des couteaux ou rasoirs non stérilisés, des aiguilles ou des épines d’acacia, provoquent un traumatisme dont les effets perdurent. Elles peuvent entraîner de sévères problèmes de santé, comme le tétanos, la septicémie, les pertes sanguines, la rétention urinaire, les kystes, des lésions et des inflammations des parties génitales et des organes contigus, ainsi que l’infertilité, la dysfonction sexuelle, et parfois la mort par hémorragie.

Pour limiter ces risques, la pratique a pu dans certains pays être médicalisée, réalisée notamment en milieu hospitalier. Mais cette sécurisation comporte l’inconvénient, aux yeux de certains, de légitimer la pratique.

Le contrôle des appétits sexuels de la jeune fille

L’excision est justifiée de diverses manières. Les motifs peuvent être socioculturels, visant au contrôle des appétits sexuels de la jeune fille et à garantir sa virginité lorsqu’elle est offerte en mariage. Ils peuvent être de l’ordre de la purification, de l’hygiène et de la « beauté » génitale – l’apparence « soyeuse » de la vulve cicatrisée est évoquée pour l’infibulation. Enfin les motifs peuvent être d’ordre religieux et patriarcaux. En effet l’excision faisait autrefois office de ceinture de chasteté et, aujourd’hui, confine la sexualité de la femme à la reproduction.

Pour contrer cette pratique, l’une des approches les moins productives a été la pénalisation. Les procès de Bobigny dans les années 1980 contre les familles bambara et soninké vivant à Paris ont montré ses limites, comme décrit dans le livre L’Excision en procès, un différend culturel (L’Harmattan). La défense de l’intégrité du corps selon une perspective chrétienne et le rejet occidental d’une pratique non-occidentale n’ont pas montré davantage d’efficacité.

L’approche la plus productive reste celle qui met en exergue le bien-être et la santé de l’enfant, de la jeune fille et de la femme excisée. Elles étaient au moins 200 millions dans le monde en 2016, selon l’Unicef, à avoir subi une variante de la pratique.

Des rites de passage alternatifs pour les adolescentes ont aussi été proposés comme l’excision par les mots (à la place des maux), la retraite hors société ou un diplôme remis à la jeune fille.

L’abandon de la pratique par les exciseuses sénégalaises

Une autre stratégie efficace d’éradication est l’éducation publique. Elle consiste à sensibiliser les parents, les hommes – prétendus bénéficiaires de ces pratiques – et les femmes spécialisées dans ce rituel, les exciseuses. Ainsi au Sénégal, en 1997, les exciseuses bambara de la communauté de Malicounda abandonnèrent leurs « outils » en masse, sous l’égide du programme national Tostan (« percée » en ouolof). Elles remirent au goût du jour la tradition autochtone du prêt du serment, en remplacement de l’excision, et firent pression sur le gouvernement sénégalais, qui condamna ensuite le rituel.

Il est important que les intervenants extérieurs conjuguent leurs efforts avec les acteurs de terrain que sont les exciseuses afin d’éviter le phénomène de réactance, ce mécanisme de défense mis en œuvre par un individu qui tente de maintenir sa liberté d’action lorsqu’il la croit ôtée ou menacée. Sinon les efforts sont vains, comme ce fut le cas au Soudan en 1946. Les colons britanniques décrétèrent l’infibulation illégale, ce qui eut pour résultat une survivance clandestine de la pratique.

À défaut de pouvoir prévenir l’excision, la réparation chirurgicale peut permettre d’en réduire les conséquences. L’urologue français Pierre Foldès, qui a découvert l’excision lors d’un voyage au Burkina Faso dans les années 80, pratique de telles inverventions dans son cabinet de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines).

Un sujet d’humour en Grande-Bretagne

L’excision est désormais connue du grand public et certains pays comme la Grande-Bretagne n’hésitent pas à s’emparer du phénomène. En 2004, on a pu voir lors d’un épisode de la très populaire série télévisuelle humoristique Nip/Tuck un chirurgien faire l’amour avec une patiente qui venait de subir une reconstruction du clitoris, afin de vérifier si l’opération avait ou non réussi.

Plus sérieusement, au début de cette année, la chaîne britannique BBC1 a diffusé une série dramatique de Heidi Thomas, Call the Midwife (Appelez la sage-femme). L’un des épisodes montre la confrontation entre des femmes somaliennes infibulées et des infirmières britanniques non sensibilisées à cette pratique.

Si l’excision a perdu du terrain, son déclin reste relativement lent et varié selon les États. Globalement, elle est encore loin d’être éradiquée, comme le montre un rapport publié par l’Ined en avril. En France, l’information des adolescentes et l’incitation à composer le 119 (le numéro de l’enfance en danger) peuvent améliorer la situation.