Expérimentation dans les supermarchés de l’étiquetage nutritionnel : quelle transparence ?

Un supermarché en région parisienne. 60 magasins ont participé à l'automne dernier au test de 4 logos nutritionnels différents. LionelAllorge/Wikimedia, CC BY-NC-ND

Les consommateurs sont de plus en plus préoccupés par la qualité de leur alimentation et la composition des produits qui leur sont proposés. Un sondage OpinionWay pour l’Association nationale des industries alimentaires (ANIA) révélait le 24 juin 2015 que 42 % d’entre eux demandait un étiquetage nutritionnel compréhensible (en hausse de 12 %) et 54 % pensait que l’industrie n’informe pas honnêtement les consommateurs.

Sur une initiative gouvernementale, une expérimentation de nouveaux systèmes d’étiquetage nutritionnel a été mise en place dans 60 magasins, sur 1 300 produits entre septembre et décembre 2016. Or, cette expérimentation « en conditions réelles d’achat » souffre d’écarts importants aux standards déontologiques et procéduraux applicables aux essais aléatoires contrôlés.

À ceci s’ajoutent les nombreux problèmes qui ont émaillés la mise en œuvre de l’expérience, et qui ont en partie été dévoilés par la presse. De ce fait, il apparaît crucial que les résultats de cette expérimentation soient considérés avec prudence.

Retour sur la genèse de l’expérimentation

De quoi s’agit-il au juste ? Le ministère de la Santé a proposé un étiquetage nutritionnel simplifié sur la face avant des produits alimentaires, le système graphique Nutri-Score.

Validé par des publications dans des revues internationales à comité de lecture, ce système utilise un score de qualité nutritionnel calculé à l’aide d’informations pertinentes du point de vue de la santé publique. Ces informations sont pour la plupart déjà fournies par les producteurs dans une déclaration nutritionnelle obligatoire lors de la mise sur le marché des produits : ce sont les densités de nutriment le plus indiquées en face arrière des emballages alimentaires (énergies, protéines, sucres, acides gras saturés, sodium, fibres), auquel s’ajoute la teneur en fruits et légumes.

Le score est ensuite utilisé pour ordonner les produits en 5 catégories de qualité nutritionnelle décroissante, correspondant à 5 couleurs (du vert au rouge). Ce système est synthétique, au sens où il fournit au consommateur un seul élément d’information. Il est également aisément compréhensible par les consommateurs les moins à l’aise avec les chiffres.

L’ANIA et la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) ont immédiatement manifesté leur opposition. La FCD a proposé le système synthétique SENS, non validé par des publications scientifiques, qui utilise des informations nutritionnelles très rarement fournies par les producteurs lors de la mise sur le marché des produits : sucres simples, acide alpha-linolénique, calcium, Vitamine C.

L’affichage se distingue du Nutri-Score par l’apposition de recommandation de fréquences de consommation (de « très souvent » (vert) à « occasionnellement et en petites quantités » (violet)), et d’autre part par l’utilisation du violet à la place du rouge pour signaler les produits ayant un mauvais profil nutritionnel.

En haut à gauche : le SENS, proposé par la FCD ; En haut à droite, le Nutri-Score initialement proposé par le Ministère de la Santé.

Arguant du manque de preuves scientifiques des effets du Nutri-Score sur les choix des consommateurs, l’ANIA et la FCD ont obtenu que soit inscrit dans la loi de modernisation du système de santé (article 14) le principe d’une expérimentation « en conditions réelles d’achat ». Suite à la promulgation de la loi, le 26 janvier 2016, le gouvernement a lancé une procédure d’expérimentation de quatre systèmes graphiques.

En plus du Nutri-Score et du SENS, deux autres systèmes ont été testés : le Nutri Repère, donnant les densités et pourcentages d’Apports de référence (anciennement Apports journaliers recommandés : AJR), et le Nutri-Couleur, qui ajoute des couleurs au Nutri Repère. Ces systèmes sont dits analytiques, au sens où plusieurs éléments d’information sont fournis au consommateur, qui les pondère librement selon ses préférences et objectifs.

L’expérimentation débutée le 26 septembre 2016, et achevée le 4 décembre 2016, visait à mesurer l’impact des quatre systèmes d’étiquetage sur la qualité nutritionnelle du panier du consommateur.

À cette fin, 60 magasins avaient été tirés au sort. Parmi ces derniers, 20 ont servi de groupe contrôle (aucun étiquetage nutritionnel en face avant, hors allégations) et quatre groupes de 10 magasins ont été traités avec l’un des quatre systèmes d’étiquetage. Dans tous les magasins, seules trois catégories de produits ont fait l’objet de l’expérimentation (conserves, produits traiteurs frais, viennoiseries et produits de panification emballés). Des enquêtes de la presse spécialisée – Linéaires et Que choisir – ont mis en évidence les problèmes minant la crédibilité et la validité scientifique de l’expérimentation, notamment les difficultés dans la mise en œuvre des différents traitements.

Manque de transparence, conflits d’intérêts et enjeux économiques

Cette expérimentation n’est pas uniquement un exercice de recherche académique, dont les résultats s’ajouteraient aux recherches expérimentales déjà existantes sur l’impact de l’étiquetage nutritionnel face avant. Les enjeux économiques pèsent tout autant que les enjeux de santé publique. Un système synthétique comme le Nutri-Score, plaçant les produits sur une échelle allant du vert au rouge, classant les produits sans ambiguïté, est susceptible de modifier fortement le jeu concurrentiel, même si l’étiquetage restera optionnel. Le consommateur étant mieux informé, les producteurs auront des incitations importantes à reformuler la qualité nutritionnelle de leurs produits. L’impact de l’étiquetage sur l’offre peut permettre des gains en santé publique importants.

Le futur système d’information nutritionnelle prévoit des logos sur la face avant des produits, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Arnaud25/wikimedia, CC BY

Alors même que l’expérimentation a pour but d’informer le choix par l’État d’un système d’étiquetage nutritionnel, elle a été confiée à une fondation financée par l’industrie : le Fond Français Alimentation Santé (FFAS), qui s’appuie pour les aspects opérationnels, sur l’agence de communication Link’ Up. Cette dernière compte parmi ses clients plusieurs groupes de l’industrie agro-alimentaire. Plusieurs membres du conseil scientifique de l’expérimentation sont également liés à cette industrie.

Cette situation n’est pas exceptionnelle dans les sciences expérimentales, puisque nombre d’essais aléatoires contrôlés en médecine sont menés par des structures privées ou avec leur appui financier. Mais, dans ce champ disciplinaire, des procédures ont été développées, comme l’enregistrement préalable d’une étude, pour éviter les manquements à l’intégrité scientifique, les risques éthiques et la recherche a posteriori de résultats significatifs (data mining).

Or, aucune des garanties nécessaires n’est présente dans le cas de cette expérimentation, du fait de la rapidité avec laquelle le protocole expérimental a été construit et implémenté, et de l’ambition d’en communiquer les résultats seulement deux mois après la fin de l’expérience. Parmi ces garanties attendues, on peut citer notamment : (1) le dépôt du protocole auprès d’une structure scientifique labellisée et indépendante ; (2) l’examen du protocole par un comité d’éthique indépendant ; (3) le dépôt préalable d’un plan d’analyse, incluant la phase de traitement des données brutes, et précisant le critère de jugement retenu pour comparer les traitements ; (4) la mise à disposition des données à des fins d’analyse et de réplication.

Concernant les trois premiers points, on peut regretter que la FFAS n’ait pas jugé bon d’adopter une démarche transparente. On peut regretter également que les pouvoirs publics, en coordination avec les industriels et distributeurs, n’aient pas jugé intéressant de lancer un appel d’offre ouvert, qui aurait permis de faire appel à des institutions spécialisées dans les essais randomisés contrôlés (J-Pal, Inserm, etc.) et n’ayant pas d’intérêts financiers à défendre.

À la suite du rapport publié par l’Équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (EREN) du professeur Serge Hercberg, montrant des défaillances dans la mise en œuvre du test, la FFAS répond de manière sans doute ironique qu’« il est impossible à cette équipe de participer à l’évaluation ex ante en conditions réelles d’achat de quatre systèmes d’information nutritionnelle sans soulever de facto un problème de conflit d’intérêts puisque ce système est en compétition avec trois autres ».

Ainsi, dans un mouvement de renversement des valeurs, la FFAS, dont les membres ont des intérêts financiers à défendre, et la FCD, promotrice du système SENS, pourraient prendre en charge l’évaluation, tandis que les équipes de recherche publique devraient être écartées car susceptibles d’être guidées par des intérêts… non financiers.

Enfin, pour les raisons évoquées plus haut, le degré de validité de l’expérimentation « en conditions réelles » ne pourra être certifié par la communauté scientifique que si l’ensemble des données et procédures de l’expérimentation sont accessibles, avant toute communication des résultats, à une contre-expertise. Cette demande est légitime à double titre. D’une part, parce que l’expérimentation a été financée à près de 50 % (environ un million d’euros) par l’État, c’est-à-dire les consommateurs. D’autre part, parce que le manque de transparence et d’intégrité scientifique qui ont minés cette expérimentation ne peuvent que renforcer la défiance des citoyens envers le politique et la science.


Découvrez les travaux de Fabrice Etile sur l’identité et les comportements de santé dans le cadre de l’Axa Research Fund.

The Conversation is a non-profit + your donation is tax deductible. Help knowledge-based, ethical journalism today.