Extrême-droite et terrorisme : perspectives franco-allemandes

Manifestation à Augsbourg (sud de l'Allemagne), le 30 juin 2018,contre le parti d'extrême droite AfD. Guenter Schiffmann/ AFP

Alors que la DGSI a arrêté le 23 juin 2018, après plusieurs mois de surveillance, dix individus, tous membres d’un groupe extrémiste de droite qui envisageait de commettre des attentats spécifiquement contre des personnes musulmanes, il nous paraît opportun de revenir sur les réponses apportées en France aux groupes d’extrême droite non-partisans. La question de la proximité de certains activistes avec les forces de sécurité pose également question.

Il est frappant de constater que l’Allemagne connaît des velléités similaires au sein de certaines de ses administrations, d’autant plus que le radicalisme de droite non-partisan est plus important en Allemagne qu’en France.

À cet égard, et avant de revenir sur le cas français, décentrer notre regard outre-Rhin permet d’interroger les réponses formulées côté allemand.

En Allemagne, une lutte ancienne

La question de la lutte contre les mouvements politiques poursuivant des objectifs anticonstitutionnels est ancienne et ancrée en Allemagne. C’est aux acteurs étatiques aussi bien qu’à la société allemande que la lutte contre ceux-ci est confiée.

La question de la présence éventuelle d’extrémistes au sein de l’administration allemande est ancienne. Déjà en 1972, le gouvernement fédéral se dotait d’un décret permettant aux services de renseignement de lancer des enquêtes sur les candidats à la fonction publique afin de repérer de potentiels extrémistes (il s’agissait surtout d’identifier les personnes proches ou membres de groupes d’extrême gauche) afin de leur en interdire l’accès.

Cette décision politique, confirmée par la Cour constitutionnelle allemande en 1975, a fait l’objet de sévères critiques en Europe. Pourtant, l’Allemagne a réussi à sortir d’une conception purement répressive de la lutte contre l’extrémisme politique. Elle s’est, depuis une vingtaine d’années, attelée à prévenir l’extrémisme en mettant en place de larges programmes soutenant les projets de la société civile visant à lutter contre l’idéologie radicale de droite.

Celle-ci est définie par le politiste néerlandais Cas Mudde comme une croyance selon laquelle les États devraient être habités par les membres du groupe natifs et que les autres éléments (non-natifs ou opposants à cette conception ethnocentriste) mettent en danger l’État nation homogène.

Des nombreux programmes en faveur de la tolérance

Ainsi ont prospéré en Allemagne, depuis la fin des années 1990, des initiatives favorisant la tolérance, la lutte contre les préjugés racistes, l’insertion sociale, l’éducation. Ces programmes financés par l’État mais, dans l’immense majorité des cas, conçus par des associations sont mis en œuvre sur la totalité du territoire allemand.

En agissant de la sorte, une politique publique associant des acteurs gouvernementaux et de la société civile visant à lutter contre le radicalisme de droite a émergé. Les mesures répressives ont cependant subsisté – un choix politique confirmé ces dernières années en réaction à la découverte du groupe terroriste Nationalsozialistischer Untergrund(NSU) par la police après plus de dix ans de vie souterraine et dix meurtres, dont neuf ayant des motivations racistes.

Cependant, l’introduction d’une dimension préventive dans la politique publique de lutte contre l’extrémisme politique a généré une offre importante en terme de formation au sein des administrations de sécurité : les programmes des écoles de police (intégrées aux universités appliquées en Allemagne) comportent ainsi des modules d’enseignement visant à la prévention du racisme et à l’identification de l’idéologie radicale de droite.

Preuve de l’importance de cette thématique dans l’éducation des fonctionnaires, des chaires professorales existent dans les universités appliquées formant ces derniers.

Les réticences du Parquet de Saxe

Cela n’empêche pas l’existence de policiers d’extrême droite : la presse allemande rapportait, en mai 2018, l’identification par les services de renseignement de 431 personnes susceptibles d’être d’extrême droite dans l’armée. Cependant, l’attention portée aussi bien par les services de renseignement que la société civile à ce sujet est élevée et génère la mise en place de procédures disciplinaires ou pénales.

Et pourtant, le fédéralisme laisse apparaître des situations contrastées soulignant la nécessité de poursuivre la politique de prévention contre l’idéologie radicale de droite : si l’on s’intéresse aux magistrats de certains Länder comme celui de Saxe, la perception de ce qu’est le terrorisme d’extrême droite pose encore question.

Ainsi, l’an dernier, le procureur général fédéral s’est autosaisi sur une affaire dépendant initialement du parquet de Saxe qui refusait de retenir la qualification terroriste pour des actes planifiés par un groupe d’extrême droite. Ce groupe envisageait des attaques contre des centres d’accueil de demandeurs d’asile.

Penser la prévention de l’extrémisme de droite en France

Qu’en est-il en France ? La principale différence entre les deux exemples réside dans le traitement général de l’extrémisme de droite.

Le 25 juin, en Charente, après l’interpellation d’un membre présumé d’un réseau d’extrême droite qui planifiait des attaques contre des musulmans sur le sol français. Xavier Leoty/AFP

Alors que l’Allemagne s’est dotée d’une politique publique visant à lutter contre l’idéologie radicale de droite, la France a limité ces débats à l’arène politique. Les forces de sécurité surveillent et appréhendent ce qu’ils nomment « l’ultra-droite » et qui correspond à la frange de l’extrême droite prête à user de la violence pour exprimer son idéologie.

Il est, à ce titre, intéressant de noter la création d’un substantif spécifique (« ultra ») pour qualifier la branche de l’extrême droite faisant l’objet d’un traitement par les acteurs étatiques (et non seulement politiques). Son usage, répandu chez les policiers, a été repris par l’immense majorité des médias. Il souligne la difficulté, dans le cas français, de penser le radicalisme de droite comme une famille politique composée de partis politiques souvent moins radicaux que les groupuscules de la subculture d’extrême droite à laquelle appartiennent les personnes appréhendées fin juin par la police.

De même, lorsque les autorités interviennent contre ces groupes, se pose inévitablement la question du risque que représentent les groupuscules extrémistes en France. La DGSI a fait part, dès 2016, son attention renouvelée envers ces activistes. Mais la réflexion en France ne parvient pas à dépasser le cadre de l’institution policière, qui reste le principal référentiel pour penser la lutte étatique contre les mouvements politiques les plus extrémistes.

L’exemple allemand : l’implication de la société civile

L’exemple allemand présente l’intérêt d’ouvrir la réflexion à l’engagement d’acteurs publics plus larges. Face à la violence de l’extrême droite, les Länder ont été contraints de repenser les réponses aux mouvements antidémocratiques non seulement en termes répressifs – les forces de l’ordre ont eu les plus grandes difficultés à policer ces violences dans les années 1990, montrant les limites d’une approche seulement répressive – mais également en termes préventifs.

Cela incite, dans le cas français, à entamer une réflexion qui n’engage pas seulement les acteurs de la police et du renseignement mais bien d’autres acteurs publics.

En Allemagne, la mise en place de réseaux d’acteurs chargés de prévenir le développement d’une idéologie niant tendanciellement des valeurs fondamentales des démocraties libérales (comme l’égalité en droit ou l’universalisme) a permis d’associer une partie de la société civile à l’action publique contre l’extrémisme. Une réponse libérale a ainsi été trouvée au paradoxe démocratique, c’est-à-dire à la difficulté pour une démocratie libérale de lutter contre des mouvements politiques utilisant pourtant les droits qui leur sont accordés par celle-ci afin de l’affaiblir.