Faire famille dans le monde globalisé : l’exemple d’une famille capverdienne

Famille capverdienne réunie pour le départ de l'un d'entre eux (Fogo). Pierre-Joseph Laurent

La famille est l’institution la plus ancienne inventée par les sociétés humaines. Au fil des siècles et déclinée par chaque société, elle a pris de multiples contours. La majorité des familles reposent sur des alliances très diverses, mais certaines ne le sont pas.

Généralement, la famille consiste dans une unité de personnes, parfois réduite à une femme et ses enfants, réunie pour collaborer et s’entraider dans la vie quotidienne et tout particulièrement dans la prise en charge des enfants.

Un cas d’école est celui de la société insulaire capverdienne.

Mes recherches menées depuis quinze ans, dans toutes les îles du Cap-Vert et auprès des individus capverdiens en situation de migrations dans d’autres pays m’ont permis de conclure qu’il n’existe pas de famille capverdienne type.

L’invention de la famille à distance

La société capverdienne possède une histoire migratoire multiséculaire aux États-Unis, liée à pêche à la baleine, en Europe, en Afrique et en Asie et une diaspora de près du double de la population de l’archipel. On compte près de 480 000 habitants dans les îles et, selon les chiffres entre 650 et 850 000 en dehors, composant la diaspora.

Pour des raisons historiques, chaque île s’est spécialisée dans des flux migratoires spécifiques. L’hypothèse la plus vraisemblable de cette variabilité est que les lois migratoires des pays d’accueil et leur marché du travail structurent à distance la famille capverdienne.

Confrontée à l’altérité et à la séparation de ses membres, cette famille, assez insaisissable, se révèle particulièrement adaptée aux conditions de monde globalisé du vingt et unième siècle.

En effet, bien avant l’apparition d’Internet, cette société a su apprivoiser la distance qui sépare durablement les membres d’une famille. Ils ont ainsi inventé la « famille à distance ». Étrange famille où le mariage semble avoir disparu, où les femmes élèvent seules leurs enfants, où des couples vivent longuement séparés et où des enfants sont confiés à des nourrices !

Transmettre le « capital migratoire »

Un projet majeur relie les membres de ces familles : celui de se transmettre le « capital migratoire » considéré comme un bien précieux. De manière similaire au capital social, auquel il convient d’ajouter le capital culturel et le capital économique pour reprendre Pierre Bourdieu, éléments qui renvoient à un ensemble de ressources qui expliquent la hiérarchie sociale, le capital migratoire positionne un individu dans la société capverdienne.

Au Cap-Vert, disposer légalement de la possibilité de migrer – ce qui n’empêche pas le recours temporaire à des formes de semi-légalité, voire de clandestinité – est très valorisé.

À de rares occasions, vacances, mariages ou funérailles, les membres dispersés de la « famille à distance » se rassemblent. Vécus intensément, ces moments éphémères suscitent les échanges. La famille refait corps : elle se réajuste et transmet des histoires. Aujourd’hui, les selfies se chargent ensuite d’en prolonger la mémoire.

Cette famille a réalisé un montage vidéo à l’occasion d’une réunion familiale au Cap-Vert, pour célébrer les noces d’or de l’un des couples.

La plasticité de la parenté

Confrontée à la diversité et à la fluctuation des routes migratoires, et aux transformations des législations des pays d’accueil, la famille capverdienne répond en mobilisant toutes les ressources qu’offre la parenté : séduction, sexualité, grossesse, mariage, divorce, adoption, etc.

Le « faire famille à distance » devient ainsi un processus dynamique, contemporain, qui permet d’entretenir, entre des membres dispersés sur des continents le « capital migratoire », dès que celui-ci a été acquis de haute lutte par un·e pionnier·e.

Ainsi la figure emblématique de Tio Mac. Familièrement appelé le « pionnier », il dote sa famille en « capital migratoire ». Il est l’aîné d’une fratrie de huit frères et sœurs, dont sept résident désormais aux États-Unis. Il est âgé de 20 ans lorsqu’il apprend l’arrivée pour les congés de migrants résidant aux États-Unis. Doté d’un charme certain, il approche progressivement une Américaine capverdienne. Il parvient à la convaincre de se marier avec lui. Cette femme alors âgée de 55 ans ne s’était jamais mariée officiellement. En l’absence d’ambassade américaine au Cap-Vert, le couple se rend à Lisbonne pour l’obtention du visa. Les discussions sont tendues. Tio Mac se montre convaincant et parvient à ses fins. Ils embarquent pour les États-Unis et s’installent à Boston. Cinq ans plus tard, Tio Mac passe du statut de migrant légal, à celui de citoyen américain, consécutivement à la réussite de l’examen de citoyenneté. Quelque temps après, il divorce de son épouse américaine pour retrouver sa compagne qu’il avait dû laisser au Cap-Vert pour migrer aux États-Unis.

La disponibilité du départ : le moment où la famille devient une « famille à distance » (Fogo) » P.-J. Laurent, Author provided

La longue soumission des membres de la famille à son projet

Même lorsqu’une seule personne voyage, la migration concerne le plus souvent une famille et rarement un individu. Il en va du montant nécessaire au départ, de la garde les enfants, ou de subvenir au besoin de la famille restée au pays.

Le « faire famille » devient un système dès lors que le capital migratoire incarne le bien collectif d’une famille, possédé individuellement par chacun de ses membres, avec comme finalité l’accumulation.

Cette mère explique avoir dû attendre le mariage d’une tante pour que de proche en proche, à son tour, au regard des lois migratoires, elle puisse migrer aux États-Unis. Ensuite, endettée vis-à-vis de sa famille, lorsqu’elle deviendra américaine, il lui incombera de transmettre cette possibilité de migrer à d’autres.

« La sœur de ma mère a épousé un Américain capverdien. C’est par elle que nous avons pu migrer. Lorsque ma tante a obtenu la nationalité américaine, au regard de la loi, elle a pu “appeler” (selon la formule consacrée) ses parents aux États-Unis. Ceux-ci ont ensuite “appelé” leurs enfants (non mariés), c’est-à-dire ma mère (qui n’était pas mariée officiellement) et ma mère m’a transmis le droit de migrer. Un droit que je tenterai de transmettre à mon tour. »

Le projet migratoire nourrit aussi des tensions

La mise en œuvre de ce projet de long terme invite à de multiples arrangements, avec comme corollaire l’enrôlement et la soumission des membres de la famille à la conservation du capital migratoire. La décision de partir ou de rester est prise en famille, en fonction d’opportunités à saisir, au regard des lois du regroupement familial. Ceci nécessite une grande disponibilité au départ où tout peut parfois se jouer en quelques jours, avec, le plus souvent, la nécessité d’avoir à se séparer pour des années d’un conjoint, d’enfants ou de parents.

Ce projet est planifié sur le long terme et mobilise plusieurs générations. Affectés à l’entretien de ce patrimoine, les membres de la famille collaborent : ils demeurent mutuellement tributaires d’un capital qui s’actualise dans chaque membre. Ainsi, chacun, à un moment donné, devient responsable de transmettre la possibilité de migrer à ceux qui n’en ont pas encore joui. Cette transmission confère des droits et des devoirs et génère des dettes et des attentes.

Aéroport de Boston. Passagers en provenance du Cap-Vert : une fratrie se retrouve après des années de séparation. P.-J. Laurent, Author provided

Ce type de famille alimente un dilemme de fidélité, entre les consanguins (la « famille par filiation ») et une compagne ou un compagnon (la « famille par alliance »). Le projet migratoire nourrit des tensions entre ces deux composantes de la famille. Le capital migratoire acquis, il est fréquent d’observer un repli de la famille sur elle-même, avec une tendance à nouer des alliances entre soi, c’est-à-dire au sein même de la famille élargie (entre cousins par exemple). On parle alors alliances endogames pour garder ce capital en son sein.

La circulation du care

La théorie du « soin à distance », c’est-à-dire du care circulation étudie les formes de circulation d’informations, de paroles, de personnes, de cadeaux, d’argent, entre les membres des noyaux séparés d’une famille.

Elle attribue à ces interactions quotidiennes, dont celles permises par Internet (Skype, WhatsApp, Viber, Facebook…) le maintien du « faire famille » en dépit de sa confrontation à la migration.

Si ces interactions constituent une évidence, elles ignorent que le « faire famille à distance » repose sur un projet englobant.

Ce projet explique le maintien de liens intenses entre les membres dispersés de la famille. Ce projet distille des devoirs et des dettes durant des décennies entre les différentes générations d’une même famille. La contrepartie est la soumission de tous au projet de la famille dont les membres ne peuvent s’émanciper, tant que les dettes envers la famille (par filiation) n’ont pas été soldées, avec à la clé de fréquents troubles psychiques.