Faire un séjour Erasmus… Et après ?

Face à un marché de l'emploi difficile, les étudiants voient dans le programme Erasmus un moyen de rebattre les cartes. Shutterstock

Depuis sa création il y a 31 ans, Erasmus a permis à plus de 9 millions de personnes de voyager en Europe. Mais, derrière ce chiffre, les échanges universitaires se sont-ils vraiment démocratisés ? Permettent-ils une meilleure insertion professionnelle ? Voilà deux des questions qu’aborde la sociologue Magali Ballatore dans son livre Erasmus et la mobilité des jeunes Européens (PUF), présentant les résultats d’une grande enquête dans trois pays. Les analyses qui suivent en sont extraites.


Pour les étudiants Erasmus des filières non sélectives, étudier dans un établissement étranger est valorisant. Cette valorisation n’est pas seulement ressentie comme une gratification du fait de la personnalisation de son parcours par l’étudiant, mais se traduit par un retour sur investissement concret et matériel, qui se vérifie objectivement par le parcours de Malia ou de Loïc pour ne prendre que deux exemples.

Malia se voit attribuer une allocation de recherche pour une thèse en histoire, qu’elle passe brillamment en moins de quatre ans. Quelques mois après sa soutenance, elle obtient un poste de cadre en CDI en tant que responsable scientifique d’un institut privé. Aujourd’hui, elle participe comme responsable scientifique à la création d’un autre institut et s’est vue aussi récemment offrir un contrat post-doctoral au Luxembourg. Loïc entre à l’IAE (Institut d’administration des entreprises), où les cours sont dispensés en anglais. Il est aujourd’hui manager dans une entreprise multinationale à Lyon, il planifie une mobilité interne pour se former aux États-Unis.

Pour ces étudiants, nous l’avons vu, le séjour d’études à l’étranger fait l’objet d’une démarche de différenciation dans une optique de rentabilisation, il est une étape réfléchie, une stratégie au sein de l’organisation d’un projet de formation, dans une période d’inflation des qualifications.

Une logique de distinction ?

De nombreux diplômés Erasmus, qui se trouvent aujourd’hui à l’étranger, pensent avoir été freinés dans leur désir d’ascension sociale par des stigmates qui reposent sur leur filière d’études ou par une concurrence exacerbée dans leur région d’origine. En France, les diplômés des universités provinciales utilisent souvent l’Europe comme une route alternative à la « montée vers la capitale », trajectoire traditionnelle pour ceux qui souhaitaient, et souhaitent encore, faire carrière (Smith, Favell, 2006).

Émigrer à Paris pour trouver un travail à hauteur de ses qualifications est toujours une route empruntée, mais peut-être plus si exceptionnelle, car la concurrence s’exacerbe. Devant la multiplication de l’offre de formation universitaire, les recruteurs se replient sur des « valeurs sûres », c’est-à-dire sur les diplômés des grandes écoles parisiennes. En raison de nouvelles technologies de l’information et de la communication, le temps et l’espace rétrécissent.

La mobilité réversible, comme l’expérimente Malia, qui s’est expatriée à Paris, puis est revenue là où elle s’était formée, en région PACA, et retourne dans le nord, est symptomatique de ce nouvel univers d’expériences de mobilités de plus en plus rapprochées dans le temps et éloignées dans l’espace. Le « retour au pays », au sud, qu’elle désirait, a été pour elle douloureux, en raison de conditions de travail difficiles en comparaison à ses expériences au nord de l’Europe, d’où sa démarche d’émigrer de nouveau.[…]

C’est par rapport à chacun des contextes nationaux et régionaux qu’il faut faire la distinction entre les situations où le séjour d’études à l’étranger représente une étape presque obligée de la réussite sociale (pour certains étudiants italiens), des voies refuges dans une université massifiée (pour une partie des étudiants français), ou encore des choix qui peuvent compromettre les positions nationales si l’éloignement se pérennise (pour certains étudiants britanniques). Il va de soi que ces types n’épuisent pas la diversité des enjeux sociaux des expatriations, et qu’à l’intérieur de chaque pays peuvent coexister les trois situations.

Mais parmi l’ensemble des étudiants mobiles, les termes du choix entre trajectoire internationale et retour au pays sont radicalement différents. D’ailleurs, lorsque les Erasmus italiens expatriés réfléchissent à un éventuel retour en Italie ou vers le sud de l’Europe, les champs du possible se resserrent, comme le souligne Alessandro, ingénieur et Paolo, chercheur :

« En Italie, ce n’est pas toujours possible ou intéressant d’entreprendre une carrière parce que les salaires sont trop bas, et les personnes dont tu dépends ne sont pas toujours à la hauteur de leurs qualifications. » (Alessandro, ingénieur, 26 ans)

« Les raisons de mon émigration, comme pour je pense la majorité des Italiens en Angleterre, sont les opportunités d’études et de travail. […] Le désir de faire quelque chose pour mon pays et de l’améliorer est fort mais l’Italie est un pays dans lequel j’ai moins de possibilités de travailler dans mon domaine. » (Paolo, chercheur, 40 ans)

Erasmus+, mode d’emploi. Présentation pratique réalisée par le CIDJ.

Le développement de la mobilité internationale des cadres et les stratégies transnationales permettent toute une série de jeux et de dynamiques sociales, dont les effets sociaux sont différents suivant les réalités nationales, économiques et sociales. Et ces jeux intègrent les systèmes d’enseignement européens de plus en plus précocement.

Enchantement de la vie à l’étranger, grande satisfaction affichée par les étudiants Erasmus interrogés à leur retour, un tableau si enthousiasmant de « l’esprit Erasmus » n’omet-il pas une réalité plus mitigée, faite de conditions d’études universitaires détériorées en France, d’une insertion professionnelle des jeunes diplômés difficile en Italie et de manière plus générale, d’une économie de plus en plus tournée vers la flexibilité, la mobilité couplée à la précarité pour une frange de la population qui sera conduite à changer fréquemment d’emploi et à se déplacer davantage, parfois au-delà des frontières, pour accompagner le travail ?

Parce que la mobilité internationale étudiante devient une nécessité pour certains, on pourrait avancer qu’elle entraîne une captivité. En effet, certains étudiants optent pour la mobilité par souci d’adaptabilité. La mobilité internationale engendre des stratégies d’apprentissage, toujours plus précoces et variées d’acquisition linguistique et cognitive, dans une société qui s’internationalise. L’insertion dans les réseaux locaux de notabilité reste pourtant un élément essentiel du capital professionnel des professions libérales (Noiriel, 1988).

Ainsi les déplacements auxquels les textes officiels de la Commission européenne voudraient que les diplômés Erasmus aspirent, imposent de recommencer chaque fois un long travail de représentation sociale pour reconstituer sa « notoriété » et des réseaux. Les expatriations ne sont donc pas exemptes de contraintes et peuvent parfois mener à long terme, du fait de l’éloignement des centres décisionnels, à la mobilité perpétuelle ou à l’immobilisme, par l’impossibilité d’un retour, souvent souhaité, sur les lieux de sa formation ou de son histoire.

La mobilité engendre la mobilité…

Le développement des programmes communautaires de mobilité ne peut être lu indépendamment des nouvelles compositions sociales des flux migratoires et d’une certaine « mondialisation » de l’économie. Le séjour Erasmus constitue les prémices d’une culture migratoire intensive. Incontestablement, la mobilité engendre la mobilité. Et c’est là un intérêt bien compris des membres de la Communauté européenne, qui souhaitent, à la fois, faire advenir une citoyenneté cosmopolite et rendre les individus plus mobiles et adaptables aux changements.

Les étudiants Erasmus par leurs parcours scolaires et professionnels, par la multiplication des relations qu’ils nouent lors du séjour, ont bel et bien intériorisé les impératifs de l’intégration sociale, aujourd’hui européenne, sans que la participation culturelle ou politique ne soit pourtant recherchée. Le poids des structures sociales ne s’est pas amoindri. Ce sont les injonctions qui se sont transformées. Pour simplifier, nous pourrions dire que l’aspiration au cosmopolitisme, à l’international, correspond à une volonté d’ascension sociale (l’élite lui étant souvent associée).

Les classes moyennes, et même certaines catégories populaires dont on méprise le « localisme », se trouvent aujourd’hui légitimement attirées par « l’international » qui procure une certaine reconnaissance sociale. Mais elles se trouvent aussi confrontées à la recomposition sociale des migrations. Comme dans l’enseignement supérieur, la croissance quantitative, l’augmentation du nombre d’étudiants mobiles ne garantit pas, en soi, la démocratisation de l’accès et de la réussite pour tous dans le monde professionnel.

Une évasion sociale ?

Au fur et à mesure que le nombre de qualifiés du supérieur augmente, la composition des flux migratoires se transforme. Les choix opérés par les étudiants Erasmus restent ainsi étroitement liés à leurs perspectives d’emploi au sortir du système universitaire, qui sont elles-mêmes extrêmement sensibles à l’état général des segments des marchés nationaux du travail. Pour certains diplômés Erasmus, il existe bien une difficulté à réimporter chez soi les ressources sociales liées au statut « d’étranger privilégié », car dégagé de problèmes administratifs et financiers, dans un autre pays. L’international permet finalement de « faire valoir », « de jouer avec les signes de son rang social » (Wagner, 1998).

Ces possibilités de se distinguer sont un ressort important de l’attrait du séjour Erasmus pour les enfants de classes moyennes ambitieuses. L’identification à un modèle de mobilité est, dans une université massifiée, un moyen de laisser en suspens les problèmes de positionnement social. Cette évasion sociale joue sans doute beaucoup dans le désir de repartir.

Même si beaucoup de diplômés Erasmus se plaisent à souligner leur liberté ou autonomie, la variabilité de leur degré de manœuvre dépend en grande partie de leurs origines nationales et disciplinaires et par la suite du type de profession dans lequel ils se seront engagés. Le départ à l’étranger est un choix qui se fait par rapport à d’autres alternatives possibles, et l’éventail de ces choix est déterminé au sein des structures universitaires et professionnelles nationales.

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