Familles, voisins, collègues : des relais éthiques pour lutter contre le féminicide et ses maux

Affiches éphémères,Paris 20, rue Sorbier. Jeanne Menjoulet/flickr, CC BY-NC-ND

Des centaines de femmes ont défilé début septembre, alors que démarrait le « Grenelle des violences conjugales » afin de faire reconnaître que le meurtre de femmes par leur conjoint ou ex violent est un phénomène de société et un crime systémique.

Féminicides, infanticides, fœticides constituent des décisions individuelles qui répondent à des valeurs et à des normes collectives étroitement intriquées.

Ces actes sont commis par des individus appartenant à des réseaux divers tels que la famille, étroite et élargie, le voisinage ou village, les ami·e·s, la communauté religieuse locale, les collègues de travail, les représentants locaux des institutions médicales et juridiques. Ces derniers composent ce que nous appelons des collectifs intermédiaires.

En éthique, un acte tel que le crime ou la violence est considéré dans une perspective individuelle (comportement individuel, intériorité, développement d’une éthique personnelle) et dans une perspective collective qui cherche à ériger des normes universelles, applicables à tous.

Nous proposons ici de traiter les questions qui résistent à ces deux approches par la prise en compte des collectifs intermédiaires. Entre l’échelle globale et l’échelle individuelle, les collectifs intermédiaires ont un rôle d’agent moral, d’« influenceur éthique », et de médiation entre les niveaux individuel et global de l’éthique.

Comment se construit l’éthique des collectifs intermédiaires ? L’éthique de la table familiale, de la petite réunion, de la salle de classe, du couple ou des colocataires ? Quelle est la place et quelle est l’importance de ces collectifs intermédiaires dans l’élaboration des systèmes de valeurs d’une société ? Quelle médiation exercent-ils entre le niveau global (injustices globales telles que les féminicides, la subtilisation des biens communs, etc.) et le niveau de l’éthique strictement individuelle ?

Qu’est-ce qu’un collectif intermédiaire ?

Les collectifs intermédiaires sont informels, horizontaux, l’individu y est aussi important que le groupe, l’adhésion s’y fait par l’action. Dans les cas des nouveaux collectifs intermédiaires (Anonymous, « gilets jaunes », etc.), leur forme d’existence est émergente, souvent virale et numérique en partie ou en totalité.

Une éthique des collectifs intermédiaires suggère un certain nombre de raisons pour expliquer notamment les résultats décevants des actions politiques (qui sont des collectifs traditionnels de niveau global) contre les féminicides.

L’exemple que nous prenons ici pour montrer l’importance de considérer les collectifs intermédiaires en éthique est celui des féminicides. Le fait que les actes de violence sont condamnés par la société et que des dispositifs sont mis en place pour les prévenir et les réprimer (école, peine juridique) mais qu’ils continuent à perdurer avec une certaine tolérance lorsqu’il s’agit d’un public féminin (peines réduites, indulgence par rapport « aux crimes passionnels », minimisations lors des dépôts de plainte, etc.), s’explique notamment par les systèmes de valeurs transmis par un type de culture familiale, religieuse ou encore locale, qui consiste à considérer qu’une femme vaut moins qu’un homme.

Anonymous, une forme de collectif intermédiaire virtuel et réel. Lourdes Neri/Flickr, CC BY-NC-SA

Les raisons de l’insuffisance des collectifs de niveau global

Les institutions politiques nationales et internationales sont le type même de ce que nous considérons comme des collectifs de niveau global.

Ces institutions et organisations sont en crise en ce début du XXIe siècle et cela pose une question essentielle : si aucune institution existante n’est acceptable pour représenter l’agentivité collective des citoyens alors que l’agentivité individuelle est manifestement insuffisante pour traiter les problèmes globaux, la situation semble sans issue. La question du climat est le meilleur exemple de cette « tragédie éthique » due au manque d’institution à la bonne taille.

Une explication se trouve du côté de la structure de ces collectifs de niveau global. L’organisation classique est par définition « représentative » dans notre culture libérale : un dirigeant décide et il représente les individus.

Selon les théories du contrat social dues à Thomas Hobbes, John Locke ou Jean‑Jacques Rousseau, ce type d’organisation commence par un accord, explicite ou tacite, entre les individus et le groupe, un pacte par lequel les individus abandonnent volontairement leur propre pouvoir de décision contre un pouvoir de représentation.

Ce type d’organisation, pyramidale, verticale, reste le paradigme, non seulement des organisations politiques officielles telles que les gouvernements, mais également des organisations économiques telles que les entreprises. Les organisations représentant des individus sont la condition possible pour une identité de groupe autonome qui ne se réduit pas à une simple agrégation d’individus. Mais lorsque les individus pensent que les organisations ne les représentent plus, aucune agentivité commune ne peut avoir de sens ni de légitimité.

À l’heure de l’autonomisation des agents individuels (empowerment), l’organisation classique entretient un manque de conscience et une irresponsabilité. Le récent scandale nommé « Dieselgate » dans l’industrie automobile peut être relié au style de gestion des organisations classiques où la responsabilité individuelle est diluée au point que les personnes n’ont pas conscience de leur participation à une action collective néfaste.

Réinventer le vivre ensemble

Les collectifs intermédiaires que sont les familles, les quartiers, les communautés locales, culturelles ou religieuses n’ont pas cette organisation pyramidale. On en fait partie par la naissance (déterminisme social) et par l’action. On participe activement à un groupe en se rendant à ses réunions, en reproduisant ses codes, en aidant ses membres en cas de difficultés. Chaque participant actif peut aussi faire évoluer la culture et les normes morales.

Les nouveaux collectifs (comme Anonymous) ont un système semblable d’appartenance de leur membres. On y adhère par l’action, on en sort par la non-action (ne plus participer à rien) et chacun peut faire évoluer le groupe.

La possibilité de dialogue fait problème, entre autres, avec le collectif des « gilets jaunes ». Qui représente par un discours homogène le groupe pour permettre une discussion au sens constructif du terme. Dans le cas des féminicides, comment nommer, identifier, discuter et ainsi faire évoluer les collectifs qui laissent penser que la vie d’une femme est moins importante que celle d’un homme ?

Comment avoir à la fois des groupes représentatifs et des individus responsables ?

Réinventer la démocratie

Cette question renvoie à la formidable tâche de réinventer la démocratie. L’éthique des collectifs intermédiaires que nous recherchons conduit à quelques suggestions. Chaque individu a le pouvoir de se remettre en question, de s’interroger sur la finalité de ses actions (est-ce bon pour moi, pour le groupe, pour l’environnement ?) et d’assumer, même conjointement, la responsabilité de ses actions et non-actions.

Ainsi, dans le cas des injustices et des violences faites aux femmes, les individus appartenant à une organisation peuvent se poser la question de la place qui est accordée aux femmes dans cette organisation. Lors d’un recrutement ou de l’attribution d’une promotion bien sûr, mais aussi dans des situations plus triviales, quand il s’agit de distribuer la parole dans un groupe ou de prendre activement part à la charge mentale domestique.

Table ronde autour des carrières des femmes, ENS Lyon.

L’arrogance, la cupidité et l’apathie envers l’environnement humain ou non humain, sont des formes de maux que chacun doit combattre s’il souhaite redécouvrir de la vertu. La « banalité » des comportements genrés contestables relève d’une éthique de l’ordinaire qui résiste notamment à l’apathie et demande un courage ordinaire de faire différemment, malgré la pression ou aussi l’absence de pression du groupe.

Pour la transformation des pratiques, la communication externe et interne aux collectifs intermédiaires restent clefs. Le fait de nommer dans le dialogue oblige à une prise de conscience active. Le fait de dialoguer avec tous les autres collectifs interdépendants (même niveau, niveau supérieur, niveau inférieur) diffuse les prises de conscience.

En matière de communication interne, maintenir un espace de discussion disponible met le collectif intermédiaire (entreprise, famille) en posture de prendre conscience et de gérer à son niveau, qui est décisif, sa responsabilité sociétale, juridique, écologique, éthique, politique.

Dans un monde où les femmes ont plus de risques de mourir de la main d’un compagnon ou ex-compagnon que de n’importe qui d’autre, les collectifs intermédiaires que constituent les familles ont la responsabilité de faire exister des espaces de discussion, en avance, de les « prépositionner » dans la vie ordinaire.

Comme souvent en éthique, la sagesse commence par la clairvoyance sur soi, la prise de conscience de soi, pour les individus comme pour les collectifs intermédiaires. Car trop souvent le manque de conscience de soi est le moyen le plus aisé de ne pas assumer ses responsabilités. Un oubli qui n’est pas innocent.


Cet article est issu d’un travail collectif des mêmes auteurs « Where the harm comes from : Ethics of the mediating collectives ».

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