Femmes en Tunisie : une Constitution ne fait pas le printemps

Femme patriote. Zoubeir Souissi/Reuters

Depuis décembre 2010, date des premiers soulèvements du “printemps arabe” en Tunisie, on a beaucoup parlé de la participation des femmes. Et si, aujourd’hui, le bilan de la “revolution” arabe est plutôt mitigé, la Tunisie semble offrir une vraie lueur d’espoir. Pays le plus progressiste du monde arabe en matière des droits des femmes avant ledit “printemps”, elle a non seulement réussi à adopter une nouvelle Constitution garantissant (entre autres) la liberté de parole et de l’égalité des sexes, mais elle aurait aussi résisté à la radicalisation islamiste qui a fait tant de dégâts dans d’autres pays. Alors que l’Egypte a opté pour la solution du coup d’Etat face aux Frères musulmans, l’anti-islamisme en Tunisie est resté parlementaire et populaire.

En 2013, alors qu’une soixantaine de députés avaient quitté l’Assemblée constituante en signe de protestation contre la politique d’Ennahda pour organiser un sit-in sur la place du Bardo, des femmes - les féministes “historiques” et d’autres, plus jeunes - ont manifesté pour leurs droits et contre l’obscurantisme. Aujourd’hui, la Tunisie dispose d'une nouvelle Constitution, d'un gouvernement de coalition plutôt centriste (où Ennahda est très minoritaire) et sa démocratie semble plus ou moins opérationnelle.

Pourtant la vie, nous le savons, n’est jamais aussi simple. Elle ne l’a jamais été notamment pour les femmes. Un rapport publié par l’Office national de la famille et de la population en 2011 (donc en pleine période révolutionnaire), mais préparé en 2010, montre que 47% des femmes tunisiennes ont subi une forme de violence dans leur vie, principalement au sein de la cellule familiale.

Salafisation du quotidien

Si la nouvelle Constitution de 2014, notamment son article 46, mentionne explicitement la responsabilité de l’Etat en ce qui concerne l’égalité des sexes et la protection des femmes contre les violences, la mise en oeuvre de ces droits s’avère plus lente et difficile. Ainsi la parité électorale a beau être inscrite dans ledit article 46, seuls 12% des têtes de liste lors des élections de 2014 étaient des femmes (même si elles constituaient presque la moitié des candidats). Par ailleurs, tant que les machines policière et judiciaire restent sous-financées et inefficaces, voire corrompues, les femmes ont peu de chance de faire évoluer une culture demeurée somme toute relativement machiste.

Les femmes tunisiennes font face aussi à une nouvelle donne : la “salafisation” du quotidien. Dans les médias occidentaux, on a beaucoup parlé des attentats du Bardo ou de Sousse, ou encore des menaces contre le personnel de l’Université de la Manouba. Mais on entend moins parler de l’entrisme salafiste dans les lieux culturels des quartiers urbains et des zones rurales.

D’après des témoignages de femmes, on assisterait à une salafisation des mosquées et à un noyautage salafiste des organisations de parents d’élèves. La stagnation économique et la désillusion qui a vite suivi l’espoir révolutionnaire créent des conditions idéales pour la montée de l’extrême droite. En Europe, le phénomène est déjà bien connu. En Tunisie, le taux de chômage des jeunes, parmi lesquels figurent de nombreux diplômés, atteignait 42% en 2014.

Manifestation devant les le siège de l'Assemblée constituante, août 2012. Fethi Belaid/AFP

Toujours aussi combatives, les féministes tunisiennes continuent de se mobiliser en recourant à toute une gamme de nouveaux média et de réseaux sociaux. De nouveaux groupes, tels Hrayer Tounes (Femmes libres de Tunisie) ou Aswat Nissa (Voix de femmes), ont réussi à mobiliser des femmes autour de questions précises comme celle de la participation à la vie démocratique ou les violences dont elles sont victimes. Les “anciennes”, telle l’Association tunisienne des femmes démocrates, continuent elles aussi à se battre, et construisent des alliances avec les “nouvelles”. Parfois, elles font cause commune avec des très organisations très radicales, comme Chouf, un collectif audiovisuel “féminin et féministe”, créé principalement pour défendre la parole et les droits des lesbiennes.

Période charnière ou encore un cas de “Plus ça change…” pour les Tunisiennes ? Il est sans doute trop tôt pour se prononcer. Après tout, la Révolution française a mis plus d’un siècle avant d'accoucher d’une république durable. Or la “Deuxième république” tunisienne n’a encore que quelques mois. La lutte des femmes y reste difficile, et les enjeux énormes. Les Tunisiennes ont bien commencé à relever le défi : elles ont obtenu une nouvelle Constitution garantissant leurs droits et la liberté de leur parole. Il s’agit maintenant de passer à l’acte.

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