Forte dynamique présidentielle malgré la déferlante abstentionniste

Dans un bureau de vote, dans l'ouest de la France, dimanche 11 juin 2017. Loïc Venance/AFP

En vertu de leurs connaissances de la sociologie électorale, la plupart des observateurs pensaient qu’Emmanuel Macron ne réussirait pas à conquérir le pouvoir, étant donné sa jeunesse et l’absence d’une force politique importante pour le soutenir. Pourtant, après avoir gagné l’élection présidentielle, il est en passe de dominer très largement les législatives, ce qui lui permettra d’appliquer sa politique.

Le premier tour des élections législatives amplifie les recompositions qui s’étaient déjà manifestées lors de la présidentielle, avec plusieurs résultats particulièrement saillants : un record d’abstention, un niveau élevé des candidats de La République en marche, un effondrement des socialistes et de leurs alliés, un affaiblissement des Républicains et du Front national, et enfin une France insoumise qui ne confirme pas son score de la présidentielle.

Une abstention record : calendrier électoral et perte de confiance

51,3 % des électeurs inscrits ne sont pas allés voter dimanche 11 juin, contre 42,8 % en 2012 – ce qui constituait le précédent record. De ce fait, il ne peut y avoir qu’une seule triangulaire dans la première circonscription de l’Aube (Troyes) alors qu’il y en avait 34 en 2012. Dans les duels, le candidat En marche sera presque toujours présent, opposé à une seule force d’opposition. Les reports de voix entre droite et extrême droite, gauche radicale et FN, mais aussi entre socialistes et France insoumise joueront évidemment fortement sur les résultats définitifs. Et ces reports de voix dépendront, en partie, de ce que vont dire cette semaine les responsables politiques.

Les explications de cet accroissement de 8,5 points d’abstention sont multiples. Cette progression est constante depuis la réforme de 2002 qui situe les législatives dans la suite immédiate de la présidentielle. On est passé d’une abstention de 32 % en 1997, dernière élection détachée de la présidentielle à 51,3 % aujourd’hui. Tout se passe comme si, pour beaucoup d’électeurs, il fallait laisser le Président appliquer son programme, que l’on soit ou non d’accord avec lui. Selon un sondage Ipsos réalisé à la veille du premier tour, 24 % souhaitaient clairement qu’Emmanuel Macron ait une majorité à l’Assemblée mais 28 %, sans être forcément d’accord avec lui, jugent aussi préférable qu’il dispose de la majorité.

C’est ce qui explique l’importance de l’abstention alors que, contrairement au second tour de la présidentielle, les votes blancs et nuls sont restés très faibles.

Parmi les électeurs du premier tour de la présidentielle, 57 % des frontistes, 53 % des mélenchonistes, 43 % des hamonistes, 38 % des fillonistes et des macronistes n’ont pas voté au premier tour législatif, toujours selon Ipsos. Les électorats des forces extrêmes sont particulièrement démobilisés. Alors que les partisans de François Fillon et d’Emmanuel Macron semblent mieux résister que les autres camps à la déferlante abstentionniste. Cependant, toutes les forces politiques ont des réserves de voix pour le second tour parmi les non-votants du premier.

Les sondages montrent aussi que la déception à l’égard de la classe politique reste très forte. La multiplication des candidatures et l’émergence de nouvelles forces politiques – principalement La République en marche et La France insoumise – n’ont pas été suffisantes pour convaincre ces déçus de venir voter pour une entreprise nouvelle. Les caractéristiques sociologiques des abstentionnistes restent les mêmes : l’abstention affecte toujours plus fortement les jeunes (64 % des 18-34 ans n’ont pas voté contre environ 35 % des 60 ans et plus), les électeurs issus de milieu populaire (61 % des employés et 66 % des ouvriers n’ont pas voté), avec de faibles revenus et faiblement diplômés.

Le camp du Président, en forte progression

Le ministre Richard Ferrand en ballottage favorable en Bretagne. Fred Tanneau/AFP

Le camp du président recueille 32,3 % des suffrages exprimés – 28,2 % pour La république en marche, 4,1 % pour le MoDem –, soit 8,3 points de plus qu’au premier tour de la présidentielle. Alors que beaucoup de candidats LREM étaient des hommes neufs, peu implantés et peu connus dans leur circonscription, ils obtiennent presque partout d’excellents résultats, comme le montre la carte LREM par circonscription. Ce qui montre que, comme lors des législatives précédentes, en 2012, ce premier tour a fonctionné comme une confirmation de la présidentielle. Le camp du Président est moins démobilisé que les autres et il attire même de nouveaux électeurs : 21 % de l’électorat Fillon, 17 % de l’électorat Hamon, 14 % de l’électorat Mélenchon (toujours selon Ipsos). Il gagne beaucoup plus d’électeurs qu’il n’en perd.

Les stratégies suivies depuis le 7 mai – nomination d’un premier ministre venu de la droite, ministres choisis à gauche et à droite en fonction de leur profil « macron-compatible », annonces des premières réformes, présence sur la scène internationale – ont été payantes. 58 % des Français se déclarent satisfaits de l’action du président, satisfaction qui n’est faible que dans les électorats du Front national et de La France insoumise.

Une brise d’optimisme souffle pour la première fois depuis longtemps sur l’opinion publique : plus de deux tiers des Français jugent que l’action du Président aura des effets positifs sur la place de la France dans le monde, sur le poids de la France dans l’Europe, sur l’éducation, sur la compétitivité des entreprises françaises. Mais concernant le pouvoir d’achat et la réduction des inégalités, l’opinion reste plus sceptique ; environ 40 % seulement jugent qu’il y aura des effets positifs dans ce domaine.

Effondrement des socialistes, affaiblissement des Républicains

Jean‑Christophe Cambadélis, le patron d’un PS en capilotade. Geoffroy Van Der Hasselt/AFP

Alors que les socialistes, le PRG et les divers gauche totalisaient 34,4 % des exprimés au premier tour des législatives de 2012, les mêmes forces ne recueillent aujourd’hui que 9,5 %. C’est un véritable tsunami ! Le poids des personnalités bien implantées du Parti socialiste n’ont pas permis de redresser le score calamiteux de la présidentielle (6,4 % pour Benoît Hamon). Au contraire, ces personnalités sont très souvent sévèrement éjectées de la compétition finale. Les jugements très négatifs portés sur le quinquennat Hollande et la division interne entre une tendance prête à soutenir partiellement le président de la République et une autre, issue des frondeurs, regardant plutôt vers la gauche radicale, explique largement ce résultat.

Si le Parti socialiste, au pouvoir depuis 2012, s’effondre, victime de ses divisions, Les Républicains résistent mieux. Avec l’UDI et les divers droite, ils totalisent 21,6 % contre environ 32 % en 2012, perdant une dizaine de points. Ils font à peine mieux que François Fillon à la présidentielle (20 %). Pour eux aussi, les divisions passées entre une droite identitaire et une droite plus modérée, tout comme les divisions actuelles entre ceux qui veulent un parti moins extrême, soutenant certaines réformes portées par l’exécutif, et un parti clairement oppositionnel, expliquent la démobilisation de leur électorat et leur échec à imposer une cohabitation au Président élu ou au moins à limiter le succès des candidats LREM.

Recul du Front national, repli de la France insoumise

Alors que Marine Le Pen avait obtenu 21,3 % des suffrages au premier tour de la présidentielle du 23 avril dernier, les candidats du Front national n’en obtiennent que 13,2 %, contre 13,6 % en 2012. Toute la progression du FN depuis cinq ans, en lien avec les efforts de dédiabolisation menés par ce parti, semble anéantis. Là encore, les divisions internes concernant la future ligne politique du parti, ses positions sur l’euro et sur l’Europe, ont probablement joué, conduisant beaucoup de frontistes à s’abstenir.

L’entreprise lancée par Jean‑Luc Mélenchon en 2017 avait bénéficié du désaveu socialiste à la présidentielle et d’un vote utile d’électeurs de gauche. Le tribun de la France insoumise, qui atteignait 19,6 % des suffrages au premier tour présidentiel, est en repli puisque ses candidats ne totalisent que 11 %, auxquels on peut ajouter 2,7 % d’électeurs communistes. La stratégie adoptée d’isolement et de rejet d’une alliance avec les communistes expliquent, en partie, ce score. Il faut y ajouter la faible notoriété d’une partie importante des candidats présentés. En même temps, par rapport à 2012, les partisans de la gauche radicale sont en progression (le Front de gauche, PCF compris, y obtenait 6,9 %) et tendent, comme ils le voulaient, à dominer la gauche modérée.

Deux scénarios possibles

Au terme de ce premier tour législatif, le paysage politique est très différent de celui qu’on observait au soir du premier tour présidentiel. Au lieu de quatre forces politiques presque égales, entre 20 et 24 % des suffrages, on a une force dominante au centre, une famille conséquente mais affaiblie à droite, une extrême droite stoppée dans sa progression, une gauche divisée et qui n’a jamais été aussi faible. Avec la moitié des électeurs restés dans l’expectative.

Deux scénarios peuvent être anticipés pour le 18 juin. On peut supposer que le second tour confirmera le premier et donnera une très large majorité au Président, du fait du mode de scrutin majoritaire. Mais on peut aussi imaginer une atténuation de la dynamique présidentielle, les oppositions réussissant à sauver un peu plus de sièges que prévu.

La semaine en cours et le tour décisif de dimanche prochain peuvent encore réserver quelques surprises, au terme d’une très longue séquence électorale qui aura bouleversé le système partisan français.