Fortification ou tactiques de proximité : quel modèle de sécurité face aux menaces terroristes ?

Devant la gare Saint-Charles, à Marseille, après l'attaque au couteau qui a fait deux victimes, le 1er octobre. Bertrand Langlois / AFP

Les enjeux de sécurité, en particulier ceux touchant les espaces publics et les Établissements recevant du public (ERP), privés comme publics, semblent gagner sans cesse en intensité dans l’opinion et en visibilité dans les médias. Chaque événement dramatique, chaque attaque terroriste relance un débat public, généralement passionné, sur ce qui devrait ou aurait dû être fait pour empêcher l’évènement de se produire. L’attaque funeste de la Gare Saint-Charles à Marseille, ce dimanche 1er octobre, n’y échappe pas.

Voitures béliers, et autres « moyens modestes »

L’État islamique (EI) a donné une dimension territoriale aux tactiques qu’il préconise et diffuse à travers ses médias écrits : Dar Al-Islam, Dabiq, Rumiyah et d’autres. C’est l’attentat de Nice qui a véritablement provoqué la prise de conscience de ce que le terrorisme islamiste était désormais un risque territorial, même si les attentats commis par Mohammed Merah, revêtaient déjà une telle dimension.

Dès le numéro 2 de la revue Dar Al-Islam, publiée par l’EI en français, il était préconisé, concernant « l’Américain ou le Français mécréant » : « écrase-le avec ta voiture. » Ce n’était évidemment pas le seul mode opératoire indiqué. Mais dès février 2015, l’appel à l’usage de « moyens modestes » (dans le sens de « faciles à se procurer et à mettre en œuvre ») pour attenter à la vie de nos concitoyens était déjà diffusé par l’EI ; dont le recours aux voitures béliers.

Si l’on se réfère à la base de données GTD (Global Terrorisme Database) du programme américain START, le procédé n’est pas nouveau mais il est somme toute assez rare et généralement associé à un autre moyen d’attaque. Autrement dit, la tactique adoptée et diffusée par l’EI a une certaine nouveauté, liée à sa vision stratégique sur la manière de déstabiliser les sociétés occidentales.

Ces tactiques terroristes sont redoutables car leur diffusion et leur impact médiatique, quand elles sont utilisées, suscitent stupéfaction et appréhension, voire peur. Cette peur n’est ni irrationnelle ni infondée, car il y a plus de 38 millions de véhicules immatriculés en France et il est facile de s’en procurer un. Il en est de même d’un couteau, d’une hache et de beaucoup d’autres moyens dits « modestes », souvent des objets détournés de leur usage normal.

Face au sentiment de vulnérabilité extrême

Ce genre de tactique vise – et est propre – à susciter un sentiment de désarroi et de vulnérabilité extrême, aggravé par la perception diffuse de ce qu’aucune force de sécurité ne peut prévenir ce genre de tactique tout le temps et partout. Face à cela, la réaction comportementale commune consiste à rechercher les dispositifs et comportements rendant impossible la tactique d’attaque qui a frappé les esprits.

Ainsi, face à la menace de la voiture bélier, il paraît naturel de recourir à des dispositifs qui rendront difficile, voire impossible, l’usage d’une telle tactique : cubes de béton, véhicules faisant barrage, barrières spécifiques, bornes en acier ou béton, etc. L’été 2017 a vu une diffusion rapide et massive de ces pratiques, pour préserver la sécurité de grands rassemblements (festivals, fêtes, etc.) ou de lieux très densément fréquentés en période estivale.

La Braderie de Lille (ici en 2012), désormais sous haute surveillance. Jérémy-Günther-Heinz Jähnick/Wikimedia, CC BY-SA

De nombreux lieux dans nos villes ou à proximité de lieux de vacances ont été équipés de ces dispositifs plus ou moins « lourds » et pérennes : places, rues pendant un événement (Braderie de Lille récemment), restaurants, lieux touristiques, etc. ont été concernés et le sont durablement parfois. Des lieux emblématiques ont été équipés, comme le Louvre, et un dispositif lourd et pérenne est en cours d’installation au pied de la Tour Eiffel (y compris contre les voitures béliers).

Une obsolescence programmée

Pourtant, il est à craindre que ces dispositifs coûteux qui transforment peu à peu nos pratiques et nos paysages urbains voient leur obsolescence arriver rapidement. Malheureusement, celle-ci ne viendra pas de l’arrêt des activités terroristes, mais de ce que nous oublions (presque) toujours de nos poser une question essentielle : comment va réagir l’adversaire à notre action de prévention-neutralisation ? Nous ne devrions pas traiter les problèmes de sécurité publique de ce genre comme des réactions plus ou moins nécessaires mais comme des interactions.

Si nous faisons quelque chose pour empêcher les attaques à la voiture bélier (et il faut faire quelque chose, bien sûr), alors nous devons nous attendre à ce que les agresseurs (l’EI, dans ce cas) tiennent compte de nos actions et modifient les leurs en conséquence pour tenter de poursuivre leurs buts. Autrement dit, dès lors que nous aurons « sécurisé » places, rues et autres lieux critiques, l’EI (ou ce qui lui succédera) diffusera de nouvelles préconisations : attaquer « ailleurs » (est-il possible de sécuriser avec les techniques mentionnées ci-dessus la totalité de l’espace urbanisé ?) ou attaquer en recourant à de nouveaux « moyens modestes ».

En clair, les logiques de défense statique sont rapidement (mais pas toujours) obsolètes car les attaquants vont tenir compte des défenses existantes et ajuster leurs tactiques en conséquence.

L’EI, une organisation innovante

Ce processus, général, est lié à un autre, plus spécifique : l’EI est une organisation innovante. Ce n’est pas une organisation qui s’identifie à un mode d’action ni à un type de cible précis (l’État, un groupe, une catégorie de personnes…). L’EI peut préconiser une très large gamme de solutions d’attaque pour trois raisons :

  • La plupart des habitants de nos pays sont des cibles « légitimes » du point de vue de leur doctrine extrémiste (de longs textes sont consacrés à ce point dans les publications de l’EI) ;

  • C’est une organisation innovante, c’est-à-dire dans laquelle de nombreuses personnes consacrent du temps à imaginer des solutions aux difficultés rencontrées, à tirer les conséquences des actions passées et des informations recueillies, puis à diffuser les innovations imaginées pour encourager leur usage ;

  • Des textes très substantiels ont été écrits, il y a une dizaine d’années, sur ces sujets – d’un point de vue terroriste. L’EI dispose donc d’une matrice tactique qui a été théorisée et à partir de laquelle elle peut innover.

C’est cette matrice tactique qui fait du terrorisme de l’EI un terrorisme territorial qui, justement, par les modalités tactiques « modestes » qu’elle préconise, représente une menace difficile à contrer. S’en préserver est donc toujours aléatoire (même si l’aléa peut et doit être réduit) car une société démocratique et « ouverte » présente, de par la nature même de son fonctionnement social et politique, de très nombreuses vulnérabilités. Tous les lieux ne peuvent y être défendus tout le temps.

Urbanisme « sécuritaire » ou urbanisme « de sécurité » ?

La question des modèles de sécurité n’est pas une simple question technique : c’est une question de société au sens le plus plein du terme car les choix de dispositifs que nous faisons (et ferons) vont, non seulement refaçonner nos paysages urbains, mais la pratique même de nos villes, nos usages, nos habitudes, la manière dont nous y interagissons. C’est là que le choix entre un urbanisme « sécuritaire » et un urbanisme « de sécurité » devra être fait. Leur différence est dans l’attitude psychologique face au risque : entretenir la croyance que l’on éliminera le risque ou faire accepter que les dispositifs de sécurité aient des limites. Celles-ci sont liées à quelques points :

  • Maintenir le caractère ouvert, libéral et démocratique de nos sociétés et donc des cadres de vie de leurs citoyens. Quel est l’intérêt de dispositifs (spatiaux, mais aussi juridiques, technologiques, etc.) qui font disparaître ce qu’ils sont censés préserver ?

  • Proposer un équilibre rationnel entre l’aléa ou la menace, la vulnérabilité, l’exposition et les enjeux, et donc également entre le risque identifié, le coût de son traitement de sécurité et les conséquences des solutions retenues ;

  • Les dispositifs doivent rester réversibles, ce qui n’est souvent pas le cas. Si l’on prend des dispositions face à une menace, même si elle dure, elle n’est pas a priori éternelle. La levée du dispositif de sécurité doit donc être prévue dès le départ. Réfléchissons à ce qui s’est passé avec l’état d’urgence. Nous avons utilisé un outil juridique pour assurer la protection de nos concitoyens « dans l’urgence », que maintenant nous allons faire entrer partiellement dans le droit commun et donc pérenniser ;

  • Faciliter l’interruption la plus précoce possible de l’événement : les attaques terroristes ont un pic de létalité puis cette létalité décroît avec le temps. Autrement dit, l’interruption de l’événement est l’objectif de sécurité prioritaire et non son empêchement systématique qui, lui, est impossible.

La mobilité, plutôt que la fortification

Sur cette base-là, les systèmes à imaginer – pertinents pour une multiplicité de types d’attaques ou de situations critiques – ne passent sans doute que très partiellement par une logique de « fortification » de l’espace urbain mais plutôt par la mobilité des solutions et donc des capacités d’alertes et d’intervention.

Renforcement en cours de la sécurité autour de la Tour Eiffel. Ludovic Marin/AFP

Un premier pas vient d’être franchi qui va dans ce sens : la modification du format de Sentinelle avec un processus devenu mobile au lieu d’être statique. Non seulement les soldats seront moins facilement des cibles, mais un plan astucieux de patrouille urbaine, coordonné avec les forces de police, doit pouvoir optimiser les distances et les temps d’intervention sur une zone beaucoup plus vaste.

Il est également possible d’imaginer des moyens d’alertes connectés, dispersés dans la ville, sous surveillance vidéo et à reconnaissance tactile (pour limiter les abus), qui permettraient dès le début d’un événement que n’importe quel citoyen donne l’alerte. Les solutions techniques sont à imaginer et à tester. Mais contre le risque d’incendie, quelle logique a-t-on suivie sinon celle-ci en dispersant des bornes incendie à travers l’espace urbain ? La « mise en proximité » des défibrillateurs contre les accidents cardiaques a suivi la même logique : rapprocher le moyen et le lieu d’intervention. Il faut faire de même avec les moyens d’alerte. La large diffusion de l’usage des Smartphones est sans doute une partie de la solution également.

Les procédures à imaginer doivent aussi tendre à faire des citoyens des acteurs de leur sécurité, sans les mettre en danger ni leur demander de se substituer aux différentes forces de sécurité. Justement, donner l’alerte vite, de manière précise et efficace, beaucoup de citoyens sont en mesure de le faire.

Pour un modèle local

En tout état de cause, une véritable réflexion doit être entamée sur l’efficacité des moyens et procédures à mettre en place, sans déconnecter cette réflexion de l’examen des effets sociaux ET territoriaux de ces dispositifs.

En effet, si nous n’y prenons garde, et surtout si nous ne faisons pas l’effort d’une réflexion sérieuse sur les effets des dispositifs envisagés, si nous ne faisons pas d’effort d’évaluation de ces dispositifs, alors nous adopterons des solutions qui lentement, peut-être, mais sûrement, transformeront nos sociétés.

Certains parlent déjà d’« israélisation » des méthodes d’urbanisme. Et en effet, des entreprises israéliennes ont flairé un marché émergent. Or la société israélienne est une société en guerre depuis des décennies et dont le contexte politique, culturel et social est bien particulier. Voulons-nous « importer » sans discernement des solutions élaborées dans un tel contexte ? S’appuyer sur une expertise pour élaborer des solutions n’est pas un problème. Importer des solutions élaborées dans un contexte très différent et sans s’interroger sur leur pertinence en est un.

Nombre de victimes du terrorisme par pays dans le monde entre 1996 et 2015. Global Terrorism Database 2016 (François Raulin et Ludovic Jeanne/Laboratoire Métis, EM Normandie)

D’autant que notre exposition au risque terroriste et notre vulnérabilité n’est peut-être pas au niveau d’intensité que nous imaginons. La carte ci-dessous (nombre de victimes du terrorisme par pays dans le monde entre 1996 et 2015) montre les disproportions dans l’exposition létale au risque terroriste selon les territoires nationaux. Le Proche-Orient, l’Asie du Sud et l’Afrique intertropicale paient un lourd tribut, généralement en victimes civiles, au phénomène terroriste. Proportionnellement, l’Europe et l’Amérique du Nord sont clairement préservées et restent donc, dans l’ensemble et malgré de terribles événements ponctuels (Marseille hier, Las Vegas ce 2 octobre), des havres de paix et de sécurité.

Concrètement, cela signifie que la combinaison de nos dispositifs de sécurité (spatiaux et matériels, de renseignement, d’intervention, etc.) existants est déjà très efficiente même s’il faut rester très vigilant à toujours cerner et anticiper au mieux l’évolution des menaces. Il est évidemment impossible d’accepter sans ciller la mort de nos concitoyens. Mais il serait irresponsable d’appliquer des solutions sans réflexion et sans en préparer l’évaluation.