France-Iran, un partenariat à refonder

Un Iranien à Paris, le 28 janvier dernier. Stéphane de Sakutin/AFP

Interrogé à la suite de la rupture par l’Arabie saoudite de ses relations diplomatiques avec l’Iran, René Otayek caractérisait « [l]a politique moyen-orientale de la France […] aujourd’hui par une alliance avec l’Arabie saoudite et une méfiance très vive vis-à-vis de l’Iran ». Ce positionnement stratégique est maintenant ancien, connu, mais on peut se demander s’il ne devrait pas largement être « inversé ».

Pour quelques barils de brut

À long terme tout d’abord, les caractéristiques globales de l’Iran et de l’Arabie saoudite invitent plutôt à une coopération approfondie avec le premier, et à une relation plus distanciée et critique avec la seconde. Car, au fond, on voit difficilement comment les relations avec Riyad pourraient aller beaucoup plus loin que des ventes de Rafale et de systèmes de surveillance contre quelques barils de brut. Ce n’est certes pas rien à court terme, mais il est douteux que les Français voient dans de telles relations un idéal de coopération à approfondir.

À l’inverse, la coopération avec l’Iran peut être universitaire, culturelle ou technologique aussi bien qu’économique, et sa large population (plus de 80 millions de personnes) constitue évidemment un marché important. En outre, comme la Turquie et à la différence de l’Arabie saoudite, l’Iran a déjà largement entrepris une forme d’occidentalisation de sa société. Même si celle-ci lui avait été imposé de manière autoritaire par le Chah (revenu en Iran en 1953 à la suite du coup d’État fomenté par les services secrets britanniques et états-uniens), et même si les autorités iraniennes affirment officiellement être revenues sur cette erreur depuis 1979, cette occidentalisation a bien eu lieu.

En tout état de cause, l’existence d’une « société civile » iranienne – quoique le pouvoir en limite à la fois l’étendue et l’indépendance –, et la tenue régulière d’élections – pour limitée que soit leur portée – rendent plus aisées des relations soutenues et durables.

Une politique d’apaisement en butte à l’hostilité de Riyad

Mais c’est surtout à court et à moyen terme que l’Iran paraît devoir être un partenaire privilégié. En effet, les objectifs actuels de l’Occident au Moyen-Orient, à tout le moins ceux de la République française, se confondent assez largement avec ceux de la République islamique d’Iran. C’est le cas du point de vue économique, évidemment, mais aussi du point de vue de la pacification de la région (Syrie, Irak, Yémen, Libye…), même si les Occidentaux ont traditionnellement fait le choix de s’appuyer sur l’Arabie saoudite (et un temps sur l’Irak) à cette fin. En effet, la population iranienne est lasse des conflits armés et souhaite se focaliser sur son développement économique, qui implique une stabilisation globale de la région.

Or, ne serait-ce que pour éviter une nouvelle « vague verte », comme le pays en a connu en 2009, le Guide et les Mollahs ont progressivement admis que le pouvoir « civil » relaie l’aspiration fondamentale de la population. Et c’est ce qui explique qu’ils aient accepté la candidature et la victoire écrasante d’Hassan Rouhani aux élections en 2013 (plus de 50 % des voix dès le premier tour), même s’ils empêchent maintenant ses candidats, ceux du camp « réformateur », de se présenter aux élections du Majles (l’équivalent du Parlement).

Dans un sens comparable, le « Guide » Ali Khamenei a clairement laissé Hassan Rouhani obtenir la conclusion et l’entrée en vigueur de l’accord du 14 juillet 2015 qui lève les sanctions, même s’il a par ailleurs qualifié l’accord de « duperie », et même si le camp « principaliste » a critiqué les contreparties – effectivement très significatives – que le Président de la République islamique a accepté de fournir pour sortir son pays d’une mise en quarantaine de 37 ans.

Le président iranien a pour priorité le développement économique de son pays. Ici à Davos, en janvier 2014. Rémy Steinegger/Flickr, CC BY-NC-SA

Plus largement, la politique régionale menée par Hassan Rouhani (et tolérée par le Guide) est clairement une politique d’apaisement, à l’inverse de celle de son voisin saoudien. Après avoir prêté serment le 4 août 2013, Hassan Rouhani est allé dès le mois suivant à l’Assemblée générale des Nations Unies dire que son pays « n’était absolument pas une menace pour le monde ».

Ayant fait sa priorité n°2 de l’établissement de relations cordiales avec son gigantesque voisin sunnite, il n’a eu de cesse de s’y rendre, mais la famille Saoud s’y est systématiquement opposée, refusant même le contact de son Ministre des Affaires étrangères. Lorsque des manifestants ont mis le feu aux bâtiments diplomatiques et consulaires saoudiens à Téhéran, le 2 janvier dernier, en représaille à la provocation saoudienne de l’exécution d’un cheikh chiite contestataire mais pacifique, Hassan Rouhani a condamné sans équivoque les violations du droit diplomatique commis par sa population. Et il a demandé l’arrestation des responsables qui ont été, semble-t-il, effectivement arrêtés.

L’Arabie n’en a pas moins immédiatement rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran, et elle a fait pression sur ses partenaires pour qu’ils la suivent et isolent l’Iran : le Soudan et Bahreïn se sont exécutés, les Émirats arabes unis – qui comptent une forte diaspora iranienne – se sont contentés de rappeler leur ambassadeur, et les autres États de la région ont conservé une attitude plus prudente.

L’Arabie saoudite, « frère en religion »

D’un point de vue plus général, le discours iranien n’a jamais été anti-sunnite – le Guide ayant toujours joué la carte de l’Umma et Hassan Rouhani qualifiait encore très récemment l’Arabie saoudite d’« État voisin » et « frère en religion ». Il existe évidemment des discours et des provocations anti-sunnites de la part des chiites, notamment en Syrie, mais ceux-ci sont largement moins virulents que dans le sens inverse.

De même, la position d’Hassan Rouhani vis-à-vis d’Israël est assez subtile. Elle n’est pas celle de l’illégitimité pure et simple – qui lui vaudrait une ostracisation complète de la part de l’Occident –, ni celle de son admission en tant que telle – qui lui vaudrait l’hostilité du guide et le placerait dans l’incapacité absolue de mener quelque projet à bien. Pour le dirigeant iranien, Israël est illégitime dans l’état actuel (étant donné les colonies, l’irrespect de la ligne de 1967, etc.) – une vision qui est finalement proche de la position dominante sur la planète, y compris de la part des Occidentaux. À l’inverse, la haine des chiites est enseignée en Arabie saoudite dès les petites classes, et le roi Abdallah n’hésitait pas à dire, en 2010, à un ministre français de la Défense qu’« [i]l y a deux pays au monde qui ne méritent pas d’exister : l’Iran et Israël ».

Bien sûr, la politique française en Syrie, par exemple, n’est pas celle de l’Iran. Mais elle s’en est approchée depuis les attentats du 13 novembre, puisque la priorité est désormais donnée à la lutte contre Daech et Al-Nosra. Surtout, et contrairement à ce qu’on entend parfois, l’objectif à long terme de l’Iran en ce qui concerne la Syrie n’est pas le maintien à tout prix de Bachar el-Assad, mais l’établissement d’un régime qui assure la stabilité sur l’ensemble du territoire et de la population, et qui soit relativement indépendant de l’Occident et surtout de l’Arabie saoudite. De son côté, Riyad pèse de tout son poids pour « récupérer » l’opposition syrienne qu’elle alimentait encore il y a peu en djihadistes…

Un compromis sur la sortie de crise en Syrie, qui irait au-delà du processus de paix défini à Vienne le 14 novembre 2015, paraît donc tout à fait envisageable si les Occidentaux font preuve du même pragmatisme qu’Hassan Rouhani.

Hassan Rouhani, réformateur et insider

Quand bien même la France et plus largement l’Occident n’auraient pas de tels intérêts à coopérer avec l’Iran, la configuration géopolitique actuelle est exceptionnellement propice à un rapprochement.

L’administration Obama, comme celle de Rouhani, ont heureusement rompu avec les politiques excessivement idéologiques de leurs prédécesseurs George W. Bush et Mahmoud Ahmadinejad. En outre, le nouveau président de la République islamique d’Iran combine utilement les casquettes de réformateur et d’insider. Proche du Guide et respecté des mollahs, il se distingue de Mohammad Khatami, le réformateur impuissant. Mais fort d’un doctorat en droit constitutionnel à Glasgow sur « la flexibilité de la charia » (cela ne s’invente pas), il n’a évidemment rien à voir avec Mahmoud Amadinejad, le démagogue, qu’il a toujours critiqué.

Aussi, si l’on s’abstient de reprocher à Hassan Rouhani ce sur quoi il n’a la main ni en droit, ni en pratique (à court terme les droits de l’Homme ou les politiques irakienne et syrienne), on ne peut que noter ses prises de position en faveur de la « vague verte », d’élections plus libres, de la remise en liberté des prisonniers politiques, d’une charte de la citoyenneté plus respectueuse des droits de l’Homme, contre les arrestations arbitraires, etc. Et on ne peut qu’être impressionné, aussi, par son savoir-faire, si l’on admet que l’art politique ne consiste pas à imposer des rêves fous à une réalité contrariante, mais à organiser des situations et des pratiques complexes et interconnectées, de manière à les améliorer effectivement et durablement. Hassan Rouhani a, d’ailleurs, une excellente formule à cet égard : « Les autres souhaitent faire mieux que nous, mais nous, nous le faisons ».

Cocotte-minute

À très court terme, la question qui se pose aujourd’hui aux dirigeants occidentaux est de savoir quels interlocuteurs iraniens ils désirent. En effet, qui auront-ils autour de la table des négociations s’ils n’aident pas Hassan Rouhani à réorienter la politique iranienne, voire à acquérir davantage de pouvoir en interne ? Actuellement, le Guide est très malade, le Conseil des gardiens de la Révolution est beaucoup moins soutenu que le Président – qui dispose de 89 % d’opinions favorables –, et une évolution pacifique est envisageable à moyen ou long terme.

La campagne pour les élections parlementaires bat son plein : une femme tient un prospectus à l’effigie du Guide suprême Ali Khamenei et de l’ayatollah Khomeini. Atta Kenare/AFP

Mais les forces qui donnent parfois à l’Iran la coloration que l’Occident déteste – antisémite, misogyne, prompt à pendre n’importe qui ou à soutenir des mouvements terroristes – sont toujours là, sous le couvercle d’une cocotte-minute sur laquelle Hassan Rouhani est assis.

Qu’on le veuille ou non, il est actuellement le mieux à même d’éviter que ces forces tiennent le haut du pavé et que leur influence ne s’accroisse. Si les Occidentaux manœuvrent maladroitement, exigeant trop d’Hassan Rouhani, dévalorisant son action ou même limitant sa réussite, ils doivent savoir à quoi s’attendre, à la fois en Iran, dans les relations occidentales avec ce dernier et dans la région.

La France, meilleure amie de l’Iran ?

Cela signifie-t-il ne rien exiger de l’Iran ? Naturellement non. Il faut simplement éviter de le faire en s’adressant à l’Iran comme à un enfant dont on serait le tuteur, et surtout s’interdire d’affaiblir les initiatives d’Hassan Rouhani.

La République française doit également essayer de conférer une plus grande cohérence à sa politique dans la région, qui ne donne pas l’impression d’une constance à toute épreuve. En Syrie, après avoir mis pendant des mois la lutte contre Bachar al-Assad et celle contre Daech au même niveau, la France a finalement adopté la hiérarchisation préconisée par l’Iran (et la Russie), qui fait de l’écrasement de Daech et d’Al-Nosra la priorité absolue. En ce qui concerne l’Iran, après s’être opposée à un accord sur le nucléaire pendant longtemps, en faisant inutilement monter les enchères du côté des contreparties, la France a fini par accepter cette perspective pour s’afficher, seulement quelques mois plus tard, comme la meilleure amie de l’Iran.

Aujourd’hui, elle se laisse combler de « cadeaux de Noël économiques » sans que ses exigences à l’égard de l’Iran, par exemple sur la Syrie ou sur le nucléaire, ne soient clairement exprimées ou rappelées. Tout se passe comme si le gouvernement français ne voyait pas que les accords et protocoles d’accord conclus sont une manière, pour l’État iranien, non seulement d’investir sur le long terme les sommes débloquées par la levée des sanctions, mais encore de placer la France dans une situation d’interdépendance économique, qui l’empêche pratiquement de rétablir les sanctions et de couper de nouveau les ponts avec l’Iran. Or, la France et l’Iran n’ont rien à gagner à coopérer s’ils s’en tiennent à des déclarations et au court-termisme, et notamment si la France n’est pas au clair sur la relation qu’elle souhaite sur le long terme.

Ce dont l’Iran comme la France ont besoin, c’est d’une coopération équitable et durable entre partenaires qui s’estiment et se respectent, et qui peuvent trouver des compromis parce que leurs priorités respectives sont clairement déterminées. Une redéfinition sérieuse de nos politiques à l’égard de l’Iran et – dans une moindre mesure – de l’Arabie saoudite serait ainsi la bienvenue.

Je remercie Emmanuel Bourdoncle, Jonathan Bourguignon, Michel Tabbal et Laurent Trigeaud pour leur relecture attentive et leurs judicieuses remarques.