France-URSS 1926 : un match très politique

L'équipe soviétique, dans L'Humanité du 31 décembre 1925 RetroNews/BnF

Nous vous proposons cet article en partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France.


Le 25 décembre 1925, L’Humanité annonce en une la tenue prochaine d’un match amical de football « France-Russie », prévu le 1er janvier 1926, au stade Pershing, à Paris. L’organe du Parti communiste prédit déjà avec emphase que « tout le prolétariat parisien viendra acclamer nos camarades russes ».

Cette rencontre est en effet particulière à plus d’un titre et constitue un événement sportif autant que politique. La première visite en France de l’équipe soviétique est organisée en dehors des institutions du football international qui ont commencé à se structurer au début du XXe siècle. La fédération soviétique n’intégrera d’ailleurs la FIFA qu’en 1947. Depuis sa création en 1922, l’équipe d’Union soviétique n’a disputé que quelques matchs officiels, en particulier contre la sélection nationale de Turquie, pays qui a reconnu la Russie bolchevique en concluant avec elle le traité de Kars en 1921. Lors de ses tournées en Finlande, en Suède ou en Allemagne, l’équipe soviétique est le plus souvent opposée à des équipes « travaillistes », comme ce sera le cas en France.

Pour le journal communiste, la rencontre offre surtout une occasion de valoriser l’image de l’Union soviétique. Dans la semaine qui précède, la préparation du match est donc évoquée quasi quotidiennement, par exemple à l’arrivée des joueurs soviétiques à Paris :

« Ils nous ont dit combien le gouvernement des soviets avait fait d’efforts en faveur de la jeunesse ouvrière et que grand était leur bonheur de venir en France, montrer aux ouvriers parisiens, par l’exemple, ce qu’a pu faire la République des soviets dans cette voie. Il est significatif qu’une telle rencontre ne puisse se faire qu’après la Révolution, le tsarisme s’étant toujours désintéressé du sport et aucune équipe n’existant à cette époque. »

À travers le football, il s’agit en effet de célébrer les transformations de la société russe depuis la Révolution d’octobre 1917. Au point que, sur le plan sportif, la qualité de l’équipe d’URSS ne fait aucun doute pour L’Humanité qui annonce déjà sa victoire, avant même le coup d’envoi :

« Il est hors de doute que nos camarades russes nous feront assister à une fort jolie partie et que leur victoire consacrera en France, les efforts accomplis depuis plusieurs années par le Conseil supérieur d’éducation physique. »

Les footballeurs soviétiques sont à la fois décrits comme des « camarades », membres d’une délégation militante, et comme des représentants des soviets en voyage diplomatique, porteurs des réussites du communisme. Le jour du match, le porte-parole de l’équipe s’adresse « à tous les sportsmen ouvriers de France » pour lancer un appel à « l’union fraternelle » et à « l’unité du sport ouvrier » :

Sous la plume de Michel Marty, frère d’André Marty, le match devient le symbole de l’affrontement entre « sport ouvrier » et « sport bourgeois » :

« Les communistes aiment les sports… Ce n’est pas pour les beaux yeux des bourgeois, ni pour garnir leur porte-monnaie ; ce n’est pas au profit de la bourgeoisie ; nous ne nous faisons pas les muscles pour devenir de bons soldats de l’armée impérialiste. Nous faisons du sport, nous voulons acquérir de la force, de l’adresse, de la souplesse, pour les mettre au service de la classe ouvrière, devenir de bons soldats de l’armée rouge et pour triompher dans les durs combats de la Révolution sociale. »

Mais, à côté de l’enthousiasme de la presse communiste, d’autres journaux critiquent plus ou moins ouvertement la politisation d’un événement sportif. Le 2 janvier, le compte rendu du Petit Parisien insiste, photo à l’appui, sur l’attitude très martiale de l’équipe d’URSS et semble ironiser sur leur victoire, au terme d’une « partie très amicale » :

« Les Russes, en maillot rouge, entrèrent sur le stade marchant militairement au pas, précédés du drapeau des Soviets et salués du chant de l’Internationale. Après une partie très amicale, les Russes gagnèrent par 4 buts à 0. »

Plus virulent, la veille du match, Arnold Bontemps, chroniqueur sportif et par ailleurs militant socialiste, dénonce dans Paris-Soir la « démagogie bolcheviste » qui entoure la rencontre :

« M. Doriot bluffe tant et plus sur le succès, la portée et les conséquences du match, parle de relèvement moral, etc., etc., etc. […] Pour assurer le succès de la rencontre, c’est-à-dire pour attirer le plus de monde possible, on n’hésite pas à quémander le concours de la grande presse, sportive et autre.

Ah ! vous chercherez en vain dans les communiqués autre chose que : « formidable équipe, excellents athlètes, technique remarquable… l’équipe a battu la Finlande… a battu l’Allemagne… etc. » Et en avant le tam-tam ! »

Arnold Bontemps s’en prend tout particulièrement à Jacques Doriot, ancien secrétaire général des Jeunesses communistes qui, selon lui, ne manquera pas d’exploiter l’événement « pour son profit personnel, car le bougre est loin d’être moralement désintéressé […] et fera valoir, auprès de Moscou, le succès de cette manifestation, comme le sien propre ». Appréciation plutôt clairvoyante sur la personnalité de Doriot, exclu du Parti communiste en 1934, qui continuera sa carrière à l’extrême droite, à la tête du Parti populaire français (PPF) puis dans la collaboration avec l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale.

Mais si Bontemps est particulièrement acerbe, c’est sans doute parce que ce match vise aussi à promouvoir la Fédération sportive du travail (FST) qui est alors un enjeu du clivage entre socialistes et communistes. En août 1923, en accord avec le sectarisme de la « tactique classe contre classe », les militants communistes et surtout les Jeunesses communistes de Jacques Doriot ont provoqué une scission de la FST. Ayant conquis la majorité au congrès de juillet 1923, ils ont fait adopter son affiliation à l’Internationale rouge des sports (IRS) et donc à l’Internationale communiste, provoquant la rupture des militants socialistes.

Au cours des années suivantes, la FST subit encore les contrecoups de conflits au sein du parti, avec la mise à l’écart de ses dirigeants successifs, comme René Apercé (René Reynaud), auteur de plusieurs articles sur le match de 1926. La réunification avec les socialistes n’interviendra qu’en 1935, dans le contexte unitaire du Front populaire qui verra la création de la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail).

Pour ce match de 1926, l’équipe française est donc composée de joueurs amateurs, issus des clubs de la FST. La sélection est établie au cours d’une réunion à la Bellevilloise et les joueurs sont convoqués par voie de presse, toujours dans L’Humanité :

C’est justement à travers l’un de ces joueurs que la rencontre trouve place dans l’histoire du football mondial. Bien que l’affiche annonce un match amical « France-Russie », la sélection établie par la FST ne se laisse pas enfermer par les critères de nationalité. Au contraire même, elle peut revendiquer son internationalisme puisque l’avant-centre de cette « équipe de France du travail » est un hongrois de dix-neuf ans, Gusztáv Scharenpeck.

Militant ouvrier en Hongrie et joueur des équipes de jeunes du Vasas SC, le club du Syndicat de la Métallurgie, Gusztáv Scharenpeck a quitté son pays pour échapper à la répression après une grève selon certaines sources. Arrivé en France en 1924, il travaille aux usines Renault de Billancourt et réside alors à Puteaux. Il fait le bonheur d’un club affilié à la FST, le SC Nomades, dont les joueurs sont parfois surnommés « Sauvages nomades », peut-être en référence à leur statut d’exilés ainsi qu’à Attila et aux Huns, figures mythifiées de l’histoire hongroise. Les « Nomades » ne dissimulent pas leur engagement et participent par exemple à une « fête sportive » qui célèbre l’anniversaire de la révolution hongroise de 1919 :

Le jeune Gusztáv Scharenpeck recueille les « demandes de matchs » pour son club, par le biais de petites annonces publiées dans L’Humanité. Excellent joueur, Gusztáv Scharenpeck est régulièrement appelé dans les sélections de la FST, parfois au côté de son frère, comme lors d’un match entre les équipes régionales de Seine et d’Alsace, en décembre 1926 :

Bien souvent écorché dans la presse (on relève au moins six orthographes différentes !), le nom de Scharenpeck n’est pas resté à la postérité. Si ce joueur est bien promis à la gloire, ce sera sous le nom de Gusztáv Sebès. Il s’agit en effet du futur sélectionneur de la grande équipe de Hongrie des années 1950, championne olympique en 1952 et finaliste malheureuse de la Coupe du monde en 1954, face à l’équipe d’Allemagne de l’Ouest (RFA).

Avant de regagner la Hongrie, où il deviendra joueur professionnel en 1927, Gusztáv Sebès jouera également pour l’équipe du Club olympique Billancourt (COB), constituée de salariés des usines Renault mais qui, avant-guerre, appartient plutôt à la catégorie des clubs « patronaux ». Son frère, resté en France, apparaît encore dans l’équipe du SC Nomades et les sélections de la FST au début des années 1930.

L’expérience française de Gusztáv Sebès-Scharenpeck resurgira dans les années 1950, à la grande époque du football hongrois et de son « onze d’or », emmené notamment par Ferenc Puskás. En novembre 1953, l’équipe nationale de Hongrie, nouveau fer de lance du sport « socialiste », se rend à Londres pour affronter l’équipe d’Angleterre au stade de Wembley, encore appelé Empire Stadium. En chemin, elle fait étape à Paris, pour un match amical contre le CO Billancourt. Là encore, l’enjeu politique n’est pas totalement absent. Depuis la nationalisation de Renault à la Libération, le club est celui du Comité d’entreprise, dirigé par la CGT. Le 21 novembre 1953, à Sèvres, l’équipe hongroise écrase le COB par 18 buts à 1, lors d’un match d’entraînement. Dans Le Monde du 24 novembre 1953, Pierre Junquia décrira avec lyrisme le jeu hongrois et évoquera cette rencontre comme « un film de René Clair d’après un poème de Jacques Prévert » :

« Tout paraissait irréel : le stade, qui surgissait au milieu des bois, la pelouse jetée comme un tapis au centre d’une clairière, la toile de fond des hautes futaies bleues de brume, ces portes aux guichets fermés, aux contrôleurs absents, et la meilleure équipe du continent jouant contre une modeste formation de la banlieue parisienne et marquant but sur but – tout cela parce que l’actuel vice-ministre des sports de son pays [Gusztáv Sebès] avait été naguère ouvrier chez Renault. On pensait à un film de René Clair d’après un poème de Prévert. »

Le 25 novembre 1953, la Hongrie inflige à l’Angleterre la première défaite à domicile de son histoire, au terme d’un cinglant 6-3. Sur le chemin du retour, un nouvel arrêt en banlieue parisienne est encore marqué par une victoire hongroise, cette fois contre l’équipe de Malakoff et toujours sur un score-fleuve.

Sur l’histoire de la FST puis de la FSGT, on pourra notamment se reporter à l’ouvrage de Nicolas Kssis, La FSGT : du sport rouge au sport populaire (Éd. La Ville brûle, 2014). Il évoque également le parcours de Gusztáv Sebès dans cet article de son blog tandis que l’apport de ce dernier à l’histoire du football est analysé par l’ouvrage de Raphaël Cosmidis, Christophe Kuchly et Julien Momont, Les Entraîneurs révolutionnaires du football (Éd. Solar, 2017).