Politique en jachères

« Gilets jaunes » : le (dés)intérêt général

Près de Marseille, le 9 décembre 2018. Sylvain Thomas/AFP

« Il y a bien souvent de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun ; l’autre regarde à l’intérêt privé et n’est qu’une somme de volontés particulières. » Jean‑Jacques Rousseau, Contrat social, Livre II, chap. III.

Foin de romantisme compassionnel, la crise qui s’abat sur le système politique français, non seulement ne nous semble pas être une source d’innovation démocratique, mais elle surligne crûment la panne dont souffre notre démocratie. Car derrière ces flambantes qualifications de « démocratie liquide » et autre « démocratie participative », on fait plus qu’apercevoir une béance que des années d’errances politiques ont contribué à creuser entre les gouvernants et les gouvernés.

Certes, les politiques ne sont pas seuls responsables d’une révolution des comportements induite par des mutations économiques et technologiques. Mais en préférant dissimuler leur impuissance et les contraintes du nouveau monde dans un discours politicien au goût d’anesthésiant technocratique, ils ont installé un doute profond.

Avec la séquence des « gilets jaunes », le curseur s’est brutalement déplacé de la méfiance vers le mépris, et du mépris vers la haine. De même que les experts sont confrontés à une machine économique incontrôlable et potentiellement dévastatrice, les politiques, tous bords réunis, ont perdu la main pour contrôler une situation sociale totalement fragmentée.

Le piège du présidentialisme

L’affaire déborde largement du cas français : elle s’inscrit dans un mouvement global remarquablement analysé par Yascha Mounk dans son ouvrage Le peuple contre la démocratie (2018), qui met en évidence l’érosion de la confiance dans la démocratie libérale. Mais dans une France longtemps nourrie au lait du capitalisme d’État et de l’État-providence, l’onde de choc de la mondialisation et du déclin de l’État résonne profondément.

D’autant plus qu’elle s’inscrit dans un système institutionnel aussi ambigu que fatigué : le cadre constitutionnel de 1958 est d’abord un bricolage hâtif de circonstance, établi dans une atmosphère de guerre civile, pour permettre à un homme considéré comme providentiel d’assumer la plénitude du pouvoir. D’où ce compromis incertain entre un exécutif monarchique dans son principe mais parlementaire dans son habillage, afin d’obtenir la neutralité des partis du système.

Passée la crise algérienne, De Gaulle transformera le provisoire en durable, imposant dans l’émotion du Petit Clamart la légitimité suprême du président de la République par le suffrage universel. Ses successeurs, appuyés sur des partis devenus de simples machines électorales dévouées, accentueront le dispositif. Tentant de recopier l’expérience de Mitterrand, Jospin corsètera définitivement le système en inversant le calendrier électoral : désormais, les élections législatives sont réduites à une fonction de confirmation de l’hégémonie présidentielle, étouffant toute dimension pluraliste.

Cette puissance prêtée à un homme seul engendre une mortelle illusion : elle fait de lui un démiurge, alors qu’il n’est de plus en plus qu’un colosse aux pieds d’argile. La distance verticale qui s’instaure, faute d’intermédiaires crédibles, forge un hiatus entre l’État et la population. D’espoirs déçus en promesses non tenues, la frustration passe de l’indifférence blasée à la colère et à la rancœur.

L’échec fait du démiurge un diable en forme de paratonnerre sur lequel s’abattent les foudres réunies de la colère sociale et de la frustration politique. Nicolas Sarkozy, François Hollande en feront l’expérience. Au tour d’Emmanuel Macron d’essuyer avec une violence inconnue une colère dégénérée en manière d’insurrection : c’est qu’il est tombé à pieds joints dans le piège que lui tendaient les institutions.

Retour de bâton populaire

Conscient de la nécessité d’agir vite, celui qui s’était pourtant fait élire sur la promesse d’un nouveau monde et d’un nouveau mode de gouvernement, va imposer un rythme de réforme accéléré, réalisant ainsi une bonne part de ses engagements en avançant sans grandes résistances sur des terrains jusque là tabous. Il utilisera pour ce faire le potentiel de ressources institutionnelles à sa portée.

D’où une accentuation considérable, dans l’urgence, de l’usage vertical du pouvoir. D’où le sentiment pour une large part de la France d’être laissée sur le bord du chemin, et pour les intermédiaires traditionnels d’être les otages d’un centre qui les ignore. Illusionné par une majorité parlementaire acquise en trompe-l’œil comme par l’absence de résistance sérieuse à ses projets, Emmanuel Macron se proposait de poursuivre la cadence réformiste, touchant d’autres secteurs sensibles : ceux des institutions et des retraites. Voilà son élan coupé par une exaspération dont il avait ignoré les clignotants annonciateurs.

Le contre-coup est à la mesure même de son succès : les frustrations des partis vaincus en 2017 soufflent les braises d’une colère populaire lentement, longuement accumulée. Pour avoir oublié qu’il avait été élu sur une méthode plus que sur un programme, Emmanuel Macron se heurte au mur de la déception de ceux qui avaient cru au « en même temps » : entendons ici ceux qui souhaitaient à la fois un État vraiment agissant et une écoute réelle de leurs attentes.

Une étincelle suffisait : ironiquement, c’est du moteur des voitures que viendra l’explosion. Avec une rigidité hautaine, l’exécutif a totalement ignoré la protestation d’une écrasante majorité contre la surcharge des mesures frappant les automobilistes. Voilà le trop symbolique 80 km/h obligeant l’État à marcher au pas ! Mais voilà surtout la boule de neige transformée en avalanche par agglomération hétéroclite de revendications parfois contradictoires.

Problématique fabrique de l’intérêt général

Cette déferlante fait l’objet de lectures contradictoires, y compris chez les spécialistes des sciences humaines : certains, dans une vision euphorisante, tentent d’y voir l’aube d’une nouvelle démocratie, reposant sur l’Internet et/ou sur l’implication citoyenne.

Mais si l’on veut bien appréhender le mouvement dans sa globalité et sa profondeur, des signes lourdement discordants se dégagent, de plus en plus apparents avec la durée. Ce qui était au départ une colère ressentie pour une majorité comme légitime révèle, par sa violence souvent haineuse vis-à-vis du Président (et de son épouse) un phénomène plus grave. Amplifiée par la complaisance des médias en continu, contaminée par la surenchère des réseaux sociaux, la contestation dépasse le simple rejet d’une politique pour mettre en cause notre contrat social.

C’est en effet la légitimité même des gouvernants qui est en question. Avec son corollaire, la substitution du mépris au respect. La légitimité, c’est cette croyance dans la valeur sociale des institutions, qui s’identifient à un système de normes consacrées par le droit. Elle ne se confond pas avec le consensus, qui est l’appréciation de la capacité du pouvoir à résoudre les problèmes de la société. Une rupture de consensus se résout par une alternance. Le refus de reconnaître aux gouvernants la capacité à incarner la légitimité va bien au-delà en ce qu’il sape leur autorité.

A travers ce déni de consentement au pouvoir, c’est le moteur même de l’idéologie démocratique qui est mis en cause. Les revendications cumulées des « gilets jaunes » apparaissent comme une addition de volontés particulières souvent contradictoires. Loin d’être en présence de citoyens visant à dépasser leurs intérêts particuliers, individuels ou de groupe, il y a des individus exigeants pour eux des droits.

Or, notre système de démocratie repose sur la capacité collective à dégager un intérêt général. Une société n’existe que par la possibilité de surmonter les antagonismes sociaux et de dégager un intérêt commun à l’ensemble des participants. Ce sont aux gouvernants légalement élus, et donc révocables à terme, que l’on confie le soin de rendre compatibles et harmonisés ces intérêts particuliers contradictoires.

La refondation nécessaire

La question essentielle est donc celle de la fabrication de cet intérêt commun. Dans le Contrat social, Rousseau avait clairement et théoriquement posé le problème : après avoir rappelé, dans la phrase que nous avons placée en exergue, que l’intérêt général n’est pas une somme d’intérêts particuliers, il donnait le mode d’emploi dans une formule mathématique :

« Mais ôtez de ces mêmes volontés particulières les plus et les moins qui s’entredétruisent, reste pour somme des différences la volonté générale. »

Parfaitement exacte dans son principe, cette affirmation pose bien la nature de l’intérêt général qui tout à la fois se construit à partir des intérêts particuliers mais en même temps les dépasse. Pareille opération de soustraction/addition exige un lieu et des moyens. Rousseau, qui refusait tout corps intermédiaire entre le peuple et le pouvoir, l’imaginait directement accomplie par le peuple assemblé.

Position utopique : Hegel a très vite pointé cette insuffisante dialectique de la souveraine liberté. Ce système s’arrêtait au stade de ce qu’il appelait déjà la société civile, c’est-à-dire l’endroit où règnent l’individualisme et l’égoïsme forcené. Aussi considérait-il comme nécessaire l’instauration d’une médiation politique incarnée par l’État. C’est cette vision moderne qui va fonder les démocraties représentatives que nous connaissons et que l’on voit contestée aujourd’hui, alors même que la complexité des phénomènes géopolitiques et les interdépendances économiques la rend plus nécessaire.

A Marseille, le 8 décembre 2018. Boris Horvat/AFP

La profondeur de la crise révèle l’effondrement du sentiment collectif sous les coups de boutoirs de l’individualisme consumériste. Au-delà, c’est la capacité d’être ensemble qui est aujourd’hui menacée par la déchirure conséquente du tissu social. Pour remédier à la paralysie de la fabrique de l’intérêt général, il faudra plus que les mesures au demeurant pertinentes proposées par le Président.

On voit bien qu’elles reçoivent l’assentiment de la majorité des Français. Mais on voit aussi qu’elles ne suffisent pas à rétablir la confiance dans les élus. L’heure n’est plus à déplorer l’autisme des dirigeants : elle est à constater la surdité des gouvernés à la parole de ceux-ci. Et seule une refondation en profondeur de nos institutions permettra d’enrayer ce processus délétère, de redonner corps et sens au pacte démocratique.