« Gilets jaunes », l’incertitude démocratique

A Paris, lors de «l'acte XIV», le 16 février 2019. Eric Feferberg / AFP

Nous publions une nouvelle chronique « Géopolitique du risque » dans le cadre de la chaire dirigée par J. Peter Burgess (École normale supérieure), en partenariat avec Axa Research Fund.


Depuis le 17 novembre 2018 la France est comme ensorcelée par le phénomène des « gilets jaunes ». Ni révolution, ni révolte, ni mouvement « populaire », le mouvement résiste aux catégories conventionnelles de l’analyse politique, remettant en question la continuité des principes de la Ve République, ou peut-être la possibilité même d’appliquer les principes politiques à des diverses expériences d’un quotidien déphasé par rapport aux institutions de l’administration de l’État-providence. Même ceux qui évoquent le souvenir légendaire du mai 68 avouent un certain malaise à la comparaison historique.

Cet enchaînement de mobilisations en « actes » de la volonté du « peuple » interroge la société française, même si on a rarement mesuré un soutien aussi massif de l’opinion publique. Les origines du mouvement dans la périphérie géographique de l’hexagone s’accordent difficilement avec sa mise en scène dans les rues des grandes villes et de la capitale.

Quel est l’ordre politique recherché par ce mouvement qui refuse toute structure, tout en revendiquant la démocratie directe ? Quels sont les principes d’une politique fiscale ? Quelle administration nationale ? Quel président ?

En somme, que signifie la « démocratie » dans cette ambiance d’ambiguïté, voire d’incertitude ? Voici quelques pistes.

La spontanéité politique

Comme le « flash mob » (« foule éclair ») d’inspiration américaine, les « gilets jaunes » (GJ) semblent s’auto-organiser de manière spontanée. Si le rapport de l’individu au collectif est direct pour les GJ, il se réalise toutefois sur un socle d’expériences partagées très longues et déterminantes pour l’identité des participants ; si déterminantes qu’elles semblent traverser leur diversité et permettre la coexistence politique inouïe des personnes aux idéologies politiques différentes.

C’est pour cela qu’il serait juste de parler de « politique expérientielle », en ce sens qu’ils sont eux-mêmes conscients que ce qui prévaut dans leur rapport au système politique est l’expérience socioéconomique, plus que le positionnement en termes des partis politiques. C’est d’ailleurs tout le sens de leur insistance sur le fait qu’ils sont « apolitiques », terme auquel ils attribuent un contenu dénigrant les partis et leurs objectifs.

La démocratie non-structurée

Le mouvement semble résister à toute organisation hiérarchique, remettant en cause le sens et la structure de la démocratie contemporaine. Le modèle suisse de la démocratie dite « directe » est souvent évoqué, mais plus pertinente est la question générale de l’évolution des institutions démocratiques françaises et européennes.

Ce n’est pas une coïncidence si cette quête vient « d’en bas », notamment de ceux qui se sentent mis à l’écart mais qui se pensent en même temps comme le cœur du peuple français. Ils ne se sentent ni étrangers, ni exclus mais trahis par « les élites » de la République.

La représentativité démocratique

Se déploie, ensuite, un scepticisme général relatif à la capacité de la démocratie de représenter la volonté, les besoins et les désirs politiques de la société. Ce n’est pas la représentation, mais la « représentativité » qui est en cause.

La volonté des citoyens, peut-elle être « représentée » à l’ère des médias numériques ? Les GJ donnent à cette question une réponse pratique qui dépasse leur propre positionnement idéologique.

S’ils ne plaident pas explicitement pour l’abolition de la représentativité politique, ils la neutralisent au sein de leur mouvement en prouvant ainsi que des structures décisionnelles à grand nombre sont aujourd’hui non seulement théoriquement possibles mais pratiquement opérationnelles. Bref, la démocratie a lieu en dehors des institutions démocratiques.

D’ailleurs, avec cette structure ils font vibrer la France et l’Europe depuis treize semaines.

La société de réseautage

Les sociétés occidentales s’organisent de moins en moins en structures hiérarchiques inspirées des structures traditionnelles de parenté, d’héritage, de transmission des valeurs culturelles et des mœurs sociales. Ce sont de plus en plus des réseaux transversaux, transnationaux, qui organisent la communication des préoccupations.

Porter des enjeux et générer des controverses acquièrent une autre dynamique sous la puissance et la vitesse des réseaux. Car on remodèle, on transforme les enjeux en temps réel.

Les GJ sont passés en deux semaines du prix des carburants à l’architecture des démocraties contemporaines. Les structures traditionnelles de pouvoir qui jusqu’à présent filtraient, canalisaient, impulsaient ou « verrouillaient » les quêtes des citoyens perdent vite du terrain.

La liberté ambiguë de l’expression

S’exprimer selon les normes plébiscitaires de la démocratie représentative ne recouvre pas les besoins d’expression des citoyens. La « liberté de parole » ne se pratique pas comme expérience de la liberté. Un rejet général de la fiabilité des médias est souvent évoqué, rejet qui concerne surtout la mise en question globale de la représentation de la condition du pays.

Encore une fois, se pose ici sous un autre prisme la question de la confiance retirée aux « élites ». Car les GJ ont découverts qu’ils évoluaient tous dans une situation très répandue, alors qu’ils se pensaient jusque-là comme vivant une condition individuelle isolée. Ils se sont donc demandés d’où venait cette représentation fausse de la société française.

L’invisibilité

Les manifestants sont conscients d’être invisibles sous un certain regard politique. Les manifestations plus ou moins ad hoc des « gilets jaunes » sont vécues comme une tentative d’attirer le regard du monde, de reprendre en main sa propre visibilité démocratique. L’ironie du gilet jaune de visibilité d’urgence routière n’est donc pas perdue.

À Pontivy, en Bretagne, le 16 février 2019. Damien Meyer/AFP

Plus encore, la demande de visibilité d’un collectif qui garde jalousement sa diversité porte une nouvelle conception de la démocratie, à savoir qu’il ne faut pas forcément être d’accord pour être ensemble mais qu’il faut rester ensemble sans déléguer la gestion du désaccord à des structures « supérieures » qui vous rendent invisible.

Le dit et le non-dit

Cette forme de manifestation spontanée, non-hiérarchique, popularisante invite à une interrogation de la gouvernabilité de la parole légitime, de l’admissibilité de l’expérience de certains citoyens dans la sphère publique et dans le débat public.

Une fissure se présente entre ce qui est à dire est ce qui est admis, car les pouvoirs et institutions établis ne peuvent présenter aucune alternative adéquate quand la question qui se pose est fondamentale : qui décide et qui exécute ?

Conclusion : Le « Grand débat » comme réponse ?

La réponse du gouvernement Macron a pris, dans un premier temps, la forme d’une opposition globale à tout retrait des mesures à l’origine immédiate des manifestations. Dès le 10 décembre, trois semaines après la première manifestation l’exécutif changeait le cap, modifiant ou abrogeant toutes les mesures prévues, et proposant un « grand débat national » sous la forme d’une série de consultations locales médiatisées et d’une plate-forme numérique ouverte à l’intervention de chacun.

Reste la question de savoir si ces mesures d’atténuation réactives et ponctuelles seront à la hauteur d’une réalité sociale, politique qui diffère radicalement de notre manière de penser la démocratie à l’ère de l’incertitude.

Vu la réaction des GJ, une issue positive semble improbable et le « grand débat » risque de plus en plus d’éroder le soutien d’autres catégories sociales aux GJ plutôt que de favoriser une écoute attentive de ceux qui se sentent de plus en plus malmenés par « le système ».


Depuis 10 ans Axa Research Fund, mécénat scientifique d’Axa, a apporté son soutien à plus de 560 projets de recherche dans 35 pays. Plus d’infos sur axa-research.org ou @AXAResearchFund.