Gilets jaunes : « refaire société », et après ?

Scène de rue, le 16 février, à Bordeaux. Nicolas Tucat/AFP

Le Grand Débat national est-il à même de « refaire société » ? Certes, la confiance ne se décrète pas et un train de mesures pourra difficilement l’instaurer tant elle résulte d’une culture, d’une histoire. Comme l’ont montré Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, la cohésion sociale est affaire de tradition familiale ou religieuse. Pour la restaurer, la « réparer » comme dirait le premier ministre, quelles démarches semblent envisageables ? Selon le Cepremap (Centre pour la recherche économique et ses applications), « un faible degré de confiance interpersonnelle est sans doute corrélé à une solitude sociale plus forte, qu’elle soit professionnelle ou territoriale ». Retisser du lien social semble hors de portée dans le court terme et pourtant, cela serait certainement bénéfique aux « gilets jaunes ».

L’objectif macronien de « refaire société », fut-ce temporairement à travers le Grand Débat national, est à cet égard un premier mouvement qui n’est pas que symbolique. En donnant la parole, il invite au dialogue et donc, au moins, à l’échange social et, au mieux, à la confrontation des points de vue, à la pesée des arguments, bref à la délibération pour élaborer des propositions de sortie de crise même si un consensus habermassien paraît bien illusoire. « Mais au moins montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre » écrit Emmanuel Macron dans sa Lettre aux Français.

Au-delà de la rencontre, positive car exceptionnelle, on se heurte rapidement au mur de la démocratie représentative puisque, d’après le Cepremap, « près de 67 % des soutiens des « gilets jaunes » considèrent que « la plupart des politiques ne se soucient que des riches et des puissants » et « 79 % des soutiens déclarent n’avoir « pas du tout confiance » dans le gouvernement (pour une moyenne de 46 %) ».

Comment relancer la confiance institutionnelle

Si le bien-être subjectif est difficilement réparable, quid de la confiance ? Il y a loin de la confiance interpersonnelle (celle d’ego envers alter) fondée sur un lien direct à la confiance institutionnelle en passant par la confiance associative, la confiance culturelle qui repose sur des normes partagées et la confiance publique largement médiatisée.

De Tocqueville à Putnam, nombreux sont les théoriciens à postuler un lien entre confiance sociale et confiance institutionnelle. Les résultats d’une enquête récente du Cevipof ont largement alerté sur le faible niveau de confiance dans les institutions et les acteurs politiques principaux en France.

L’émotion provoquée par ces résultats est sans doute excessive dans la mesure où c’est bien l’incertitude, plus que l’inverse, qui domine la connaissance des relations entre confiance sociale et participation politique. Néanmoins, dans la crise française actuelle – manifestation particulière d’un déclin souvent observé des institutions démocratiques –, les transformations institutionnelles pourraient ouvrir une voie de réinstauration partielle de la confiance puisque le RIC fait partie des revendications prioritaires des « gilets jaunes ».

Ces transformations (cumul des mandats, introduction de la proportionnelle, réduction du nombre des parlementaires, élargissement du référendum, reconnaissance du vote blanc, vote obligatoire), pourraient être assez rapidement mises en œuvre. Certes, elles ne viendront pas satisfaire les aspirations à court terme, mais correspondront à la seule expression d’un souci du long terme dans le discours des « gilets jaunes » concernant le « RIC », emblème tardif mais assez puissant pour devenir le sigle d’une liste fragile aux élections européennes. Confirmant les chances de succès des transformations institutionnelles, Luc Rouban écrit dans l’étude du Cevipof : > « Le soutien aux « gilets jaunes » s’associe à une très forte demande de démocratie directe, mais celle-ci est néanmoins assez forte chez ceux qui les critiquent ou ne les soutiennent pas. On peut d’ailleurs remarquer que si la proportion de ceux qui sont fortement favorables à la démocratie directe est de 75 % parmi les catégories populaires et de 68 % au sein des catégories moyennes, elle est encore de 56 % au sein des catégories supérieures. »

Certes, les attentes des participants au grand débat semblent plutôt restreintes dans ce domaine puisqu’à la mi-février, sur les 616 449 réponses aux questionnaires postées en ligne à propos des quatre thèmes du débat, la ventilation est la suivante : 34,3 % concernent la fiscalité et les dépenses publiques ; 25,5 % la transition écologique ; 20,7 % l’organisation de l’État et des services publics ; et (seulement) 19,5 % la démocratie et la citoyenneté, alors que 32 questions sur 82 portent sur ce thème. On comprend que la complexité des problèmes soulevés par les réformes démocratiques soit de nature à inhiber les contributions notamment chez les plus démunis en capital culturel.

Les caractères confus, hétérogène et parfois contradictoire des attentes des « gilets jaunes » formées par l’agrégation des colères compliquent singulièrement la tâche des décideurs en charge de la sortie de crise. Mais la prise en considération des trois ingrédients évoqués dans notre précédent article et leur hiérarchisation devrait faciliter l’émergence des réponses qui seront données tant au mouvement social des « gilets jaunes » qu’à l’avenir de tous les citoyens de ce pays pour réduire les inégalités sociales et faire face à « l’urgence démocratique ».

Suggestions pour la « réparation » sociale

Si l’on entend favoriser une sortie de crise, il conviendrait, tout d’abord, d’éviter tout ce qui pourrait de nouveau alimenter des débats et polémiques nuisibles à la cohésion sociale : éviter, par exemple, de s’interroger de nouveau, ainsi que l’a fait récemment le premier ministre, sur l’opportunité de soumettre l’attribution des aides sociales à une exigence de contrepartie. On sait ce que signifierait et impliquerait une telle mesure qui, revenant à intervalles réguliers sur la scène politico-sociale, a toute les apparences d’une « vieille lune » : une stigmatisation de l’inactif soupçonné de ne pas consentir tous les efforts pour sortir de sa situation et, au-delà, l’alignement du système français d’assistance sur un modèle étranger à notre tradition : le modèle de workfare anglo-saxon…

Manifestants à Bordeaux, l’une des villes qui reste la plus mobilisée, le 16 février 2019. Nicolas Tucat/AFP

Il conviendrait, ensuite, de reprendre certains des aspects les plus largement rejetés par une majorité de la population : revenir par exemple – à défaut d’augmenter leur montant, ce qui semble difficile compte tenu de l’état de nos finances – sur la désindexation des pensions de retraite, laquelle se traduit ici directement par une perte nette de pouvoir d’achat. Il conviendrait, enfin, d’être très vigilant sur l’orientation que pourrait prendre deux grandes réformes programmées dans un proche avenir.

En premier lieu, la réforme du système d’assurance chômage. Celui-ci a déjà été fortement fragilisé par la suppression récente de la part salariale des cotisations et son remplacement par une fraction de CSG. Évolution potentiellement dangereuse : dès lors que les cotisations salariales sont supprimées, est-il encore pertinent que les prestations restent proportionnelles aux anciens revenus professionnels des allocataires puisqu’elles sont désormais financées par des recettes fiscales sans rapport avec lesdits revenus ? Or, il ne faudrait pas qu’en plus le régime d’indemnisation (lequel a tout lieu de ne plus servir, à terme, que des prestations forfaitaires réduites a minima) durcisse drastiquement – ainsi que cela est envisagé par les pouvoirs publics – les conditions d’indemnisation en obligeant de facto ses bénéficiaires à accepter (sauf à en être exclus) des emplois précaires.

Cela risquerait fort de les maintenir dans la pauvreté au lieu de les en sortir, dans la mesure où l’idée qui sous-tend cette orientation est la suivante : c’est uniquement par le travail que le pauvre valide peut s’extraire de sa condition. Une idée ancienne mais dont le nombre croissant de « travailleurs pauvres » a montré néanmoins les limites…

En second lieu, la réforme des retraites : il ne faudrait pas, là aussi, que le passage à un régime par points permette de remettre en cause le lien de proportionnalité entre les pensions servies et le niveau des revenus professionnels qu’elles remplacent. S’il en allait ainsi, la voie serait alors ouverte pour une transformation radicale de notre régime de retraite obligatoire et unifié en un système d’assistance versant des prestations forfaitaires minimales – ceux qui le peuvent étant alors incités (via des exonérations fiscales) à se tourner massivement vers l’assurance privée pour compenser la baisse de leur pension.

Le système de sécurité sociale tel qu’il avait été conçu à la Libération aurait alors vécu : est-ce vraiment cela que souhaitent les « gilets jaunes » et, au-delà, la grande majorité de la population ?